Geert van Goethem, The Amsterdam International. The World of the International Federation of Trade Unions (IFTU), 1913-1945, 2006

Geert van Goethem, The Amsterdam International. The World of the International Federation of Trade Unions (IFTU), 1913-1945. Hampshire, Ashgate, 2006, 320 pages.

L’histoire des organisations syndicales internationales a longtemps été négligée par les historiens même si certains pionniers, notamment Lewis Lorwin et Georges Lefranc, l’abordèrent. Il fallut attendre ensuite le travail collectif dirigé par Guillaume Devin, quelques années plus tard la thèse de Susan Milner sur le Secrétariat syndical international (SSI, 1902-1919), puis les travaux de Rainer Tosstorf sur l’Internationale syndicale rouge (ISR, 1921-1937) pour que les choses changent. En 2000, fut publié, à l’initiative de l’International Association of Labour History Institutions (IALHI) et de l’Institut international d’histoire sociale d’Amsterdam, un volume collectif sur l’histoire du SSI, de la Fédération syndicale internationale (FSI) et de la Confédération internationale des syndicats libres (CISL). Dans les mêmes années, des chercheurs s’engageaient dans une démarche comparative sur le syndicalisme en Europe, à travers deux colloques : l’un portait sur l’invention du syndicalisme à la fin du XIXe siècle1, l’autre sur son apogée, dans les années 1960-19852. Plus récemment, Jean-Marie Pernot s’est interrogé sur la crise actuelle du syndicalisme français en montrant qu’elle n’est pas spécifique à l’Hexagone, mais qu’elle touche l’ensemble du continent européen. Cette présentation, qui n’est pas exhaustive, montre la vitalité des recherches existant en ce domaine.

C’est dans ce contexte que se situe le livre de Geert van Geothem qui vient compléter très utilement sa contribution à l’ouvrage publié sous les auspices de l’IALHI et de l’Institut d’Amsterdam. Il éclaire d’un jour nouveau ce que fut le monde de la FSI, de ses militants et de ses dirigeants, à travers l’étude de ses différentes périodes chronologiques, symbolisées par les trois centres que furent Amsterdam, Berlin, puis Paris, de l’avènement de Hitler jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Comme on l’imagine aisément, à partir de 1933, la FSI alla de crise en crise. Il en fut d’ailleurs de même pour l’Internationale ouvrière socialiste (IOS) et, à ce propos, il faudra un jour s’interroger sur l’histoire comparée des deux organisations dont les difficultés ne purent pas, dans une certaine mesure au moins, ne pas rejaillir l’une sur l’autre.

L’histoire de la FSI s’inscrivit assez largement dans les pas du SSI qui la précéda. En effet, la FSI s’organisa essentiellement à partir de structures extra ou supra nationales assez faibles qui représentaient, mais sans doute de façon insuffisante, les grandes centrales syndicales nationales. Les Secrétariats syndicaux internationaux ne jouèrent qu’un rôle secondaire au sein de la FSI, ce qui contribua assez sensiblement à paralyser ses capacités d’intervention : tel avait été déjà le cas pour le SSI et, de ce point de vue, l’histoire fut assez répétitive. Enfin, géographiquement, la FSI ne dépassa guère les limites des pays les plus industrialisés de l’Europe occidentale ; elle fut faible, voire inexistante, sur les autres continents. Là encore, la parenté avec le SSI est manifeste. Ainsi la FSI n’eut pratiquement rien à offrir aux peuples colonisés à l’heure où le colonialisme connaissait sa plus grande expansion : comment ne pas évoquer, ici aussi, la grande timidité de l’IOS en ce domaine ?

