Lionel Arnaud, Réinventer la ville. Artistes, minorités ethniques et militants au service des politiques de développement urbain. Une comparaison franco-britannique, 2008

Lionel Arnaud, Réinventer la ville. Artistes, minorités ethniques et militants au service des politiques de développement urbain. Une comparaison franco-britannique. Rennes, PUR, 2008, 173 pages. « Res Publica ».

Le processus de requalification culturelle qu’étudie Lionel Arnaud dans ce livre est remarquable. Réinventer la ville se penche en effet sur la transformation, en quelques années, de l’expression publique de cultures minoritaires, initialement accueillies avec défiance quand ce n’est pas avec une franche hostilité, en emblèmes du dynamisme et de l’ouverture des cités où elles s’expriment. C’est en d’autres termes à retracer les modalités, mais aussi les enjeux et les effets, de la requalification et de la légitimation improbables de cultures marginales, à l’origine tant socialement qu’esthétiquement stigmatisées, que s’attache l’auteur, via la comparaison de ces deux manifestations festives désormais célèbres que sont, en Angleterre, le carnaval de Notting Hill et, en France, le grand défilé de la Biennale de la danse de Lyon.

Le carnaval du quartier londonien de Notting Hill a connu sa première édition à la fin des années 50, dans un contexte de fortes tensions entre son importante minorité d’immigrants d’origine caribéenne et la population autochtone. La forme carnaval qu’investissent alors les immigrants vise certes à dénoncer et à parer les violences suscitées par le racisme ambiant, mais constitue également, via l’occupation de l’espace urbain, un défi identitaire aux normes culturelles dominantes, et c’est bien en tant que tel qu’il est perçu, et dénoncé, par les représentants de la société majoritaire : le carnaval sera des années durant disqualifié comme un moment de violence et de délinquance, qui plus est dénué de toute valeur artistique. La situation du hip-hop, dans la France des années 1980-90, est relativement similaire. Lui aussi expression culturelle à forte charge identitaire d’une minorité stigmatisée, celle des jeunes banlieusards issus de l’immigration, il est de même relégué au plus bas de la hiérarchie artistique tout en étant stigmatisé dans certains secteurs du champ politique comme expression d’un extérieur à la société française. L. Arnaud mobilise avec profit la distinction proposée par Norbert Elias (dans son livre avec John Scotson traduit sous le titre Logiques de l’exclusion) entre outsiders et établis pour penser carnaval et hip-hop comme relevant d’une résistance des premiers à l’égard des entreprises de disqualification des seconds.

Quelques décennies plus tard, le statut de ces expressions minoritaires a radicalement changé : le carnaval de Notting Hill rassemble des milliers de spectateurs et est l’une des manifestations culturelles les plus valorisées par la municipalité londonienne, tandis que le hip-hop occupe une place centrale dans ce point d’orgue de la Biennale de la danse lyonnaise qu’est son gigantesque défilé dans les principales artères de la ville. À Londres comme à Lyon, le renversement du statut de ces formes culturelles est très largement le produit de la volonté des municipalités de se doter d’une image d’ouverture multiculturelle à même de favoriser leur rayonnement international. Carnaval caribéen et danse hip-hop ont progressivement quitté l’ombre des marges artistiques de leurs cités respectives pour être placés en pleine lumière, exposés au premier rang dans leurs « vitrines ».

L. Arnaud fournit une analyse précise des multiples dimensions de ce processus de requalification et de légitimation. Celui-ci est en premier lieu indissociable de la gentrification des quartiers populaires, et plus précisément de leur conquête par des classes moyennes davantage dotées en capitaux culturels qu’économique ou politique, mais en rupture de ban avec la culture dominante et cherchant dans les formes culturelles populaires, et spécialement dans celles des immigrés, des ressources utiles à l’expression d’une humeur contestataire. Ce sont ces classes moyennes qui opèreront le travail de requalification et de légitimation de ces productions culturelles, à même de les rendre mobilisables dans une politique culturelle d’échelon local. Ce processus est également indissociable d’un contexte politique où la question immigrée occupe une position centrale. Valoriser les expressions culturelles propres à des minorités issues de l’immigration permet certes à certaines forces politiques de se démarquer de leurs concurrentes les plus explicitement racistes en affirmant avec force leurs valeurs d’ouverture et de tolérance, mais également de déplacer sur le terrain culturel des attentes ou revendications en termes de droits politiques et de justice sociale.

C’est le statut de l’art lui-même qui se trouve redéfini dans le processus. Un contexte de fort chômage amène à doter la sphère artistique d’une mission de rétablissement d’un « lien social » qui menace de se déliter. L’art, et tout spécialement son expression sous forme spectaculaire et festive, devient le lieu d’une réconciliation entre groupes d’origines et de cultures différentes, et se fait gage de cohésion contre la « fracture sociale ». La réappropriation de l’espace public que les outsiders opposaient initialement aux établis se mue dès lors en communion multiculturelle pacifiée, en brassage de populations réconciliées dans et par la reconnaissance de leurs différences. Dans le même temps, une concurrence exacerbée entre villes européennes amène les municipalités à valoriser leurs grands événements festifs, et à mobiliser l’art dans des stratégies d’affichage au service du développement économique local. Dimensions économique, sociale et politique sont dès lors indissociablement mêlées à des initiatives dont l’ambition artistique se trouve radicalement transformée. L’esthétisation et la spectacularisation des cultures populaires s’accompagnent ainsi de leur dépolitisation — au sens d’un effacement de leur dimension contestataire ou subversive originelle — et d’une redéfinition de leur condition d’accès à un large public, indissociable d’intérêts économiques. L. Arnaud analyse ainsi dans le détail les mécanismes de professionnalisation, de rationalisation, de réglementation, de managérialisation et d’institutionnalisation des défilés de Londres et de Lyon, qui aboutissent à complètement redéfinir tant leurs formes que les missions et tâches des artistes.

Un des grands mérites de ce travail est d’avoir su échapper à plusieurs périls. Loin de se limiter à présenter deux monographies comparées, L. Arnaud opère un constant va-et-vient entre données de terrain et processus sociaux, entre interactions locales et transformations structurelles, et permet de tirer de son travail des enseignements de portée générale. En second lieu, son propos échappe à la tentation polémique qui guette toute analyse de cet ordre de processus. Celui-ci est décrit et analysé dans toutes ses ambiguïtés, mais avec une salutaire distance, et ne sombre jamais dans la dénonciation facile de l’« instrumentalisation » ou de la « récupération » des initiatives artistiques à des fins politiciennes, ou dans celle d’une « commercialisation » cynique conduisant à un affadissement et à une perte d’« authenticité » des productions esthétiques ainsi valorisées. De la sorte son livre s’impose comme une contribution importante à l’analyse sociologique tant des cultures populaires que des politiques culturelles et urbaines.

Lilian Mathieu
Pour citer
Lilian Mathieu, « Compte rendu de Lionel Arnaud, Réinventer la ville. Artistes, minorités ethniques et militants au service des politiques de développement urbain. Une comparaison franco-britannique, 2008 », Le Mouvement Social, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1190.
Mise en ligne le 5 juin 2008.
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