68 : un élan historien

Nicolas Hatzfeld

[Note : cet éditorial, comme l’ensemble du numéro, peut être consulté sur Cairn dans sa pagination originelle]

 

Les anniversaires ne se ressemblent pas. Certes, dès avant le retour du printemps l’on voit se multiplier les annonces de rencontres tandis que les étals de libraires se garnissent de piles de livres de commémoration. Cependant on sait que d’une célébration à l’autre, les déplacements de sens ne sont pas sans signification. On sait aussi que l’histoire pèse peu face à l’activisme mémoriel dont l’espace médiatique accentue le volume. Mais elle travaille elle aussi, et le cheminement de son écriture vaut quelques repérages, partiels et rapides.

Dans l’immédiat après-68 paraissent diverses interprétations à chaud des événements dont l’amplitude est marquée par l’incertitude des lendemains. Entre la négation radicale et l’affirmation d’une révolution de Mai, ces lectures d’intellectuels1 et de politiques sont marquées par l’urgence et l’idée que la flamme n’est peut-être pas éteinte : il s’agit souvent de peser d’une façon ou d’une autre sur la suite des dynamiques. D’autres publications illustrent une démarche symétrique : collecter et éditer, et plus encore conserver le matériau fragile d’histoires futures2. Avec «La Sorbonne par elle-même », son numéro spécial de juillet-septembre 1968, Le Mouvement Social est de ce second courant immédiat3. Les sciences sociales se penchent sur le problème, parmi lesquelles la sociologie et la science politique4. Au fil des années, la continuité se brouille. Passent « les années 68 »5, relayées par d’autres dynamiques sociales et politiques, passent aussi les premiers temps de la présidence Mitterrand.

1988 marque un retour de l’histoire sur le sujet, que soulignent trois publications. Le Mouvement Social d’avril-juin 1988 est un numéro spécial consacré à « Histoires et mémoires de 1968 », sous la direction de Luisa Passerini. Il présente cette fois une approche du mouvement dans différents pays européens, et met l’accent sur les changements dans la parole et les relations entre personnes, ainsi que sur la mémoire du mouvement. Sur la France, un ouvrage issu d’un colloque d’historiens et de politistes 6 vise à faire le point sur des recherches effectuées et à les ordonner, selon des catégories empruntées aux politistes et aux sociologiques : acteurs, terrains, entreprises et groupes socioprofessionnels, forces politiques et syndicales. Dans sa synthèse introductive, Antoine Prost note l’extension nationale des problématiques, le poids du mouvement social, le fait provincial. Il souligne aussi les limites des résultats. Ainsi, à côté des débuts d’une histoire des femmes7, encore absente de l’ouvrage, la dimension culturelle du mouvement fait lourdement défaut. Des absences peut-être liées à un traditionalisme des approches. Le second livre, écrit par Jacques Capdevielle et René Mouriaux, rapproche dès son titre mai 68 de la problématique de la modernité8. Si la chronologie proposée (1958-1988) pose problème, et surtout parce qu’elle pose problème, la thématique suscite réflexion. L’époque d’avant 68 s’associe, à bien des égards, à une forme d’apogée de la modernité, qu’on pourrait voir clôturée par l’ouverture d’une époque de crise. Au cours du second XXe siècle, ces deux vecteurs de sens se succèdent suivant des périodisations qui varient selon les domaines d’étude9.

En 1998 se clôture un programme de recherche sur l’histoire de 68, qui en a embrassé les aspects politiques, culturels et sociaux. Dans le livre qui en est issu10, le mouvement social stricto sensu y est rapporté aux changements qui affectent la société de l’époque, suivant des variations d’échelle qui enrichissent la compréhension : de l’individuel au collectif, du temps de l’événement à la période dans laquelle il s’inscrit, de l’aire de la personne aux ramifications internationales. Outre l’enrichissement des études qui répond en grande partie aux attentes antérieures, il en ressort une mise en perspective forte. Après avoir éprouvé les limites d’autres caractérisations (crise, révolte, révolution, mouvement social), l’ouvrage inscrit le moment de mai-juin dans une période de moyenne durée marquée par la contestation dont il constitue l’acmé.

Loin de s’en tenir à ces acquis, la recherche s’accentue et poursuit les explorations, répondant encore et encore aux images mémorielles dont les anciens soixante-huitards ne sont peut-être plus les principaux producteurs. Y a-t-il un effet de génération ? Toujours est-il que les travaux se multiplient, comme en témoignent aujourd’hui deux grands livres collectifs. L’un est écrit par des chercheurs dont la plupart ne sont pas historiens mais politologues ou sociologues11. Revisitant l’avant, l’événement proprement dit et l’après, il met en œuvre une approche historienne des temporalités et diversifie les terrains d’étude de la crise du consentement. L’autre12 entreprend pour la première fois une histoire globale, prise à travers plusieurs échelles de temps, de l’épicentre de mai-juin aux bornes larges fixées à 1962 et 1981. Le récit d’ensemble est nourri par de nombreuses approches spécifiques auxquelles quelques angles donnent une cohérence : les lieux et les acteurs bien sûr, mais aussi les films, les objets, les ailleurs, ainsi que quelques questions transversales. Autres indices de la vitalité de la recherche, des différences d’interprétation, telle celle qui porte sur la signification des résultats de Grenelle13. Et surtout des thèses abouties, dont, devenues des livres, celle de Xavier Vigna14 sur l’insubordination ouvrière au cours de la période, et celle de Sébastien Layerle sur le cinéma militant15. Derrière ces travaux achevés, d’autre sont en cours, au niveau des thèses, des masters et des colloques, laissant entrevoir une poursuite de l’élan.

