Serge Audier, Le Colloque Lippmann. Aux origines du néo-libéralisme, 2008

Serge Audier, Le Colloque Lippmann. Aux origines du néo-libéralisme. Latresne, Éditions Le Bord de l’Eau, 2008, 355 pages.

Notre revue avait publié en 2001 un article de François Denord qui avait contribué à un renouvellement profond de la lecture du Colloque Lippmann de 19381. J’ai donc ouvert ce livre avec curiosité.

J’y ai trouvé la réimpression des actes du colloque, ce qui pourrait être en soi une bonne chose. En effet, les discussions provoquées par la tenue à Paris en août 1938 de cette importante réunion internationale d’universitaires, de patrons et de hauts fonctionnaires marquent le point de départ d’une vaste opération de rénovation de la pensée libérale. Or elles étaient difficiles d’accès. Mais l’ambition de Serge Audier ne se limite pas à l’exhumation d’un texte canonique. Avec 236 pages d’introduction et 109 consacrées aux actes du Colloque, l’économie générale du volume le signale. Il s’agit rien moins que d’écrire une histoire intellectuelle du néo-libéralisme. Autant le dire d’emblée : le texte introductif « La face cachée du néo-libéralisme », sur lequel porte le présent compte rendu, n’est pas à la hauteur des aspirations d’un auteur remarqué pour ses nombreuses publications récentes dans le domaine de l’histoire de la philosophie politique. En s’en tenant à une histoire des idées très traditionnelle (préfoucaldienne et préskinnerienne, si j’ose dire), Serge Audier reste prisonnier d’une vision anhistorique du phénomène qu’il étudie. En assénant au lecteur un argumentaire principalement politique, parfois mal informé, il ne me paraît pas respecter les règles du métier d’historien, fût-il historien de la philosophie. Dommage lorsqu’on affirme qu’en matière d’histoire du libéralisme « les engagements ne font pas toujours bon ménage avec la logique de la recherche scientifique » (p. 18).

Une collection de fiches de lecture ne suffit pas à faire un livre. Et pourtant c’est ainsi que procède Serge Audier. Les premières pages sont à charge (p. 7-32) : l’auteur dénonce les « récits mythologiques » du néo-libéralisme qu’il résume à grands traits, parfois de manière caricaturale. Les pages suivantes (p. 33-44) esquissent un portrait du paysage intellectuel des années 1930 dont l’architecture est empruntée tant à un ouvrage classique d’historien (Richard F. Kuisel) qu’à des publications de contemporains, qui sont donc des sources imprimées (Célestin Bouglé et Gaëtan Pirou, par exemple). Commence ensuite une succession de fiches. Les œuvres de Louis Rougier s’enchaînent, puis celles de Walter Lippmann, et après une quinzaine de pages consacrées au colloque éponyme, celles de Gaëtan Pirou, Daniel Villey, Louis Marlio, des ordo-libéraux allemands et bien d’autres. Quand arrive enfin le tour de Friedrich Hayek, le lecteur sait à quoi s’en tenir : si schématiquement on identifie deux tendances, le néo-libéralisme d’un Lippmann ou d’un Aron d’un côté et la tradition libérale d’un Hayek de l’autre, Serge Audier a fait son choix en faveur de la première.

Cette manière d’écrire l’histoire des idées pose évidemment problème. Elle découpe le néo-libéralisme en tranches correspondant à des individus et prête à chacun d’eux un corpus d’idées en apparence cohérent. Elle aboutit ainsi à des typologies atemporelles construites sur la base du résumé des travaux des différents protagonistes. À quoi bon étudier les groupes et les institutions, à quoi bon considérer la dynamique historique, le récit des origines s’auto-suffit. Le néo-libéralisme se transforme en une infinité de postures singulières. La concurrence idéologique ne joue aucun rôle moteur. La reconstruction a posteriori se voit autorisée par une supposée constance des attitudes intellectuelles. Ces erreurs de méthode amènent Serge Audier à rester très proche des textes qu’il prend pour objet. Mais comment ont-ils été choisis ? Le cas de Louis Marlio mis à part, les patrons ne semblent pas l’intéresser. Ce sont des intellectuels qui occupent le devant de la scène, sélectionnés pour certains de leurs livres et non pour l’ensemble de leur bibliographie. La contextualisation de ces œuvres se réduit à peu de chose. Serge Audier n’a recours à aucune source d’archive, alors que de nombreux fonds concernant le Colloque Walter Lippmann et le néo-libéralisme sont désormais disponibles. Il méconnaît largement les travaux consacrés au thème, et quand il les mobilise, il les cite davantage qu’il ne les utilise. La thèse de Bernhard Walpen sur la Société du Mont-Pèlerin est tout au plus mentionnée dans une note de bas de page. C’est le même sort qui est réservé à Naissance de la biopolitique de Michel Foucault dont on ne découvre l’existence qu’à la page 202 ! Faute de contexte, les analyses perdent de leur portée. Elles sont parfois bien naïves. Que pensera l’historien de la Seconde Guerre mondiale en lisant les lignes suivantes : « Tantôt proche du corporatisme, tantôt plus libéral, [Louis] Baudin se montre en tout cas très hostile à la doctrine sociale républicaine. Au moment de la Libération et dans les années qui suivent, c’est son orientation libérale qui reprend le dessus, laissant parfois totalement dans l’ombre ses sympathies corporatistes » (p. 161) ? Même le travail d’édition des actes du Colloque Lippmann présente des limites. Le texte utilisé est celui publié par les Éditions de la Libraire de Médicis en 1939. Pourquoi ne pas l’avoir comparé avec les versions antérieures disponibles aux archives et en bibliothèque ? Aux dires de certains spécialistes, la systématisation du recours à l’expression « néo-libéralisme » n’apparaît, par exemple, que dans la version finale2.

