n° 222 (janvier-mars 2008) : Enquêter sur la guerre

Les articles de ce numéro sont consultables sur Cairn dans leur intégralité.

Sommaire
  • Patrick Fridenson, Nouvelle étape

 

Enquêter sur la guerre
sous la direction de Nathalie Moine

  • Nathalie Moine, Quand le récit de guerre n’est pas encore de l’histoire : comptabiliser, punir, réparer

  • Dzovinar Kevonian, L’enquête, le délit, la preuve: les « atrocités balkaniques » de 1912-1913 à l’épreuve du droit de la guerre

  • Antoine Prost, Compter les vivants et les morts: l’évaluation des pertes françaises de 1914-1918

  • Lidia Miliakova et Irina Ziuzina, Le travail d’enquête des organisations juives sur les pogroms d’Ukraine, de Biélorussie et de Russie soviétique pendant la guerre civile (1918-1922)

  • Nathalie Moine, La commission d’enquête soviétique sur les crimes de guerre nazis: entre reconquête du territoire, fixation officielle de la mémoire et souci de justice

  • Florent Le Bot, Que rendre après l’irréparable ? Évaluations et restitutions des biens spoliés durant l’Occupation dans le cadre des procédures judiciaires de l’après-guerre

  • Romain Huret, La rumeur de Pinkville. Les commissions d’enquête sur le massacre de My Lai (1969-1970)

  • Isabelle Delpla, La preuve par les victimes. Bilans de guerre en Bosnie-Herzégovine

 

Notes de lecture (consultables en ligne sur ce site)

  • La Première Guerre mondiale et ses suites.

    • Témoins, par J. N. Cru (C. Prochasson).

    • Écrire en guerre, écrire la guerre, par N. Beaupré (M.-B. Vincent).

    • Le Chemin des Dames, par N. Offenstadt et alii (R. Bendick).

    • Kniga pogromov, par L. B. Miliakova et alii (B. Guichard).

  • La Seconde Guerre mondiale et ses suites.

    • Je n’ai pas interrogé les morts, par D. P. Boder (C. Gousseff).

    • « Nuit et brouillard », par S. Lindeperg (C. Moine).

    • Saban to Reshikigaku, par T. Matsumura et alii (C. Namba).

    • La vérité par l’image, par C. Delage (C. Ingrao).

  • La Bosnie après la guerre.

    • The new Bosnian mosaic, par X. Bougarel et alii (C. Jouhanneau).

 

Informations et initiatives

Résumés

Livres reçus

Résumés

Dzovinar Kevonian, L’enquête, le délit, la preuve: les « atrocités balkaniques » de 1912-1913 à l’épreuve du droit de la guerre

L’article traite de l’enquête d’après-guerre financée et organisée par la Dotation Carnegie pour la Paix internationale dans les Balkans au début du xxe siècle. Il s’agit d’une enquête « sur le terrain », menée par un petit groupe de personnalités, juristes et publicistes de renom, qui est chargé de rendre compte de la réalité des « atrocités » des deux guerres balkaniques de 1912 et 1913 quelques semaines aussitôt après l’arrêt des combats. La commission, animée par Paul d’Estournelles de Constant, qui dirige alors le Bureau européen de la Dotation Carnegie à Paris, se trouve aux prises à la fois avec les réalités politiques locales, avec les positions personnelles de ses membres et l’opposition ouverte de certains États. Rendu public au printemps 1914, le volumineux rapport d’enquête rend compte à la fois des méthodes d’investigation adoptées, des ambitions scientifiques qui ont déterminé l’établissement des faits (usage de la source photographique, du témoignage oral contradictoire, etc.) et des limites d’une perspective qui entend associer pacifisme pédagogique et expertise politique.

The object of this study is an early 20th century survey concerning the Balkans, which was organized and financed by the Carnegie Endowment for International Peace. It consisted of an investigation “on the ground” conducted just after the war by an international commission of lawyers and Balkan area experts, who were charged with investigating events in the Balkans during 1912-1913, particularly the issue of wartime atrocities. The commission, directed from Paris by Baron d’Estournelles de Constant, at that time director of the European office of the Carnegie Endowment, found itself at odds with local political realities, with individuals within the commission itself, as well as with such states as Germany and Greece. Made public during the spring of 1914, the voluminous survey report showcased new methods of “scientific” investigation (use of photographic sources, contradictory oral testimony), and tested the limits of an approach which joins pacifist investigation to political expertise.

Lidia Miliakova et Irina Ziuzina, Le travail d’enquête des organisations juives sur les pogroms d’Ukraine, de Biélorussie et de Russie soviétique pendant la guerre civile (1918-1922)

Les pogroms qui se sont multipliés dans les anciennes provinces occidentales de l’Empire russe durant la guerre civile de 1918-1922 tranchent avec les violences antisémites de l’avant-guerre. Ces atrocités de masse ont suscité la réaction de différentes organisations juives ou de commissions d’enquêtes internationales qui ont mis au point, à cette occasion, des procédures originales de collecte de l’information. Cet article cherche à donner un aperçu des ressources documentaires mises au point au cours de la période en s’attachant aux finalités divergentes des différentes entreprises d’enquête (organisation des secours, réparations internationales, levée de fonds de l’aide humanitaire internationale) qui se sont succédé en Ukraine, en Biélorussie et dans certaines portions de la Russie soviétique au cours de la période. Les modalités de la prise de contrôle progressive de ces organisations et de cette documentation par l’État soviétique sont soulignées.

