Jean-Claude Daumas (dir), La mémoire de l’industrie. De l’usine au patrimoine, 2006

Daumas (Jean-Claude), sous la direction de, La mémoire de l’industrie. De l’usine au patrimoine. Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, Les cahiers de la Maison des sciences de l’homme-Ledoux, 2006, 424 pages.

Confrontés à la désindustrialisation de la société européenne, des citoyens, des acteurs du monde culturel et des chercheurs agissent depuis plus de trente ans pour inventorier, sauvegarder, faire connaître ou mettre en valeur des vestiges industriels menacés et considérés comme remarquables. Une génération après les pionniers (l’ouvrage fondateur de Maurice Daumas, L’archéologie industrielle en France, date de 1980), et au moment où la désindustrialisation s’amplifie encore, l’heure des bilans semble venue. En 2004, le CILAC organisait un colloque au Creusot sur les trente ans du patrimoine industriel en France (publié par la revue L’archéologie industrielle en France, n°45, décembre 2004). L’année précédente, c’est l’université de Franche-Comté qui réunissait différents chercheurs à Besançon lors d’un colloque, « La mémoire de l’industrie », tenu les 25, 26 et 27 novembre 2003. Cet ouvrage constitue les actes de ce colloque.

Il faut d’emblée reconnaître aux Presses universitaires de Franche-Comté le mérite de publier, même trois ans après, ces rencontres qui s’adressent à un public de spécialistes. Contre l’effacement d’une mémoire et – peut-être – d’une histoire, les chercheurs tentent de définir des méthodes et des moyens d’action pour faire reconnaître la valeur des traces subsistantes de l’industrie. Si cela peut sembler facile pour un haut fourneau du XVIIIe siècle en milieu rural, cela l’est beaucoup moins pour les grands sites industriels du XXe siècle : la connaissance réciproque des différents spécialistes et la nécessaire coordination des actions sont indispensables à la sauvegarde de certains sites menacés de destruction ou tombés dans l’oubli. L’ouvrage abonde d’exemples en ce sens et prouve l’utilité de colloques qui font se rencontrer des acteurs opérant dans le patrimoine industriel.

Jean-Claude Daumas a convié près de trente contributeurs, dont la moitié sont des historiens. Parmi ceux-ci, on retrouve des spécialistes bien connus de l’histoire industrielle (Louis Bergeron, Denis Woronoff) à qui il revient de dégager des perspectives et de synthétiser des thématiques, mais aussi des doctorants ou de jeunes docteurs qui présentent les résultats inédits et stimulants de leurs recherches. Avec les autres contributeurs – sociologues, philosophes, ethnologues, conservateurs, architectes et acteurs du monde culturel –, ils témoignent d’une grande diversité de points de vue, de nature à désarçonner le lecteur, du moins au premier abord. La variété des champs disciplinaires montre la volonté manifeste des organisateurs de ne pas restreindre le champ aux seuls historiens. L’objectif de l’ouvrage est de s’interroger sur le processus de construction de la mémoire autour d’usines et de sites industriels disparus ou en voie de requalification. Il s’agit aussi bien d’une réflexion sur la mémoire que sur l’histoire.

L’ouvrage est divisé en trois parties complémentaires qui reproduisent les thèmes des trois journées du colloque : « la patrimonialisation de l’héritage de l’industrie », « les usages du patrimoine industriel », enfin « un matériau pour l’histoire de l’industrie ». La progression invite à suivre un processus de « recomposition du passé » et à confronter le patrimoine et l’histoire.

La première partie apparaît comme la plus hétéroclite. Des exemples de processus de construction de la mémoire sont ainsi juxtaposés à des présentations d’acteurs du patrimoine – des industriels, le TICCIH – ou encore à une réflexion philosophique sur la notion de patrimoine. La plupart des contributions mettent bien en valeur que la promotion de l’usine au statut de patrimoine s’accompagne d’une recomposition du passé, résultat d’enjeux politiques où se joue ce qui est finalement promu, effacé ou choisi. Il subsiste bien souvent une coquille vide, des bâtiments, plus rarement des machines, et très exceptionnellement la mémoire ouvrière. À l’aide des exemples du bassin sidérurgique de Longwy, présenté par Jean-Louis Tornatore et de l’industrie du cycle à Saint-Etienne, étudié par Michelle Zancarini-Fournel, on mesure à quel point l’effacement du corps des ouvriers est une composante concomitante de la patrimonialisation des lieux d’industrie. Les bâtiments et les traces architecturales priment sur l’histoire sociale ou sur celle des techniques. Cette partie montre aussi à quel point le territoire est souvent délaissé – point sur lequel Denis Woronoff revient avec pertinence en conclusion de l’ouvrage.

