Stéphane Cadiou, Stéphanie Dechezelles, Antoine Roger, Passer à l’action : les mobilisations émergentes, 2006

Stéphane Cadiou, Stéphanie Dechezelles et Antoine Roger, Passer à l’action : les mobilisations émergentes. Paris, L’Harmattan, 2006, 315 pages. « Logiques politiques ».

La sociologie des mobilisations collectives a su s’imposer comme un sous-champ disciplinaire de la science politique où s’affrontent ou se confrontent trois approches majeures, toutes élaborées par les chercheurs anglo-saxons, et dont les conclusions stimulantes d’Antoine Roger, professeur à l’IEP de Toulouse, offrent une retraversée rapide et efficace que tout profane en la matière pourra lire avec profit. Les tenants de l’approche structurale s’attachent à « la structure des opportunités politiques » (Sidney Tarrow) en privilégiant les déterminants macrosociologiques des mobilisations émergentes. Les adeptes de l’approche cognitive dénient tout caractère objectif aux groupes sociaux et considèrent qu’ils reposent sur des cadres d’identification (frame) auxquels chacun est en mesure de se référer lorsqu’il est amené à se mouvoir dans une réalité sociale complexe (Cf. en France, les travaux de D. Cefaï et de D. Trom). Il convient, dans leur perspective, d’analyser les modes de connexion, d’extension, d’amplification de ces transformations de ces « cadres d’expérience » et leurs vertus mobilisatrices. Les promoteurs de l’approche utilitariste (John McCarthy, Mayer Zald), dont les appropriations françaises sont sensiblement plus limitées, préfèrent expliquer les comportements politiques par une convergence de calculs individuels. Les tenants de la structure des opportunités politiques, sensibles à certaines analyses produites par ces deux derniers courants ont, enfin, procédé à des réévaluations en prêtant plus d’attention à la réception et la saisie des opportunités politiques.

Cette sous-discipline qui s’est naturellement focalisée sur les mobilisations contemporaines a produit des travaux de première importance qui valent à ce champ d’étude d’être aujourd’hui particulièrement bien défriché. Jusqu’à la surestimation, diront d’aucuns. L’ouvrage collectif dirigé par Stéphane Cadiou, Stéphanie Dechezelles et Antoine Roger apporte une pierre supplémentaire à un édifice déjà bien doté en se focalisant, toutefois, sur la question de l’émergence des « mobilisations improbables » (Lilian Mathieu), de l’initiative d’acteurs dotés de faibles ressources ou d’autres qui, mieux (intermittents) ou même bien dotés (les chercheurs) recourent à des stratégies de la distinction, en rupture avec les répertoires routinisés. Les auteurs soulignent la multiplicité des mobilisations déployées dans l’espace public depuis les années 1990 par des groupes jusque là silencieux ou immergés dans des grandes organisations conventionnelles et qui doivent à ces mobilisations et à leurs formes en rupture d’avoir acquis visibilité et légitimité. Ils mettent toutefois en garde contre les raisonnements étiologiques et récusent la notion de « nouveauté » qui ne résiste guère à l’analyse. Ils lui préfèrent la notion « d’émergence » qui peut « permettre de saisir certains caractères moins détectables par la suite et notamment les conflits, les tensions, les négociations », écrit Daniel Mouchard qui tient « l’observation des situations émergentes » pour « une observation généralisable ». « En ce sens, poursuit-il, la notion d’émergence ne fonctionne pas comme une notion historique mais plutôt analytique et un sens quasi expérimental ».

