n°224 (juillet-septembre 2008) : Faire autorité dans la France du XIXe siècle.

Les articles de ce numéro sont consultables sur Cairn dans leur intégralité.

Sommaire

 

Faire autorité dans la France du XIXe siècle
sous la direction de Pierre Karila-Cohen

  • Pierre Karila-Cohen, L’autorité, objet d’histoire sociale

  • Éric Pierre, Père affaibli, société en danger : la diffusion d’un discours sous les monarchies

  • François Ploux, Les curés historiens de village et les tentatives de restauration de l'autorité cléricale après la Révolution

  • Aurélien Lignereux, La force morale de la gendarmerie. Autorité et identité professionnelle dans la France du premier XIXe siècle

  • François Jarrige et Cécile Chalmin, L'émergence du contremaître. L'ambivalence d'une autorité en construction dans l'industrie textile française (1800-1860)

  • Claire Lemercier, Discipliner le commerce sans corporations. La loi, le juge, l'arbitre et le commerçant à Paris au XIXe siècle

  • Judith Lyon-Caen, Un magistère social : Eugène Sue et le pouvoir de représenter

  • Nicolas Bourguignat, Le maire nourricier : renouvellements et déclin d'une figure tutélaire dans la France du XIXe siècle

  • Jean-François Chanet, La férule et le galon. Réflexions sur l'autorité du premier degré en France des années 1830 à la guerre de 1914-1918

 

Notes de lecture (consultables en ligne sur ce site)

  • Autorité

    • La justice en question, par Vincent Bernaudeau (J.-P. Jourdan)

    • Vers l’armée nouvelle, par Jean-François Chanet (A.-D. Houte)

    • L’invention de la grande entreprise, par Philippe Lefebvre (P. Fridenson)

    • La Chambre et la Fabrique, par Francis Concato et Pierre Largesse (C. Lemercier)

    • Polonais d’Alsace, par Yves Frey (P. Rygiel)

    • La mort du vieux, par Sylvie Lapalus (A.-D. Houte)

    • La lecture et la Vie, par Judith Lyon-Caen (P. Karila-Cohen)

    • Villes en crise ?, dirigé par Yannick Marec (M.Flonneau)

    • Police Stories, par John Merriman (P. Karila-Cohen)

    • Mais qui donc dirige la police ?, par Frédéric Ocqueteau (C. Chevandier)

    • L’invention de l’homme politique moderne, par Eric Phélippeau (P. Karila-Cohen)

    • Bains de foule, par Nicolas Mariot (C. Prochasson)

Informations et initiatives

Résumés

Livres reçus

Résumés

Éric Pierre, Père affaibli, société en danger : la diffusion d’un discours sous les monarchies

Dans la France des monarchies, les discours sur l’affaissement de l’autorité paternelle fleurissent. Le père serait dépourvu de moyens pour se faire obéir et serait de plus en plus contesté par ses enfants. La faute en reviendrait à la Révolution qui a voulu mettre les principes d’égalité et de liberté au cœur des relations familiales et a sapé une des institutions les plus solides de l’Ancien Régime ; aux rédacteurs du Code civil qui n’ont pas voulu restaurer le père dans sa toute puissance ; aux jeunes générations qui refusent le joug paternel ; aux nouvelles conditions sociales et économiques. Si, sous la Restauration, ce thème est essentiellement le fait des penseurs et juristes conservateurs, il tend, ensuite, à s’étendre tout en se diversifiant. Ce sont tous les mauvais usages de l’autorité paternelle qui sont dénoncés, que le père fasse preuve d’une faiblesse excessive à l’égard de ses enfants ou, au contraire, qu’il exerce une autorité abusive. Ces réquisitoires contre la faiblesse de l’autorité paternelle accompagnent intimement la dénonciation, plus large, d’une perte de l’autorité politique et morale dont souffrirait la société française.

In early nineteenth-century monarchical France, discourses concerning the weakening of paternal authority flourished. The father was presented as deprived of the means to make himself obeyed, and as increasingly challenged by his children. At fault was the French Revolution, which had inserted the principles of equality and freedom into the very heart of family relations, thus undermining one of the most solid institutions of the Ancien Régime. Also to blame were the authors of the Civil Code who had failed to restore authority to the father; younger generations who had refused paternal law; as well as new social and economical conditions. If these ideas were the province of a small group of conservative thinkers and jurists under the Restoration, they subsequently gained currency and range. The unjust exercise of paternal authority was criticized in the case of both a father’s excessive weakness towards his children and his abuse of authority. These accusations against the weakness of paternal authority were intimately linked to a larger denunciation of French society generally as suffering from a loss of political and moral authority.