Pour y contribuer, les pages qui suivent rassemblent un dossier varié. Parmi les livres récents, ceux qui nous sont parvenus à temps font l’objet d’une note de lecture. La chronique audiovisuelle porte sur un aspect singulier et peu connu de l’activité des cinéastes engagés dans le mouvement : filmer le camp d’en face. L’article fait aussi comprendre combien, par le développement de la critique qui leur est appliquée, les sources filmiques ont progressé dans les matériaux des historiens. On notera simplement, en passant, combien ces sources soulignent sur mai 68 l’évolution de semaine en semaine des discours et des représentations, ainsi que la transformation, en juin-juillet, d’un point de vue d’acteur engagé à une analyse militante. Mais avant cela, il nous a semblé utile d’amorcer une recherche réflexive : examiner quel regard la revue, et ses membres, avaient porté sur le mouvement de 68, et quels effets celui-ci avait eu sur l’évolution du Mouvement Social. La réponse à cette question s’appuie sur quatre entretiens effectués avec des membres du comité de rédaction de cette époque. Ces témoignages, recoupés avec quelques sources écrites et imprimées, font entrevoir la vie de la revue d’alors, et offrent des repères sur l’histoire sociale de cette époque. L’esquisse d’un héritage partagé.

 

Nicolas Hatzfeld

 

1 Parmi beaucoup d’autres, E. Morin, C. Lefort et C. Castoriadis, Mai 68 : la brèche, Paris, Fayard, 1968 (rééd. avec une postface « Vingt ans après », Bruxelles, Complexe, 1988); R. Aron, La Révolution introuvable, réflexions sur la révolution de mai, Paris, Julliard, 1968 ; A. Touraine, Le communisme utopique : le mouvement de mai, 2e éd. revue, Paris, Le Seuil, 1972.
2 BDIC, Mémoires de 68. Guide des sources d’une histoire à faire, Lagrasse, Editions Verdier, 1993.
3 J.-C. et M. Perrot, M. Rebérioux, J. Maitron,  « La Sorbonne par elle-même. Mai-juin 1968 », Le Mouvement Social, n° 64, juillet-septembre 1968 ; A. Schnapp et P. Vidal-Naquet, Journal de la Commune étudiante. Textes et documents : novembre 1967-juin 1968, Paris, Le Seuil, 1969.
4 P. Dubois et alii, Grèves revendicatives ou grèves politiques ? Acteurs, pratiques, sens du mouvement de mai, Paris, Anthropos, 1971 ; M. Demonet et alii, Des tracts en mai 68 : mesures de vocabulaire et de contenu, Paris, FNSP-Colin, 1975 (réédité aux Editions Champ libre, 1978).
5 G. Dreyfus-Armand, R. Frank, M. - F. Lévy, M. Zancarini-Fournel (dir.), Les années 68. Le temps de la contestation, Bruxelles, Complexe - IHTP CNRS, 2000.
6 R. Mouriaux, A. Percheron, A. Prost, D. Tartakowsky (dir.), 1968, Exploration du Mai français, t. I : Terrains, t. II :Acteurs, Paris, L'Harmattan, 1992.
7 M. Perrot (dir.), Une histoire des femmes est-elle possible ?, Marseille, Rivages, 1984.
8 J. Capdevielle et R. Mouriaux, Mai 68. L’entre-deux de la modernité. Histoire de trente ans, Paris, Presses de la FNSP, 1988.
9 Cf. « Crises et globalisation fin de siècle : les recompositions en France et en Europe », séminaire animé par G. Dreyfus-Armand, R. Frank, M.-F. Lévy, M. Zancarini-Fournel, IRICE-BDIC.
10 G. Dreyfus-Armand et alii (dir.), Les années 68 …, op. cit.
11 D. Damamme, B. Gobille, F. Matonti et B. Pudal (dir.), Mai-juin 68, Ivry-sur-Seine, Editions de l’Atelier, 2008.
12 P. Artières et M. Zancarini-Fournel (dir.), 68, une histoire collective (1962-1981), Paris, La Découverte, 2008.
13 M. Zancarini-Fournel, « Retour sur "Grenelle" : la cogestion de la crise ? », in G. Dreyfus-Armand et alii (dir.), Les années 68…, op. cit., p. 443-460 ; A. Prost, Autour du Front populaire. Aspects du mouvement social au XXe siècle, Paris, Le Seuil, 2006, p. 259-276.
14 X. Vigna, L’insubordination ouvrière dans les années 68. Essai d’histoire politique des usines, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2007.
15 S. Layerle, "Par ailleurs le cinéma est une arme...". Caméras en lutte en Mai 68, Paris, Nouveau Monde Editions, 2008.

 

Pour citer

Nicolas Hatzfeld, « 68 : un élan historien », Le Mouvement Social, n° 223 (avril-juin 2008), p. 3-5

, en ligne à http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1168.

Mise en ligne le 29 avril 2008.

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