Gérard Mauger, Les bandes, le milieu et la bohème populaire. Études de sociologie de la déviance des jeunes des classes populaires (1975-2005), 2006

Gérard Mauger, Les bandes, le milieu et la bohème populaire. Études de sociologie de la déviance des jeunes des classes populaires (1975-2005). Paris, Belin, 2006, 253 pages.

Après « l’émeute » de novembre 2005, Gérard Mauger fut invité à présenter son analyse avertie des récents événements par le conseil d’administration d’ATTAC. Avec, au cœur de la réflexion commune, une interrogation sur le caractère, politique ou non, de ces « révoltes », quelque nom qu’on leur ait alors donné1. Gérard Mauger s’est attaché à dresser dans cette perspective « une version contrôlée des faits », puis s’est efforcé d’en rendre compte et d’établir un « répertoire raisonné » des prises de position qu’elle a suscité en mettant en évidence les catégories de perceptions politiques, médiatiques, sociologiques et profanes, et leurs mutations rapportées à celles qui prévalaient antérieurement quand il s’agissait d’analyser les pratiques déviantes des jeunes des classes populaires. Le présent ouvrage reproduit le rapport alors élaboré par Gérard Mauger, mais le fait précéder par une série d’articles publiés entre 1988 et 2005 à partir de deux séries d’enquêtes menées sur de telles pratiques au milieu des années 1970 puis de la fin des années 1990 à 2005.

La mise en perspective qu’autorise cette réédition permet d’attirer l’attention sur les mécanismes durables qui sous-tendent des transformations, « toujours plus lentes donc moins spectaculaires que ce qu’impose la logique médiatique du renouvellement incessant ». Il réinscrit des pratiques que l’actualité saisit comme nouvelles dans la longue durée d’une approche ethnographique, propre à lui restaurer son plein sens ou du moins à formuler les bonnes questions. La « bande » pourrait être, à un siècle de distance, un équivalent populaire de ce que fut le cercle bourgeois étudié par Maurice Agulhon, propose-t-il, situant ainsi son étude dans la filiation d’une historiographie des formes de sociabilité masculine, « le soupçon ou l’imputation (souvent fondés) d’activité délinquante étant à la bande ce que le soupçon d’activités politiques était au cercle du XIXe ». La tripartition des styles de vie déviants s’inscrit, quant à elle, dans la filiation des trois ordres de l’imaginaire du féodalisme analysés par Duby : le monde des bandes ou des « loubards » comme expression de la valeur guerrière, le « milieu » ou les casseurs comme celui de la valeur économique et la bohême populaire des « babas » relevant de la valeur culturelle.

L’inscription des bandes dans une histoire de longue durée oblige, naturellement, à s’intéresser à leurs évolutions contemporaines, qu’elles soient sociales, économiques ou intellectuelles, propres à peser sur les conditions de l’enquête. La première série d’enquêtes a été effectuée quand des transformations structurelles commençaient à affecter la condition des jeunes des classes populaires et, plus spécifiquement, celle de la fraction la plus démunie où s’engendrent les pratiques déviantes. Le marché du travail ouvrier et l’espace résidentiel étaient en pleine transformation, les espoirs d’ascension sociale liée à la prolongation massive de la scolarité s’évanouissaient, de nouvelles formes d’encadrement étatique (politiques sécuritaire et d’insertion) se substituaient aux formes traditionnelles d’organisation politique, syndicale, religieuse et culturelle tandis qu’émergeait une économie souterraine. Les « loubards » des années 1970 étaient d’abord définis par leur appartenance aux classes populaires. Ils s’étaient précocement auto-éliminés du système scolaire, accédaient sans difficultés au marché du travail, habitaient les quartiers ouvriers et cantonnaient leurs pratiques illégales à des bagarres ou à des vols utilitaires. Les jeunes des cités d’aujourd’hui sont d’abord identifiés par leurs « origines ethnico-religieuses ». Ils ont subi la disqualification scolaire, sont, pour la plupart, chômeurs, relégués dans « les quartiers sensibles », fauteurs d’incivilités et de « violences urbaines » et plus ou moins investis dans l’économie souterraine. Encore convient-il d’être attentif à ce que ces transformations apparues entre le milieu des années 1975 et 2005 doivent à celles des schèmes de perception pour ainsi mettre en évidence ce que les « changements supposés des “choses” doivent aux changements avérés des mots pour le dire ».

On trouve, au fil de ces pages qui retraversent les bouleversements de la France des années 1970 et de sa classe ouvrière, d’intéressantes réflexions sur ce qu’on peut tenir pour le moment d’un renversement libertaire-libéral. « Le gauchisme contre-culturel qui rationalise la précarité matrimoniale sous la forme d’une critique en acte de la famille bourgeoise, par la valorisation d’un mode de consommation “économiquement pauvre”, mais “culturellement distingué”, par la valorisation du temps libre (faisant de nécessité vertu et reclassant symboliquement l’exercice occasionnel d’emplois déclassés) propose en définitive une vision euphorique du chômage, une formule d’adaptation aux nécessités qu’impose la crise économique qui se fait jour, un “art de vivre”, un “prêt-à-porter idéologique” adaptés aux modes de gestion de la force de travail jeune peu ou pas qualifiée dans la conjoncture économique de la France des années 1970 », écrit Gérard Mauger.

On y trouve, plus centralement, une réflexion de longue durée sur le rapport que la « violence sauvage » entretient avec la « violence révolutionnaire », propre à éclairer certains des débats ressurgis avec force après 2005, dans certaines composantes de l’extrême gauche en premier lieu. L’enquête deb1975 montre que des pratiques nominalement identiques (« être aux JC », « aller aux manifs Vietnam ») peuvent revêtir des sens très différents d’un récit à un autre. Les propriétés les plus visibles du monde des bandes (ses ressources et valeurs guerrières), ordinairement stigmatisées (brutalité, violence, vandalisme), peuvent être réhabilitées et réévaluées dans certaines conjonctures politiques par des organisations politiques. Les échauffourées avec la police deviennent légitimes dans un espace public politiquement constitué en terrain d’affrontement avec la police (CRS-SS) et/ou l’ennemi de classe. Cette même démarche, rapportée aux événements de 2005, incite à des conclusions nuancées mettant l’accent sur la disparition des traditionnels « entrepreneurs politiques » qu’étaient les organisations ouvrières et sur leurs effets. Gérard Mauger tient ainsi « l’émeute de 2005 » pour une « révolte proto-politique », susceptible d’être politisée à gauche comme à droite, mais qui peut également être convertie en mouvement identitaire, du fait de la déréliction politique, et dont l’issue symbolique et politique dépendra sans doute de l’élite des jeunes des cités et de leur capacité à mobiliser les plus démunis.

Une réédition utile pour qui veut se doter des moyens de la réflexion sur une question qui n’a sans doute fini d’occuper le devant de la scène politico-médiatique.

Danielle Tartakowsky
1 Signalons, ici, le stimulant ouvrage publié sous la direction de Hugues Lagrange et Marco Oberti, Émeutes urbaines et protestations ? Une singularité française, Paris, Presses de Sciences Po, 2006, 225 pages, « Nouveaux débats ».
Pour citer
Danielle Tartakowsky, « Compte rendu de Gérard Mauger, Les bandes, le milieu et la bohème populaire. Études de sociologie de la déviance des jeunes des classes populaires (1975-2005), 2006 », Le Mouvement Social, n° 223 (avril-juin 2008), et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1103.
Mise en ligne le 4 janvier 2008.
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