La deuxième partie est plus convenue. Le choix du musée, premier usage – intuitif –, révèle des limites qui lui sont inhérentes et ne peut être appliqué à toutes les usines et tous les sites. Encore l’option se renouvelle-t-elle. Le cas détaillé des Musées des techniques et cultures comtoises, analysé par Philippe Mairot, le souligne amplement : ces musées s’efforcent de répondre à plusieurs attentes sociales, celles de la connaissance, de la conservation, enfin de la diffusion, et donc du tourisme. De même, le musée de la laine de Covilhà au Portugal, minutieusement décrit par Elisa Calado Pinheiro, se situe sur la Route européenne de la laine. Il ne se contente pas du rôle de conservation et associe la diffusion aux recherches historiques et aux expositions. En deux mots, pour beaucoup, il faut dorénavant un patrimoine vivant pour susciter l’intérêt. D’autres exemples – le bassin houiller du Nord-Pas-de-Calais, le Lingotto à Turin, New Lanark en Écosse – illustrent surtout combien le patrimoine industriel est souvent vu comme outil de vitalisation économique des territoires. On notera aussi l’expérience intéressante des processus de sauvegarde en Wallonie, qui permettent de suspendre toute démolition de bâtiments tant que n’a pas été envisagée la possibilité d’une réaffectation. L’unité émerge de ces contributions variées : comme la mémoire, l’usage induit des choix qui sont avant tout politiques.

La troisième partie regroupe de remarquables contributions au nombre desquelles on relèvera celle consacrée aux images des sites industriels au fil de laquelle Nicolas Pierrot compare, à travers deux exemples, archives et représentations de l’industrie. Signalons également l’intéressante étude de Laure Pitti et d’Alain Michel sur l’usine Renault de Billancourt : après le désistement de Pinault en 2005 et la focalisation des médias sur cet « échec culturel », la reconstitution de l’effacement programmé de la mémoire industrielle du site apporte de précieux éclaircissements… Les monographies sont indispensables à toute démonstration de l’utilité du patrimoine industriel pour l’histoire : ainsi, la (re)découverte de l’usine de pipes Ropp à Baumes-les-Dames et son ouverture au public ont permis de convertir l’usine inactive en un conservatoire des techniques. Nul doute que l’initiative a favorisé le progrès de la connaissance historique en ce domaine. Les limites du patrimoine industriel comme matériau pour l’histoire sont cependant suggérées par Marina Gasnier dans son étude sur l’industrie bretonne fondée, à la suite de sa thèse soutenue en 2004, sur la confrontation de l’inventaire et de l’histoire. Il existe, en effet, un important décalage – notamment en milieu urbain –, entre celle-ci et des vestiges qui ne sont pas forcément représentatifs. On reste toutefois sceptique sur l’intérêt de plusieurs contributions trop peu soucieuses, malgré la thématique de la partie, d’interroger l’apport du patrimoine industriel à l’histoire. Celui-ci se devine, mais l’on aurait aimé que plus d’auteurs détaillent, démontrent, précisent leur démarche, mettent davantage en exergue l’intérêt du patrimoine industriel pour leurs travaux – impulsion, imagination, confrontation au réel, va-et-vient entre les archives et les bâtiments, etc. À ce titre, la contribution de Pierre Fluck, sur le site DMC de Mulhouse, ne ressort que mieux de l’ensemble par le souci qu’a l’auteur d’analyser l’intérêt de la relation patrimoine industriel/histoire. L’évocation de sa méthodologie, de ses doutes et de son parcours de recherche livre une étude passionnante propre à démontrer que le patrimoine industriel est un matériau fécond d’histoire, à condition d’en user avec discernement.

La cohérence de l’ouvrage se ressent da la variété des textes réunis et de la propension de certains auteurs à perdre de vue la problématique dans laquelle ils sont censés s’inscrire. Fort heureusement, la plupart des articles sont clairs, neufs et documentés. Ils livrent des matériaux, sinon pour l’histoire de l’industrie, du moins pour la compréhension des rapports entre mémoire et histoire. L’excellente introduction de Jean-Claude Daumas réussit cependant à relier les différentes contributions, tandis que la stimulante conclusion de Denis Woronoff ouvre des pistes riches de promesses. À sa suite, on regrettera l’absence des géographes : le patrimoine industriel ne renvoie-t-il pas à l’histoire des lieux ? Paysages et territoires ne sont-ils pas les supports de la mémoire ?

Thomas Le Roux
Pour citer
Thomas Le Roux, « Compte rendu de Jean-Claude Daumas (dir), La mémoire de l’industrie. De l’usine au patrimoine, 2006 », Le Mouvement Social, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1017.
Mise en ligne le 30 août 2007.
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