Monique Pavillon (dir.), Itinéraires de femmes et rapports de genre dans la Suisse de la Belle Époque, 2007

Pavillon (Monique), sous la direction de, Itinéraires de femmes et rapports de genre dans la Suisse de la Belle Époque. Lausanne, Éditions Antipodes, 2007, 391 pages. « Histoire et société contemporaines ».

Cette collection d’articles rédigés par des chercheur(e)s de l’Université de Lausanne présente une merveilleuse occasion d’approfondir nos connaissances sur l’histoire d’un pays à travers la question du genre. La Suisse n’a pas la réputation d’être un pays où règne une grand égalité politique – les femmes n’ont obtenu le droit de vote qu’en 1971 –, une liberté sexuelle ou un important mouvement de femmes. Cependant les Suissesses ont bien participé à plusieurs associations féminines et à maintes activités économiques, sociales et culturelles, à l’instar d’autres pays du monde occidental de la période. La fin du dix-neuvième siècle fut un moment important pour les rapports sociaux de genre, une belle époque pour certaines femmes, car c’est à partir de ce moment qu’elles ont obtenu l’accès à deux éléments essentiels : l’enseignement et l’emploi dans les services publics. La mise en avant de l’histoire des rapports sociaux de sexe d’un « petit pays », à l’ombre de ceux dont l’histoire domine le récit européen, offre l’occasion de saisir la façon dont les femmes de la bourgeoisie et de la paysannerie suisses ont vécu leurs expériences et ont laissé des traces dans la littérature, la correspondance et dans les papiers ô combien précieux préservés dans des fonds associatifs et familiaux1.

La collection traite une variété de sujets. La première partie intitulée « Itinéraires de femmes et rapports de genre dans la Suisse de la Belle Époque », s’intéresse à l’éducation et la professionnalisation des filles de la bourgeoisie, à l’influence américaine sur le féminisme helvétique, aux femmes artistes, et aux paysannes. La seconde partie intitulée, « La “rage d’écrire” » examine les écrivaines et journalistes dans le champ littéraire et éditorial romand à la « belle époque », le revenu de femmes écrivaines et journalistes à l’aube du XXe siècle, les écrivaines, journalistes et les réseaux associatifs, le Journal des Dames receveuses de l’Union des Femmes de Lausanne (1902-1903), les écrits et le parcours de Mario (1831-1895), ainsi que la correspondance entre Eugénie Pradez et Philippe Godet. La dernière partie dresse enfin un compte rendu sur l’une des femmes les plus remarquables de l’époque, mais trop peu connue, la syndicaliste féministe anarchiste, Margarethe Faas-Hardegger. Si la présentation aurait pu être améliorée par la numérotation des articles dans la table des matières, les deux index des noms propres et des associations, ainsi que la notice biographique des 13 auteur(e)s, tous universitaires de Lausanne, sont fort utiles.

