Liora Israël et Danièle Voldman (sous la direction de), Michael Pollak. De l’identité blessée à une sociologie des possibles, 2008

Liora Israël et Danièle Voldman (sous la direction de), Michael Pollak. De l’identité blessée à une sociologie des possibles. Paris, Editions Complexe, 2008, 266 pages. « Histoire du temps présent ».

Premier recueil d’études consacré à l’œuvre de Michael Pollak, le présent ouvrage nous indique les voies multiples ouvertes par le sociologue prématurément disparu. En abordant les axes thématiques et méthodologiques essentiels d’une œuvre riche et abondante, ce recueil en fait ressortir la cohérence interne et le caractère novateur. L’un des apports majeurs de Michael Pollak est la notion d’identité. S’il s’intéresse plus précisément aux enjeux identitaires des conditions d’épreuve extrême, c’est que l’identité « ne devient une préoccupation et, indirectement, un objet ouvert à l’observation sociologique, que là où elle ne va plus de soi »1. A travers les thématiques fort variées qu’il aborda, la problématique identitaire passe comme un fil d’Ariane : « l’identité blessée », comme le sous-titre de son ouvrage sur Vienne 19002, est celle des écrivains tiraillés entre identités autrichienne, allemande, juive ; sur une autre échelle, « l’identité blessée » est aussi celle de l’expérience concentrationnaire, qui « implique le maintien de la permanence de soi dans des conditions où elle est extrêmement difficile à assurer »3 ; enfin, la condition homosexuelle engendre une identité socialement déracinée, dont les problèmes sont aiguisés par la confrontation avec l’épidémie du sida.

Les nouvelles perspectives ouvertes par cette œuvre sont pleinement illustrées dans le présent recueil par les contributions appliquant les idées de Michael Pollak sur un terrain de recherche connexe. C’est le cas de l’article de Sarah Gensburger qui, étudiant les camps de travail annexes à Drancy, mobilise la notion de « micromondes » élaborée dans L’Expérience concentrationnaire de Michael Pollak4. C’est ainsi que Sarah Gensburger reconstitue, à partir de témoignages des rescapés, l’espace social multidimensionnel du camp. Dans le sillage du travail méthodologique de Michael Pollak sur les témoignages d’anciens déportés, l’auteure met en évidence la façon différenciée dont ceux-ci subirent l’expérience des camps, et l’influence des trajectoires ultérieures sur la remémoration et sur la production du témoignage. L’article de Liora Israël présente une autre transposition réussie de la méthodologie pollakienne vers un nouveau terrain de recherche : étudiant les journaux intimes de deux avocats juifs sous l’occupation, l’auteur y applique une analyse fine qui cerne le dicible et l’indicible, et qui prête une attention suprême « à la fonction assignée au journal et aux modes d’exposition adoptés » : pronoms utilisés, usage de guillemets, « croisement des logiques temporelles (avant/après) et des logiques socio-géographiques (dedans/dehors) ». Les principes de la méthodologie pollakienne, qui se dégagent de ces deux études de cas, sont mis en évidence également dans d’autres contributions : Jacques Le Rider rappelle le travail du sociologue sur les trajectoires d’écrivains, notamment celle du Viennois Karl Kraus ; tandis que Marie-Claire Lavabre compare le travail de Michael Pollak sur la mémoire individuelle et la notion de « mémoire collective » élaborée par Maurice Halbwachs : « L’Expérience concentrationnaire expose sans nul doute un exemple empirique qu’il convient de privilégier pour souligner qu’il n’y a pas d’évidence à ce qu’une expérience partagée donne lieu à une mémoire dite ‘collective’, pour préciser les conditions dans lesquelles une mémoire collective peut se développer, pour formuler, enfin, ce qui, en revanche, ne relève pas d’une mémoire collective ».

Le recueil est enrichi par deux inédits de Michael Pollak lui-même, portant tous les deux sur l’histoire et la sociologie des sciences. Le premier article, écrit avec la sociologue américaine Dorothy Nelkin, esquisse plusieurs modèles de participation du public aux décisions technologiques, en Europe de l’Ouest et aux États-Unis. La problématique de cette analyse comparative est introduite dès l’article qui la précède, par celui de Pierre Lascoumes sur les travaux consacrés par Michael Pollak aux politiques technologiques et scientifiques, et aux crises que celles-ci provoquent dans les sociétés démocratiques (défiance des citoyens, voire apparition de mouvements de protestation). Le deuxième article de Michael Pollak, présenté par Alain Desrosières – qui en est le co-auteur –, étudie les interactions multiples entre schèmes cognitifs de savoir scientifique et formes politiques de gestion sociale et économique. Là encore, l’inédit est précédé par une contribution consacrée à ce même aspect de l’œuvre du sociologue : il s’agit de l’article de Pierre-Paul Zalio, qui analyse et éclaire les réflexions de Michael Pollak sur ce « rapport entre deux champs : celui de la sociologie et celui du pouvoir », depuis sa thèse de doctorat5 et jusqu’à ses articles sur Paul F. Lazarsfeld ou Max Weber.