Mais le problème de fond reste qu’ici le Colloque Lippmann est moins un objet d’analyse que le prétexte à une récriture de l’histoire du néo-libéralisme – nous laissons de côté les quelques erreurs de détail que l’ouvrage comporte (Robert Marjolin est ainsi devenu Louis Marjolin p. 27). L’objectif principal de Serge Audier relève de la chirurgie idéologique : il lui faut à tout prix séparer Walter Lippmann et Friedrich Hayek, puis Raymond Aron et Friedrich Hayek. La première opération est en apparence facile : Hayek n’a sans doute jamais partagé les préoccupations « sociales » du grand éditorialiste du New York Herald Tribune. Mais pour établir cette différence, peut-on se contenter de citer des textes postérieurs à la Seconde Guerre mondiale et aller jusqu’à affirmer qu’ « un indice supplémentaire de la très grande distance séparant Hayek de l’ordo-libéralisme et de l’« agenda du libéralisme » défendu en 1937 par Lippmann se trouve dans un article rédigé en 1973 » (p. 225) ? Méthodologiquement, cela surprend. Surtout lorsqu’on sait qu’en 1937 Hayek et Lippmann, qui entretiennent une correspondance, s’inspirent mutuellement. Seconde opération : distinguer les libéralismes d’Aron et de Hayek. La cause paraît tellement entendue qu’on se demande si elle valait la peine d’être embrassée. Oui, répond Serge Audier, parce qu’il reproche à certains auteurs d’associer les noms de ces deux intellectuels. Reste que l’on ne peut pas, comme il le fait, présenter le Raymond Aron de 1938 comme davantage socialiste que libéral. La critique de la politique économique du Front populaire qu’il avait livrée à l’époque dans La Revue de Métaphysique et de Morale, et qui a depuis longtemps été remarquée par les historiens, en témoigne3. Comme son ami Robert Marjolin, Raymond Aron est à ce moment de sa carrière en pleine réorientation intellectuelle4. D’où sa présence au Colloque Lippmann. Et peut-on faire comme s’il n’avait pas rejoint après la Seconde Guerre mondiale la Société du Mont-Pèlerin ? Lorsqu’il la quitte en 1957, la distance intellectuelle est sans doute manifeste. Mais qui contesterait que la famille libérale puisse évoluer et connaître des tensions ? Cela rend-il Raymond Aron plus proche des socialistes que des néo-libéraux ? En tous cas, le Colloque Lippmann n’était sans doute pas la bonne source pour arbitrer un combat Aron-Hayek. Le premier n’y prend pas la parole, le second très peu. Ils ne feront état de leurs divergences que bien des années plus tard.

En vérité, Serge Audier défend avant tout une thèse politique pour aujourd’hui : celle de la nécessité pour la gauche de se réapproprier une partie de l’héritage libéral. Dans une revue d’histoire, je n’ai pas à en discuter. En revanche, il me semble nécessaire de dire que dans un ouvrage à prétention savante, cette thèse ne saurait justifier la virulence avec laquelle il s’en prend à certains chercheurs ayant, avant lui, travaillé sur l’histoire du néo-libéralisme et le Colloque Lippmann. Peut-on véritablement prétendre se placer dans le sillage de Raymond Aron tout en usant de citations sorties de leur contexte et en dépeignant ses concurrents comme des théoriciens du complot ? Rien n’est moins sûr. Quant à la construction de l’argumentaire, elle rappelle parfois la formation philosophique dispensée durant l’entre-deux-guerres que Claude Lévi-Strauss a su railler avec humour, il y a déjà plus de 50 ans : « Là, j’ai commencé à apprendre que tout problème, grave ou futile, peut être liquidé par l’application d’une méthode, toujours identique, qui consiste à opposer deux vues traditionnelles de la question ; à introduire la première par les justifications du sens commun, puis à la détruire au moyen de la seconde ; enfin à les renvoyer dos à dos grâce à une troisième qui révèle le caractère également partiel des deux autres, ramenées par des artifices de vocabulaire aux aspects complémentaires d’une même réalité : forme et fond, contenant et contenu, être et paraître, continu et discontinu, essence et existence, etc. »5.

Patrick Fridenson
1 Le titre de l’ouvrage évoque celui d’un article paru dans notre revue : F. Denord, « Aux origines du néo-libéralisme en France. Louis Rougier et le Colloque Walter Lippmann de 1938 », Le Mouvement Social, n°195, avril-juin 2001, p. 9-34. Voir aussi l’éditorial de M. Margairaz dans le même numéro.
2 B. Walpen, « Von Igeln und Hasen oder : Ein Blick auf den Neoliberalismus », Utopie kreativ, n° 121-122, novembre-décembre 2000, p. 1071.
3 R. Aron, « Réflexions sur les problèmes économiques français », Revue de Métaphysique et de Morale, n°4, 1937, p. 793-822.
4 R. Marjolin, Le travail d'une vie, Paris, Robert Laffont, 1986, p. 63.
5 C. Lévi-Strauss, Tristes tropiques, Paris, Plon, 195, rééd. Pocket, 2002, p. 52-53.
Pour citer
Patrick Fridenson, « Compte rendu de Serge Audier, Le Colloque Lippmann. Aux origines du néo-libéralisme, 2008 », Le Mouvement Social, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1189.
Mise en ligne le 4 juin 2008.
© 2001-2007 Le Mouvement Social.