Judith Lyon-Caen, La Lecture et la Vie. Les usages du roman au temps de Balzac, 2006

Judith Lyon-Caen, La Lecture et la Vie. Les usages du roman au temps de Balzac. Paris, Tallandier, 2006, 383 pages. Préface d’Alain Corbin.

Il n’est pas rare de croiser Balzac ou Sue dans les travaux d’histoire sociale et culturelle portant sur le premier XIXe siècle, mais ceux-ci ne sont souvent considérés que comme des témoins ponctuels dont l’utilité se limite à confirmer ou à enrichir un récit historique bâti à travers d’autres documents, jugés plus sérieux. Cet usage illustratif vide pourtant de son sens — tout au moins de l’un de ces sens — la production romanesque de l’âge romantique en France. Si, en effet, il a existé un temps où le roman fut vraiment pris au sérieux, ce fut bien l’époque romantique, plus précisément les années 1830 et 1840. L’essor de la production et de la consommation de romans, le projet immense qu’assignent les auteurs eux-mêmes à leur écriture, les débats que provoquent en retour, jusque dans l’enceinte de la chambre des députés, la puissance — et les dangers — de cette littérature, la sacralisation, enfin, de la personne du romancier, tout cela dessine les contours d’un moment singulier, qui n’existe pas vraiment avant les années 1830 et qui s’évanouit après 1848. On comprend dès lors qu’évoquer, comme le fait Judith Lyon-Caen dans ce beau livre, au titre magnifique, les usages du roman au temps de Balzac, ne consiste pas seulement à s’interroger sur les pratiques sociales de la lecture, mais à étudier plus largement le rôle des romans dans la construction des identités collectives et individuelles et dans la diffusion des représentations que des individus de ce temps se font du monde qui les entoure. Or, ce rôle — c’est la thèse du livre — fut rien moins qu’essentiel.

Pour en saisir l’importance, Judith Lyon-Caen dispose d’une source d’un grand intérêt, qui constitue la majeure partie de la documentation utilisée : des centaines de lettres, très exactement 125 adressées à Balzac et 425 à Sue, écrites par des individus de différentes classes sociales, de la grisette à la duchesse et de l’ouvrier qualifié à l’employé bouclant difficilement ses fins de mois. L’auteur sait rester prudente face à ces lettres, qu’elle ne cherche pas à faire passer artificiellement pour représentatives de l’ensemble de la société, et dont elle sait déconstruire les codes : hyper formalisée, l’écriture de la lettre à l’écrivain est enserrée dans des traditions qui remontent à la fin du XVIIIe siècle, plus exactement au succès de La Nouvelle Héloïse et au véritable culte dont Rousseau fut alors l’objet. L’organisation de l’ouvrage rend compte de cette démarche à la fois attentive et prudente. Les deux premiers chapitres — « Situation du roman, années 1830-1840 » et « La lettre à l’écrivain, une pratique romantique » — opèrent une utile contextualisation sans laquelle ces lettres ne pourraient pas vraiment être lues, lettres dont la substance est analysée dans les trois chapitres suivants : « Vérité romanesque et réalité sociale », « Au miroir du roman : lettre au romancier et expérience sociale », et, enfin, « Les promesses de la littérature », beaucoup plus court que les précédents. Au fil de ce parcours, l’auteur embrasse bien des thèmes, esquisse par exemple une histoire de l’intime, de ses figures et de ses recompositions, notamment chez les femmes. Nous nous contenterons ici de mettre en avant deux autres importants apports de l’ouvrage.

À la suite de Paul Bénichou, Judith Lyon-Caen restitue d’abord la place exceptionnelle qu’occupent, dans la société française des années 1830 et 1840, les grands écrivains, ceux, du moins, qui sont considérés comme tels par leurs contemporains : on redécouvre par exemple les noms, aujourd’hui tombés dans l’oubli, de Paul de Kock et de Frédéric Soulié. L’autorité inédite attachée aux romanciers repose certes sur de nouvelles techniques de diffusion — l’invention du roman-feuilleton —, mais bien plus encore sur le rôle d’experts que ceux-ci endossent dans le déchiffrage d’un monde universellement perçu comme complexe et opaque, dans lesquelles les anciennes hiérarchies ont sauté et au sein duquel les positionnements politiques et sociaux sont mouvants. Face à ce brouillage, porteur d’incompréhensions et d’anxiétés, le roman des années 1830 et 1840 pose des questions — « la place de l’individu, de la famille, de la religion, de la propriété, du travail et de la misère dans la société issue de la Révolution » (p. 174) —, mais prend aussi parti et apporte des réponses par la production, sur le modèle de la littérature panoramique de l’époque, tels les célèbres Français peints par eux-mêmes, de catégories, de types sociaux et de nomenclatures. L’ouvrage de Judith Lyon-Caen a ainsi le grand mérite de réintégrer le roman dans l’émergence de savoirs sur la société, au premier rang desquels les enquêtes sociales, notamment celles de Villermé : il s’agit alors, aux yeux de tous, d’une intervention équivalente, et non d’une forme dégradée d’observations plus « scientifiques ». L’auteur montre bien à cet égard combien Eugène Sue ne cesse de se nourrir des débats contemporains, sur le paupérisme et la réforme pénitentiaire par exemple, qu’il réinjecte dans son œuvre, surtout dans les Mystères de Paris, parus en feuilleton en 1842-1843, mais aussi comment ses écrits contribuent pleinement, avec une certaine ambiguïté toutefois, à la naissance d’un sentiment ouvrier de révolte comme à l’émergence d’une angoisse bourgeoise qui prend le visage de la philanthropie. C’est bien d’ailleurs parce que l’intervention du roman est jugée importante dans le devenir de la société qu’il se heurte, de certains côtés, à une critique féroce : elle émane, d’abord, de la sphère critique, qui se constitue au même moment, et qui condamne le roman des années 1830 et 1840 au nom de la tradition littéraire, de la morale et du bon goût, mais aussi de certains parlementaires et publicistes conservateurs qui voient dans le roman contemporain le signe et la cause de la ruine des autorités traditionnelles dans la France post-révolutionnaire.