The pogroms which occurred during the Russian civil war (1918-1922) in the former Western provinces of the Russian Empire contrast sharply with the anti-Semitic violence which took place prior to 1914. Jewish organizations and international commissions developed new procedures of enquiry to collect testimonies about these mass atrocities. This article seeks to provide an overview of documentary sources by examining the aims of various inquiries made by international rescue, reparation, fund-raising and humanitarian aid organizations. These inquiries were made in the Ukraine, Byelorussia and western districts of Soviet Russia during the Civil War period. The Soviet State progressively managed to take control of these activities as well as the documentation collected.

Antoine Prost, Compter les vivants et les morts: l’évaluation des pertes françaises de 1914-1918

On connaît les pertes françaises de la Grande Guerre essentiellement par le rapport du député Louis Marin, qui ne le jugeait pas lui-même pleinement satisfaisant. Analyser les sources et les bases des calculs de Marin éclaire le système adopté par l’État-Major Général pour dénombrer les tués, les disparus et les blessés. Ce qui rend possible d’évaluer la pertinence de ces chiffres et d’expliquer les différences entre trois évaluations : 1/ les pertes de l’armée française, 2/ celles de la population française et 3/ le nombre des soldats « morts pour la France ». L’idée d’une estimation fiable et précise des pertes de la Grande Guerre perd alors sa signification. Pour les Français, le nombre des morts comptait moins que leurs noms : ils voulaient des listes, pas des chiffres.

The French losses of the Great War are mainly known through the report of the deputy Louis Marin, who himself thought it not fully satisfactory. Analysing the sources and bases of Marin’s computations throws some light on the system adopted by General headquarters to count killed, missing and wounded soldiers. In this way, it becomes possible to account for the accuracy of those figures and to explain the differences between three estimates : first, the losses of the French army, second, those of the French population and third, the number of soldiers “killed for France”. The very idea of one precise, reliable estimate of the losses of the Great War thus loses its meaning. For French civilians, numbers were not as crucial as the names of the dead : they asked for lists, not figures.

Nathalie Moine, La commission d’enquête soviétique sur les crimes de guerre nazis: entre reconquête du territoire, fixation officielle de la mémoire et souci de justice

La commission soviétique est à la fois bien connue par les rapports qu’elle a publiés et méconnue dans l’ampleur du travail accompli sur le terrain. L’article présente les circonstances dans lesquelles elle a été créée, en discutant les modèles utilisés par les responsables soviétiques, puisés dans les expériences russe ou occidentale de la Première Guerre mondiale. Il montre ensuite comment le travail de collecte de l’information s’inscrit dans un mouvement plus général, mêlant initiatives locales et interventions d’autres institutions. La commission centrale, en se démultipliant en commissions locales, permet de réaffirmer la légitimité des acteurs du pouvoir soviétique, alors en phase de reconquête du territoire. Dans le même temps, le matériau accumulé offre une vision beaucoup plus complexe de la période d’occupation que ne le reflètent les communiqués publiés qui contribuèrent, tout au long des décennies suivantes, au récit officiel de la guerre. Enfin, l’article montre les usages de cette information au cours des procès d’après-guerre, encore mal connus, menés par les autorités soviétiques à l’encontre des criminels de guerre, soldats ennemis ou collaborateurs.

The Soviet commission is well known for the reports it published but also misunderstood for the scope of work it accomplished in the field. This article explores the circumstances in which it was created. It discusses models followed by the Soviets responsible for creating the commission, which drew on Russian or Western experiences in the First World War. It then shows how the work of gathering information followed a more general pattern which blended local initiatives with the involvement of other institutions. By transforming itself into several local commissions, the central commission could reaffirm the legitimacy of Soviet actors in power, who were then in the process of reconquering territory. At the same time, the accumulated material offers a vision of the period of occupation which is a great deal more complex than that produced by those published communiqués which, for several decades to come, would contribute to the official story of the war. Finally, the article shows the practical uses of this information in the postwar trials, still not well known, which were led by Soviet authorities against war criminals, enemy soldiers or collaborators.

Florent Le Bot, Que rendre après l’irréparable ? Évaluations et restitutions des biens spoliés durant l’Occupation dans le cadre des procédures judiciaires de l’après-guerre

La question des restitutions des biens juifs spoliés en France durant la Seconde Guerre mondiale demeure d’actualité. La création en 1997 de la Mission d’étude sur la spoliation des Juifs de France, puis la mise en place en 1999 de la Commission pour l’indemnisation des victimes de spoliation en témoignent. Pourtant les restitutions ont été engagées dès l’année 1944. L’absence alors de commission chargée d’encadrer l’ensemble des procédures, ainsi que la multiplicité et parfois la complexité de celles-ci, comme l’illustrent les procédures judiciaires étudiées dans l’article, permettent d’éclairer ce paradoxe.

