Roland Pfefferkorn, Inégalités et rapports sociaux. Rapports de classes, rapports de sexes, 2007.

Roland Pfefferkorn, Inégalités et rapports sociaux. Rapports de classes, rapports de sexes. Paris, La Dispute, 2007, 412 pages. « Le genre du monde ».

L’ « incroyable paradoxe, […] la quasi-disparition du discours de classe dans […] les sciences sociales au moment même où la polarisation sociale se renforce à travers la montée généralisée des inégalités sociales » est le fondement initial de cet ouvrage, l’objet de son interrogation première. L’éclatement du corps social est de nos jours sans cesse proclamé ; des différences monocausales sont mises en avant et finissent par occulter la complexité même des identités ; la représentation qui privilégie l’individu, « l’invisibilisation » des classes et, en France, le discours de l’exclusion parviennent à escamoter le conflit, à réduire somme toute le rapport social – « une tension qui traverse le champ social et qui érige certains phénomènes sociaux en enjeux autour desquels se constituent des groupes sociaux aux intérêts antagoniques ». Il a ainsi fallu vingt-et-un ans avant que les Actes de la recherche en sciences sociales consacrent une livraison au travail. Depuis les grèves de 1995, les signes du retour des classes sociales dans les sciences sociales se multiplient, les travaux de chercheurs y font référence de plus en plus communément, que ce soit pour la classe ouvrière (pensons particulièrement à Stéphane Beaud et Michel Pialoux) ou pour la bourgeoisie (dont les ouvrages de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot autorisent une perception fine). Mais, insiste l’auteur, la prise en compte des rapports de classes ne doit pas pour autant laisser de côté d’autres types de rapports sociaux, notamment les rapports de sexe, quitte à admettre, selon l’expression de Roger Cornu, que « la classe ouvrière n’est plus ce qu’elle n’a jamais été ».

L’ouvrage, qui, de Maurice Halbwachs à Pierre Bourdieu, fait le point sur des décennies d’analyses et accorde toute sa place aux travaux considérables de Michel Verret, est aussi nourri des recherches antérieures de son auteur. Roland Pfefferkorn, professeur de sociologie à l’université Marc Bloch de Strasbourg, a largement labouré le champ des inégalités. Il fut au siècle dernier, avec Alain Bihr, l’auteur de Déchiffrer les inégalités (Paris, Syros, 1995) et tous deux viennent de publier un « Repères » – Le système des inégalités, Paris, La Découverte, 2008. Appréhender les inégalités nécessite une typologie efficiente. Cette idée de classe que Marx a empruntée à Guizot, à Thierry, à Thiers, est au centre de l’approche, comme un retour au marxisme et sur un marxisme dont le moment althussérien semble dépassé.

Mais, autre perspective, c’est à l’analyse de la mise en évidence des rapports de sexe qu’est consacrée la seconde partie de l’ouvrage. L’auteur y relate les débats sur l’historicité du patriarcat, souligne l’importance des écrits sur le travail des femmes à partir des années 1960. Il parvient, sans difficulté, à éviter le travers de la réduction du féminisme au seul courant différentialiste, tentation à laquelle tous les chercheurs en sciences sociales n’ont pas su, voulu ou pu éviter de succomber. Au passage, Roland Pfefferkorn s’étonne de la manière dont l’usage, venu d’outre-Atlantique, du terme de « race » est si souvent mis en œuvre « sans se poser véritablement la question de l’opportunité du maniement d’un outil ainsi forgé ». L’auteur montre à quel point les différences naturalisées et fétichisées ne font que masquer d’autres hiérarchies, ce qui ne signifie pas que les subjectivités n’ont pas à être prises en compte. Les « rapports de générations » – ne serait-ce pas plutôt, au demeurant, des rapports de classes d’âges ? – sont également examinés, en une approche qui ne néglige ni la diachronie ni la synchronie.

Autant qu’un diagnostic déjà fort précieux, le livre propose un traitement en suggérant d’ « articuler les rapports sociaux » – c’est le titre que l’auteur donne à sa conclusion –, articulations multiples et complémentaires, de la situation objective et de la subjectivité, de la nécessaire inscription de ces rapports dans l’espace et dans le temps. Il insiste sur l’indispensable distinction des champs de la réalité sociale, tant « cette dernière ne se présente jamais de manière univoque ». Cette mise en perspective est primordiale, et l’historien y a alors toute sa place, une place dont on peut néanmoins se demander si Roland Pfefferkorn la reconnaît véritablement : en dépit de nombreuses références à des articles du Mouvement Social, aucune mention n’est faite des grandes thèses d’histoire ouvrière. En l’état, l’ouvrage ne se révèle pas moins, après celui de Robert Castel – La métamorphose de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris, Fayard, 1995 –, un outil pour les historiens, quand bien même le retour des classes sociales peine encore à percer dans leurs études.

Christian Chevandier
Pour citer
Christian Chevandier, « Compte rendu de Roland Pfefferkorn, Inégalités et rapports sociaux. Rapports de classes, rapports de sexes, 2007. », Le Mouvement Social, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1210.
Mise en ligne le 1 juillet 2008.
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