Sylvie Tissot, L’État et les quartiers. Genèse d’une catégorie de l’action publique, 2007

Sylvie Tissot, L’État et les quartiers. Genèse d’une catégorie de l’action publique. Paris, Seuil, 2007, 304 pages. « Liber ».

Bien que publié peu après les « émeutes de novembre 2005 », l’ouvrage de la sociologue Sylvie Tissot n’entend pas proposer un diagnostic supplémentaire sur la situation des banlieues ou une nouvelle évaluation des politiques de la ville qui tiendrait pour acquis le diagnostic, aujourd’hui prédominant, selon lequel les problèmes sociaux les plus préoccupants de notre époque se concentreraient sur dans ces territoires que sont les quartiers dits sensibles. Il se propose, au contraire, d’interroger ce qui se donne aujourd’hui pour vérité d’évidence en revenant sur les conditions d’émergence de cette catégorie de « quartiers sensibles » et sur ceux qui furent à son origine pour, ensuite, en mesurer les effets sur l’action publique.

L’ouvrage montre d’abord comment le traitement médiatique et politique des « émeutes de Vaulx-en-Velin » a fourni l’occasion d’une montée en généralité et d’une « territorialisation de la question sociale », désormais focalisée sur certains « territoires à problèmes », avec, pour corollaire, une approche ethnicisée des populations « dangereuses ». Ce basculement majeur, indissociable d’une critique de l’État social et de sa refonte radicale, est à l’origine d’une nouvelle approche de la « banlieue » qui prévaut, par-delà les alternances que la France a pu connaître, depuis le tournant de la rigueur et de la politique de décentralisation, caractérisée par une démarche sécuritaire, la démolition des cités et l’accent mis sur la responsabilité de l’individu.

L’émergence de cette nouvelle catégorie de l’action publique doit beaucoup aux interactions qui se sont nouées entre la politique de la ville, initiée dans le courant des années 80, la construction savante du « problème des banlieues » et les experts. L’auteur emprunte à Christian Topalov le concept de « réformateurs » pour désigner à la fois une activité cognitive (construction des cadres d’analyse), sociale (fabrication d’un réseau pour le promouvoir) et militante, et s’inspire délibérément de son analyse de « la nébuleuse réformatrice », non sans souligner le caractère antinomiques de réseaux dont l’un sut initier le processus de construction de l’État social que l’autre, précisément, remet en cause, en signifiant la sortie d’un cycle que les réformateurs sociaux du nouveau siècle avaient anticipée. L’enquête se focalise, à telle fin, sur la Délégation interministérielle à la ville, la recherche urbaine et la sociologie de la galère, la revue Esprit et la mise au point d’un appareil statistique en formulant de stimulantes analyses critiques des travaux de François Dubet et de Jacques Donzelot, propres à nourrir la réflexion sur la fonction stratégique qui peut incomber aux sciences sociales, ou du moins à telles d’entre elles et, du même fait, sur la responsabilité sociale du chercheur. Ce réseau réformateur, montre l’enquête, naît de la combinaison de trois histoires. Celles des sciences sociales, de la réforme urbaine, mais également de la gauche, marquée par l’abandon des politiques keynésiennes et l’engagement dans la politique de rigueur, le déclin du Parti communiste et certaines tentatives de refondation, dans certains fiefs du communisme municipal, en premier lieu comme par l’institutionnalisation d’un certain nombre de mots d’ordre, issus de mai 68.

Les catégories territoriales de « quartiers sensibles » ou de « banlieue » qui doivent à ces réformateurs d’être devenues quasi consensuelles n’ont pas (ou pas seulement) pour fonction d’occulter une réalité objective. Elles se traduisent par de nouvelles politiques sociales caractérisées par la priorité donnée à « la reconstruction du lien social », à la « citoyenneté » et à la « participation » pour traiter des problèmes sociaux. Sylvie Tissot les analyse en abandonnant ses champs d’enquête initiaux pour se focaliser sur la municipalité de Montreuil qui présente la double caractéristique d’avoir été l’un des fleurons du communisme municipal et d’être aujourd’hui dirigé par un maire refondateur, soucieux de mobiliser des soutiens politiques capables de se substituer aux réseaux déclinants du PCF qui faisaient la part belle aux employés municipaux. L’étude des nouveaux modes d’intervention urbaine et la genèse du Développement social urbain, pièce majeure de sa politique, permet de montrer comment s’opère la convergence entre lexique national et lexique local. La politique de la ville, souligne l’auteur, apparaît comme une option alternative au communisme municipal conçu comme une politique volontariste de construction, notamment de logements et d’équipements visant à garantir aux classes populaires l’accès à la vie moderne. Il ne s’agit plus de mobiliser les habitants contre les politiques injustes et technocratiques, sourdes à leurs demandes, mais d’organiser et de contrôler une « participation » susceptible d’œuvrer à la « modernisation des services publics », devenue un maître mot. Ce traitement redéfini du social suppose des spécialistes du lien social auxquels l’ouvrage consacre d’éclairants développements mettant en évidence les filiations entre ce nouveau groupe professionnel en gestation et certaines mobilisations issues de mai 1968, perceptibles dans bien des trajectoires individuelles, mais naturellement retranscrites. Attestant de la prégnance d’un même registre de justification, celui de la proximité, du concret, hier investi par les établis dans l’atelier et désormais transféré à l’échelle du quartier. Il contribue à rendre le monde ouvrier « invisible ». Le primat conféré au « lien social » et à la « cause des habitants », à une territorialisation des services municipaux met à mal les ateliers municipaux et les identités professionnelle qui s’y étaient construites, tandis que l’idée que la « nouvelle question sociale » serait essentiellement urbaine conduit à occulter une dimension pourtant importante de la vie des habitants des quartiers d’habitat social : le rapport au travail. Sans effets décisifs en matière de restauration du lien social, insiste l’auteur, dès lors que la participation, toujours invoquée, se fait attendre…

Cet ouvrage est un bel exemple d’histoire socio-politique désenclavée des sciences sociales autant qu’un apport de grand intérêt à l’histoire de l’État social et de sa crise. Il montre que la « modernisation des services publics » dans les « quartiers sensibles » constitue un des pivots de la réforme de l’État et, par là même, un élément décisif d’un mouvement plus large de transformation de l’État social qui a contribué à rabattre l’action publique, naguère définie par l’idée de redistribution, de socialisation des ressources et de progrès social, sur une politique de lien social.

Danielle Tartakowsky
Pour citer
Danielle Tartakowsky, « Compte rendu de Sylvie Tissot, L’État et les quartiers. Genèse d’une catégorie de l’action publique, 2007 », Le Mouvement Social, n° 223 (avril-juin 2008), et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1105.
Mise en ligne le 4 janvier 2008.
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