En rappelant combien les romanciers des années 1830 et 1840 se veulent sociologues et surtout combien ils sont perçus comme tels, Judith Lyon-Caen inscrit son ouvrage dans une historiographie qui comprend, entre autres, Louis Chevalier1, Mona Ozouf2 ou encore, du côté des littéraires, Jacques Dubois3. Elle dispose toutefois, par rapport à cette historiographie, d’une pièce supplémentaire : ces lettres aux écrivains autour desquels le livre est tissé, et qui offrent un aperçu rare et précieux sur la réception de ces romans ou, pour être plus précis, sur leurs effets sociaux. Là s’efface la frontière entre la lecture et la vie : les lecteurs des années 1830 et 1840, nous dit Judith Lyon-Caen, cherchent dans La Comédie humaine et l’ensemble de la production romanesque rien moins que la vérité. Une vérité qui soit à la fois dévoilement du monde — dans un sens social et non métaphysique — et compréhension de leur propre position dans ce monde. Ils lisent donc leur vie à l’aune des catégories sociales proposées, cherchent à nuancer ou à améliorer ces types, protestent contre l’injustice faite à la vieille fille ou à l’employé, ou au contraire proposent un récit vrai destiné à nourrir l’exploration sociale des écrivains. On a donc là, finement mises en valeur, les traces très rares d’une appropriation sociale de découpages sociaux tels qu’il en existe tant à l’époque, sous la plume des savants, des publicistes ou encore des préfets. Dans l’échange avec les auteurs, qui parfois répondent, directement ou par le biais de leur œuvre, se construit même, de manière informelle, une sorte d’espace public à l’usage des exclus du vote : Judith Lyon-Caen le montre de manière convaincante en étudiant les allers-retours entre Eugène Sue et ses lecteurs au moment de l’écriture, en feuilleton et donc dans la durée, des Mystères de Paris, qui, écrit-elle, « inventèrent une nouvelle manière d’intervenir dans les débats politiques et sociaux, en s’adressant depuis la fiction à l’expérience politique et sociale de leurs lecteurs incités ensuite à s’exprimer dans le cadre d’une relation épistolaire privée avec le romancier, mais destinée à la publication » (p. 261). Miroir du monde, le roman constitue aussi un miroir de soi, et fournit au lecteur les outils d’un « bricolage identitaire ». Il peut dès lors constituer le lieu d’une souffrance en produisant les preuves d’un déclassement. Accusé à cet égard d’avoir corrompu l’esprit public et mené droit à la révolution de 1848, le roman tombe de son piédestal à partir du reflux conservateur de 1849-1850. Une manière d’intervenir dans l’espace public a alors disparu : plus tard, Zola lui-même aura besoin du recours à la science pour légitimer la fiction.

Au terme de cette lecture, partielle, on ne saurait donc trop recommander cette plongée dans la France des années 1830 et 1840, aux angoisses si créatrices.

Pierre Karila-Cohen
1 Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris pendant la première moitié du XIXe siècle, Paris, Plon, 1958, plusieurs rééditions.
2 Les aveux du roman. Le dix-neuvième siècle entre Ancien Régime et Révolution, Paris, Fayard, 2001.
3 Les romanciers du réel, de Balzac à Simenon, Paris, Seuil, 2000, mais aussi, plus récemment, après la publication du livre de Judith Lyon-Caen : Stendhal, une sociologie romanesque, Paris, La Découverte, 2007.
Pour citer
Pierre Karila-Cohen, « Compte rendu de Judith Lyon-Caen, La Lecture et la Vie. Les usages du roman au temps de Balzac, 2006 », Le Mouvement Social, n° 224 (juillet-septembre 2008), et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1198.
Mise en ligne le 16 juin 2008.
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