Cette collection d’articles montre à quel point l’histoire des femmes a évolué au cours des dernières décennies du XXe siècle et combien de recherches il reste à poursuivre. Dans l’introduction Monique Pavillon, directrice de l’équipe, expose la longue lutte à laquelle elle a participé avec des collègues universitaires de Zurich, Bâle et Lausanne pour assurer l’arrivée de l’histoire des femmes dans l’enseignement universitaire suisse. On pourrait se demander à quel point la spécificité suisse autour de 1900 fut un facteur déterminant dans les rapports universitaires et dans le manque de dissémination de l’histoire des femmes en Suisse. C’est là d’ailleurs que le bât blesse : nous avons peu de renseignements sur l’impact de la structure politique de la Suisse, les rapports entre les femmes militantes de la Suisse romande et celles de la Suisse alémanique. Pourtant, il existe un lien méthodique entre l’état des recherches universitaires et le sujet. Les difficultés rencontrées par les chercheurs qui s’intéressent aux rapports sociaux des sexes participent de la même lutte que celle menée par les femmes d’hier : la reconnaissance de leur égalité avec les hommes, que ce soit par leur production culturelle ou leur expression artistique. On aimerait en savoir un peu plus sur cet aspect et le fait que la Suisse soit fédérale et multilingue, que la religion y jouisse d’un rôle important au XIXe siècle et au-delà, qu’elle se compose d’une partie allemande, italienne et romande. En bref, jusqu’à quel point la spécificité suisse a-t-elle été facteur de contrainte ou d’émancipation ? On apprend que l’attitude envers les femmes émancipées morcèle la communauté politique et le monde littéraire selon les classes ou les confessions chrétiennes. La bourgeoisie est ainsi divisée entre tendances catholique conservatrice et protestante libérale, mais les deux se croisent dans le récit de Mario. En dépit du poids de la tradition et grâce aux changements dans le monde du travail et de l’éducation, quelques femmes se libèrent néanmoins des fonctions traditionnellement féminines. Une contribution, fondée sur les archives familiales d’Émilie Gourd, brillante intellectuelle genevoise, illustre efficacement ce type d’itinéraire, mais celui-ci concerne aussi des montagnardes (Filomène). Selon les auteur(e)s, la haute bourgeoisie était éclairée sur la question des femmes, en premier lieu chez les protestants, de tendance plus libérale. Ainsi, certaines familles ont-elle promu certaines idées avancées, non sans demeurer soucieuses de former des épouses et mères dévouées, comme le souligne l’éducation donnée aux filles de l’école Vinet « qui consiste à donner à certaines femmes un accès au savoir, à de nouveaux emplois, voire à la politique, mais au nom de leurs “très sacrées” qualités “naturelles” ». L’ouverture aux femmes du nouveau métier de journaliste attire vers lui les plus rebelles aux contraintes suisses, mais le mouvement helvétique paraît très modéré. Les militantes associatives cherchent à se justifier en imitant leurs sœurs américaines. Ce faisant, elles « ont vidé le modèle américain de sa substance » radicale. Ceci contraste avec l’action de Margarethe Faas-Hardegger, anarchiste syndicaliste dont les écrits ne trouvent place que dans un compte rendu de deux livres en allemand. Nommée secrétaire d’un syndicat, elle milite toute sa vie en faveur d’ouvrières contre la misère au travail et l’exploitation sexuelle. Suite au succès du journal Die Vorkämpferin, l’organe de la Fédération suisse des ouvrières qui, en 1906, tirait à 2 000 exemplaires, la publication L’Exploitée est lancée le 1er mai 1907, après des années de militantisme dans la Suisse romande, avec un tirage égal. Le sort de cette militante, ainsi que celui de toute une classe de femmes méprisées par les ouvriers, syndiqués ou non, mérite d’être mieux connu.

Le conflit entre aspirations de classe et de genre se voit à travers les mouvements réformateurs que développent les pionnières, parfois avec leurs propres moyens, parfois avec l’aide d’autres mouvements institutionnels et, surtout, parfois inspirés par des mouvements d’autres pays, comme les États-Unis, l’Allemagne et la France, mais toujours en s’adaptant aux exigences de la conjoncture suisse. Les conflits entre différents groupes de femmes – réformatrices, bourgeoises, chrétiennes, mais peu d’ouvrières – sont développés de façon très détaillée. Le thème prépondérant, souvent implicite, est la professionnalisation des activités, vendeuses ou femmes artistes. Pour certaines associations il s’agit de la fin de la soumission de la femme à l’esclavage domestique, non sans susciter la crainte des hommes. La Suisse a-t-elle été plus ou moins sensible aux influences de l’extérieur, compte tenu de sa complexité culturelle et des rudes conditions de la vie des montagnardes ?

En fait, ce numéro spécial de revue est bien plus qu’une collection d’articles ; il se lit comme une histoire bien tissée, le fruit de plus de trente ans de recherches sur l’histoire des femmes en Suisse. L’abondance des notes indique une profondeur d’enquête scientifique et propose des lectures supplémentaires sur un sujet passionnant, même si la meilleure part est réservée aux bourgeoises. L’écrit est le sujet privilégié de l’histoire des femmes car sans lui comment pourrait-on garder la trace de ces parcours largement invisibles ? En dehors du champ littéraire privilégié dans la deuxième partie, d’autres horizons s’ouvrent vers une histoire plus complète des femmes suisses. Espérons que cet excellent travail d’équipe se poursuivra et se fera connaître au-delà de ses limites actuelles et des frontières universitaires de la Suisse romande.

Máire Cross
1 Sur la place de la Suisse dans le contexte européen, voir Karen M. Offen, European Feminisms, 1700-1950: a Political History, Stanford, Stanford University Press, 1999.
Pour citer
Máire Cross, « Compte rendu de Monique Pavillon (dir.), Itinéraires de femmes et rapports de genre dans la Suisse de la Belle Époque, 2007 », Le Mouvement Social, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1053.
Mise en ligne le 3 novembre 2007.
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