L’ouvrage réunit douze contributions rassemblées en deux ensembles. La première partie, intitulée « les mobilisations émergentes en contexte difficile », cherche à comprendre comment et pourquoi des acteurs sociaux que rien de prédisposait à entrer en mouvement, dès lors qu’ils étaient dépourvus de ressources ou qu’ils avaient à intervenir dans un climat éminemment défavorables, sont amenés à se mobiliser et prêtent une attention toute particulière au répertoire qui leur permet se s’imposer dans l’espace public. Elle réunit des analyses dont le matériel empirique est d’une grande diversité, tant dans l’espace (France, Maroc, Hongrie) que dans le temps (Seconde Guerre mondiale, années 1950, années 1970, années 1990, très contemporain). La deuxième partie, intitulée « se démarquer des pratiques établies : les mobilisations en contexte de protestation routinisée », traite plus spécifiquement de mobilisations advenues dans la France contemporaine.

L’ouvrage autorise plusieurs lectures (qui peuvent naturellement être complémentaires). On peut, comme nous y incite un auteur (Bénédicte Récappé), rechercher, à partir de chaque étude empirique « un cadre théorique permettant de rendre compte des conditions d’émergence d’une mobilisation dans un contexte politique difficile » en privilégiant, alors, le débat théorique dont on a brièvement rappeler les données. On lira alors avec un vif intérêt la conclusion d’Antoine Roger, déjà mentionnée, qui porte un regard sévère sur le « syncrétisme théorique » qui lui paraît à l’œuvre dans l’ouvrage et qui, loin de favoriser la comparaison lui fait au contraire obstacle et risque d’aboutir à une conceptualisation molle. « Les théories de la mobilisation collective les plus classiques permettent en somme de mettre en rapport de façon rigoureuse et contrôlée les terrains étudiés, écrit-il. Cette orientation tend aujourd’hui à être abandonnée : une combinaison entre les théories est recherchée qui vide chacune de sa substance et qui empêche de procéder à de véritables comparaisons ». On peut également s’intéresser au matériel empirique de telle ou telle de ces études. Citons notamment, de manière parfaitement subjective, la passionnante étude que Frédéric Vairel consacre aux mobilisations des victimes du régime d’Hassan II en quête de reconnaissance et de vérité, qu’on pourrait utilement rapprocher des phénomènes similaires développés après la chute d’autres dictatures ou d’autres régimes répressifs. On peut, enfin, retraverser la plupart des contributions, en s’interrogeant sur ce qu’elles nous disent du (des) système(s) politiques et de sa (ses) crise(s). De nouvelles voies de politisation s’affirment, telles les grèves de la faim (Pascal Viot), qui révèlent un changement dans la façon de penser la possibilité de l’engagement politique, par la remise en cause relative du principe de la montée en généralité des causes. Mais leur impact se révèle de brève durée. Comment penser alors la relation entre le discontinu, qui fait précisément l’objet de l’ouvrage et le continuum des partis et des institutions ? Cette question est au cœur de plusieurs contributions qui analysent les mobilisations émergentes internes à certaines formations politiques (Magali Boumaza, Laurent Olivier) ou à des configurations englobantes (Jérémy Siniglia, Choukri Hmed), en posant la question de leur institutionnalisation progressive ou de leur capacité à modifier les cadres cognitifs des partis, syndicats ou nébuleuses (altermondialisme) concernés. Les différentes attributions qui s’attachent aux phénomènes de « communautarisation partisane » et qui montrent comment « l’institution partisane parvient à entretenir un cadre cognitif et un mode d’organisation universaliste » ont particulièrement retenu notre attention.

En dépit d’une écriture inégalement fluide, l’ouvrage intéressera quiconque observe les recompositions contemporaines du politique. Car l’intérêt des auteurs pour ces mobilisations émergentes ne signifie nullement un enfermement dans les marges. Il est au contraire presque partout sous-tendu par des interrogations majeures sur ce qui fait politique, ce qui le structure et le déstructure et ce qui globalise.

Danielle Tartakowsky
Pour citer
Danielle Tartakowsky, « Compte rendu de Stéphane Cadiou, Stéphanie Dechezelles, Antoine Roger, Passer à l’action : les mobilisations émergentes, 2006 », Le Mouvement Social, n° 223 (avril-juin 2008), et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1097.
Mise en ligne le 2 janvier 2008.
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