Certaines contributions offrent au lecteur des indications précieuses sur le contexte intellectuel et biographique dans lequel se développa l’œuvre du sociologue. Ainsi, Gerhard Botz esquisse la genèse des réflexions de celui-ci sur l’expérience concentrationnaire, en évoquant ses premières années estudiantines à Linz. Né en 1948, Michael Pollak appartenait à « la génération qui se préparait à faire en Autriche l’année 1968 », en se révoltant contre la génération des parents, spectateurs ou même co-auteurs de la barbarie nazie. Parmi les articles contribuant à situer l’œuvre de Michael Pollak, quelques-uns font ressortir l’évolution qui le mena de la sociologie bourdieusienne vers d’autres tendances. Pour Nathalie Heinich, les réflexions pollakiennes sur l’identité se situent au cœur du « tournant a-critique de la sociologie française », marqué en 1984 par la création du Groupe de sociologie politique et morale au sein de l’EHESS. L’auteur souligne qu’à l’opposé de la critique bourdieusienne des effets de domination sociale et culturelle, Michael Pollak élabora une « perspective compréhensive » essayant de saisir les expériences et l’identité de l’être social. Le témoignage de Luc Boltanski, un des piliers du Groupe de sociologie politique et morale, apporte d’autres éclaircissements sur cette évolution. Rendant compte de son propre éloignement de la sociologie bourdieusienne, Luc Boltanski jette de la lumière sur la trajectoire semblable de Michael Pollak. En revanche, Cyril Lemieux considère que ce dernier ne rompit pas avec la sociologie bourdieusienne de la légitimité culturelle, mais qu’il créa une synthèse entre celle-ci et une « sociologie pragmatique » ou une « sociologie des épreuves ».

Un autre aspect important de l’héritage de Michael Pollak est sa position en tant qu’intellectuel engagé, notamment dans la lutte contre le sida. En 1985, le sociologue déposa au ministère de la Santé un projet de recherche intitulé « Les homosexuels face au sida ». Comme le rappelle l’article de Florence Tamagne, Michael Pollak souligna, dès ses premiers travaux sur les homosexuels, l’influence des critères de classe sur leurs comportements. Ensuite, il étudia la façon dont ces mêmes facteurs influaient sur les différentes modalités de gérer le risque du sida. Il le fit notamment à travers des enquêtes, dont le renouvellement annuel, jusqu’à sa mort en 1992, permit d’examiner l’efficacité des efforts de prévention et de les réorienter et réajuster. Dans le dernier article de ce recueil, Marie-Ange Schiltz, qui collabora aux recherches de Michael Pollak sur les homosexuels et le sida, et Janine Pierret, montrent le caractère multidimensionnel et novateur de l’engagement du sociologue dans ce champ de recherche : en tant qu’homosexuel affirmé, Michael Pollak affronta ici la tension entre implication personnelle et détachement critique. Les auteurs rappellent que cette posture, « d’un intellectuel qui travaille sur des ‘formes de marginalisation et d’exclusion’ qui le concernent », est originale en France. En plus, cette recherche correspondit à deux types d’action entamés par le sociologue : au sein des associations de lutte contre le sida, puis auprès des pouvoirs publics. Engagé dans ce chantier d’abord comme scientifique, mais également « en tant qu’homosexuel affirmé, expert auprès du gouvernement, actif dans les associations de lutte contre le sida » – Michael Pollak se révèle dans l’analyse de Marie-Ange Schiltz et de Janine Pierret comme une figure intellectuelle à multiples facettes. En effet, la multiplicité est un trait saillant de l’œuvre de Michael Pollak. Selon Gerhard Botz, cette caractéristique est liée à sa position en tant qu’intellectuel immigré : « un travail d’identité permanent lui a été indispensable pour ‘se distancier’ de l’Autriche, sans pour autant être français […]. C’est peut-être précisément cette position multiple d’outsider, d’intermédiaire, qui lui a permis d’adopter une distance lucide à l’égard de ses objets de recherches, souvent choisis en fonction de ses engagements, et d’exercer un rôle important de médiateur entre quatre cultures scientifiques nationales (française, allemande, autrichienne, américaine) ».

Multiplicité de cultures scientifiques, de disciplines (sociologie et histoire), d’objets de recherches, de points de vue sur ces objets (en tant que chercheur, expert, personne concernée) – tel est l’héritage de Michael Pollak. Codirigé par une sociologue et une historienne, le présent ouvrage répond pleinement à cet héritage et en explore les horizons multiples.

Amotz Giladi
1 M. Pollak avec N. Heinich, « Le Témoignage », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, juin 1986, p. 3.
2 M. Pollak, Vienne 1900. Une identité blessée, Paris, Gallimard, 1984.
3 M. Pollak avec N. Heinich, art.cit., p. 3-4.
4 M. Pollak, L'Expérience concentrationnaire. Essai sur le maintien de l'identité sociale, Paris, Métailié, 1990.
5 M. Pollak, Les Incidences de la politique scientifique sur l'évolution du champ scientifique. Le cas de la sociologie et des sciences économiques en France, thèse soutenue à Paris-V sous la direction de Pierre Bourdieu, 1975.
Pour citer
Amotz Giladi, « Compte rendu de Liora Israël et Danièle Voldman (sous la direction de), Michael Pollak. De l’identité blessée à une sociologie des possibles, 2008 », Le Mouvement Social, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1286.
Mise en ligne le 13 septembre 2008.
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