The question of the restitution of Jewish goods plundered in France during the Second World War remains topical. The creation in 1997 of the “Mission d’étude sur la spoliation des Juifs de France”, as well as the formation in 1999 of the “Commission pour l’indemnisation des victimes de spoliation” testify to the continued relevance of this topic. However, restitutions have been underway since the year 1944. The absence of a commission responsible for structuring the legal procedures as a whole, as well as the multiplicity and frequent complexity of these measures, illustrated by this article, make it possible to clarify this discrepancy.

Romain Huret, La rumeur de Pinkville. Les commissions d’enquête sur le massacre de My Lai (1969-1970)

Cet article essaie de repenser le massacre de My Lai à partir du travail des deux commissions officielles, l’une dirigée par le général William Peers, l’autre par F. Edward Hebert, sur le massacre qui se déroule à My Lai le 16 mars 1968. L’une et l’autre essaient de rendre compte du déroulement des événements, d’expliquer le comportement des soldats et finalement de comprendre la montée des violences au sein des soldats américains engagés au Vietnam. Finalement, la commission Peers met en avant la responsabilité des officiers de la division Americal, alors que la commission Hebert estime que l’événement a été exceptionnel et causé par des individus. En dépit de leurs approches différentes, les deux commissions véhiculent d’importantes archives pour les historiens soucieux d’écrire la guerre du Vietnam, soit en utilisant les conclusions des deux commissions, soit en partant de leur échec à rendre compte de la tragédie américaine au Vietnam.

This article tries to reconsider the My Lai Massacre from the standpoint of two official commissions – one led by General William Peers and the other by F. Edward Hebert – investigating the massacre which occurred in My Lai on March 16, 1968. Both commissions tried to propose an objective account of events, as well as explain the behavior of the soldiers and officers and, eventually, analyse the rise of violence among American soldiers in Vietnam. In the end, the Peers Commission blamed officers of the Americal Division while the Hebert Commission asserted that this event was exceptional and caused by individuals. Despite their different approaches, the two commissions produced a great deal of evidence with which historians can write the history of the Vietnam war. These historians can either draw upon the conclusions of the two commissions or criticize their failure to bring about an actual account of the American tragedy in Vietnam.

Isabelle Delpla, La preuve par les victimes. Bilans de guerre en Bosnie-Herzégovine

La guerre en Bosnie a été présentée comme le paradigme des « nouvelles guerres » prenant pour cible les populations civiles. Les bilans de victimes deviennent dès lors cruciaux dans l’interprétation de la guerre. Cet article analyse comment les victimes (civiles) deviennent objets de bilans de guerre et moyens de preuves dans un dispositif d’enquêtes et de procès. Il présente d’abord les difficultés générales dans l’établissement de ces bilans : 1) proximité des événements ; 2) multiplicité des institutions nationales et internationales y contribuant et multiplicité de catégorisation des victimes ; 3) dimension internationale du conflit avec présence de forces de l’ONU ; 4) imbrication entre bilans de guerre et d’après-guerre ; 5) et entre bilans de l’après-guerre et de l’avant-guerre (du communisme). Il propose ensuite une comparaison précise du travail du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), pour les crimes commis à Prijedor en 1992 et à Srebrenica en 1995, objets de nombreuses enquêtes et rapports. Cette comparaison manifeste la différence entre modèle des ONG, modèle historien et modèle judiciaire de l’enquête. Elle manifeste aussi des différences significatives dans la contribution des bilans de victimes et des témoignages des victimes (vivantes ou mortes) à l’établissement de la vérité judiciaire. Elle remet en cause les interprétations en termes de « nouvelles guerres » ainsi qu’une interprétation « traditionnelle » de la justice pénale internationale héritée de Nuremberg.

The war in Bosnia has been presented as a paradigm of a “new” type of war that targets civilian populations. Accordingly, victim tolls have become crucial to interpretations of the war. This article analyses how (civilian) victims have become both an object of such assessments and a means for establishing proof in investigations and trials. It opens with a presentation of the basic difficulties faced in making these estimates : (1) the nearness of the events ; (2) the multiplicity of national and international institutions contributing to them, as well as the multiplicity of victim categorizations ; (3) the international dimension of the conflict, marked by the presence of UN forces ; (4) the interwoven character of war-time and post-war appraisals ; and (5) the overlapping of post-war and pre-war (communist period) appraisals. The focus is then narrowed to a precise comparison of the work of the International Criminal Tribunal for the former Yugoslavia (ICTY) concerning the crimes committed in Prijedor in 1992 and those committed in Srebrenica in 1995, which have been the object of numerous investigations and reports. This comparison shows the distinctions among NGO-generated, historical and judiciary models of investigation. It also points to significant differences in how the various assessments and testimonies of victims (both alive and dead) contribute to establishing judicial truth. Through this comparison, the article challenges interpretations framed in terms of “new wars”, as well as a “traditional” interpretation of international criminal justice as inherited from Nuremberg.

Mise en ligne le 15 mars 2008.
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