Le grand drame de la FSI fut que son implantation territoriale coïncida avec une crise croissante de la démocratie dans une l’Europe largement gagnée, au cours de l’entre deux guerres, par les régimes totalitaires. Cette évolution affecta le syndicalisme et affaiblit son organisation internationale. La FSI joua donc d’une malchance particulière car elle eut à faire face à un contexte de plus en plus défavorable à l’heure où, à partir du début des années 1930, la rivale qu’avait jusqu’alors été l’ISR avait perdu sa dynamique et son allant. Mais entre l’effacement de l’ISR et le commencement de la crise économique, puis la progression des dictatures, la FSI n’eut pas suffisamment de temps pour s’organiser et s’implanter à un niveau supérieur. Certes, les débats internes sur l’unité syndicale internationale étaient désormais réglés par les faits. Dès lors, et à la différence du SSI, la FSI, relativement homogène sur le plan idéologique, affirma un réformisme pragmatique qui la rapprochait de celui que développait alors le Bureau international du travail (BIT). Ce réformisme s’inscrivait aussi dans une vision plus générale du monde, défendue par la Société des nations ainsi que par les gouvernements, notamment socialistes, qui la soutenaient, au gré des aléas politiques et des résultats électoraux. La différence n’est pas mince, ici, avec la période antérieure à 1914 où n’existaient ni BIT ni SDN et où le SSI ne pouvait compter sur aucun appui gouvernemental. Durant l’entre-deux-guerres, le réformisme de la FSI fut, au contraire, soutenu par un certain nombre de gouvernements, tout en bénéficiant de « l’esprit de Genève » et de l’appui de ces organismes internationaux auquel Léon Jouhaux, pour ne citer que lui, fut si attaché.

Toutefois, ces éléments positifs pour la FSI pesèrent moins, en fin de compte, que les conséquences économiques et sociales de la double crise, économique et politique, qui toucha l’Europe à partir de 1931. La crise économique plaça le syndicalisme dans une situation défensive qui lui interdisait de peser dans le sens du progrès social pour lequel il combattait. La montée des régimes dictatoriaux et totalitaires, surtout le nazisme en 1933, fit le reste. Ainsi, le réformisme de la FSI, qui aurait sans doute pu obtenir des résultats dans l’Europe des années 1924-1930, s’avéra complètement inadapté au contexte de la décennie suivante. Son implantation, ses structures, mais aussi son internationalisme – une notion qui est loin d’aller de soi au sein du monde du travail –, se révélèrent trop faibles pour résister à des vents aussi contraires. Ici, toute approche franco-française des succès du syndicalisme aux débuts du Front populaire est l’arbre qui cache la forêt : il ne faut pas oublier, en effet que, hormis la Belgique et l’Espagne jusqu’en juillet 1936, le Front populaire alla entièrement à contre-courant de ce qui se passait dans le reste de l’Europe. La réunification de la CGT française et son adhésion à la FSI en 1936 restèrent pour cette dernière un succès sans lendemain. En revanche, quelques mois plus tard et de la même façon que l’IOS, la FSI s’avéra impuissante à organiser la solidarité ouvrière durant la Guerre d’Espagne. Pour développer son action, la FSI aurait eu besoin d’une situation économique point trop dégradée et d’un environnement politique démocratique : les deux lui firent de plus en plus défaut tout au long des années 1930.

La difficulté de construire un syndicalisme, sinon international du moins européen, reste un problème très actuel dans le contexte évidemment bien différent d’aujourd’hui. À l’heure où l’Europe économique progresse à travers un libéralisme agressif de façon bien plus rapide que l’Europe politique, pour ne rien dire de l’Europe sociale, ce livre qui montre les prémices de l’Europe syndicale est d’un grand intérêt et pas seulement pour les historiens.

Michel Dreyfus
1 J.-L. ROBERT, F. BOLL, A. PROST (dir.), L’Invention des syndicalismes. Le syndicalisme en Europe occidentale à la fin du XIXe siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 1997.
2 M. PIGENET, P. PASTURE, J.-L. ROBERT (dir.), L’Apogée des syndicalismes en Europe occidentale (1960-1985), Paris, Publications de la Sorbonne, 2005.
Pour citer
Michel Dreyfus, « Compte rendu de Geert van Goethem, The Amsterdam International. The World of the International Federation of Trade Unions (IFTU), 1913-1945, 2006 », Le Mouvement Social, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1214.
Mise en ligne le 3 juillet 2008.
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