François Ploux, Les curés historiens de village et les tentatives de restauration de l'autorité cléricale après la Révolution

Au lendemain de la Révolution, les villageois sont sans cesse plus nombreux à contester l’autorité du clergé paroissial. Après 1860, cette mise en cause devient radicale. En outre, l’autorité du prêtre souffre de la progressive laïcisation des appartenances territoriales : la vie religieuse ne joue plus le rôle de matrice de la sociabilité villageoise. À partir des années 1840, les hommes d’Église ont pris conscience de ce que la pratique de l’histoire micro-locale des paroisses pouvait contribuer à renforcer l’emprise du clergé sur les collectivités villageoises. Le curé qui met en récit le passé du village contribue à faire émerger une conscience historique locale, laquelle constitue un puissant facteur de cohésion. Par ailleurs les curés érudits s’efforcent, dans leurs travaux, de promouvoir une définition de la localité propre à légitimer leur autorité : la paroisse est assimilée à une grande famille patriarcale et les auteurs insistent sur la dimension religieuse des identités territoriales.

In the years after the French Revolution, an ever-increasing number of villagers contested the authority of the parish clergy. After 1860, this challenge became more radical. The priest’s authority suffered further erosion from the progressive secularization of the village notion of belonging: religious life no longer played a central role in the matrix of village sociability. Beginning in the 1840s, men of the Church became aware of the practice of local parish history and how it could reinforce the prestige and local influence of the clergy. The curé who wrote an historical account of the village contributed to the emergence of local historical consciousness, itself a powerful cohesive influence. In addition, the historian-priests endeavored in their work to promote a definition of the local community in a way that could legitimate their own authority: the parish was compared to a large patriarchal family and the authors emphasized the religious dimension of village identity.

Aurélien Lignereux, La force morale de la gendarmerie. Autorité et identité professionnelle dans la France du premier XIXe siècle

Si le gendarme est incontournable pour saisir la nature et l’exercice de l’autorité au XIXe siècle, ce n’est pas tant parce qu’il apparaît comme une figure élémentaire et emblématique de l’autorité que parce que sa position se révèle ambiguë. Est-il une autorité, a-t-il l’autorité, n’est-il que l’agent de l’autorité ? Se repose-t-il d’abord sur sa stature individuelle ou bien sur son seul statut institutionnel pour faire autorité ? Faute de pouvoir prétendre à une autorité que les autorités administratives et judiciaires refusent de reconnaître, les responsables de la gendarmerie ont mis en avant une expression de substitution, la force morale, pour désigner l’influence spécifique qu’ils revendiquent. La formule est heureuse parce qu’elle permet de surmonter d’une part les contradictions d’une force publique qui peine à imposer son monopole sur la violence légitime et d’autre part le paradoxe d’une force armée priée de ne pas faire usage de ses armes. La gendarmerie doit se prévaloir d’une autorité qui la dépasse et afficher cette sujétion à la loi pour mieux l’imposer aux administrés.

If the gendarme is central to understanding the nature and exercise of authority in the nineteenth century, it is not because he is a primary, emblematic figure but because his position is so difficult to define. Does he represent authority? Does he possess authority? Is he simply an agent of authority? Is his authority invested in him individually or does it derive from his status as a member of an institutional whole? Because the gendarmerie failed to be acknowledged by civil and judicial authorities, its officers created a phrase –“the moral force” – to describe the specific kind of influence they were claiming. The phrase is judicious because it allows the gendarmerie to overcome two contradictions: first, that they are a public force which struggles to impose its will on legitimate forms of violence, and second, that they are an armed force which cannot make use of their arms. The gendarmerie benefits from their exploitation of a “moral force” which transcends mere authority. At the same time, however, it demonstrates its submission to the law, in order to better enforce it.

François Jarrige et Cécile Chalmin, L'émergence du contremaître. L'ambivalence d'une autorité en construction dans l'industrie textile française (1800-1860)

Durant la première moitié du XIXe siècle, la suppression des corporations où le maître était défini sous les traits de l’autorité paternelle et l’effritement du cadre traditionnel de l’atelier artisanal obligent à une reconfiguration complète de l’autorité sur le lieu de travail. L’émergence progressive de la figure du contremaître résulte de ces transformations. Le terme préexiste à la Révolution française, mais ce sont l’industrialisation et les nouvelles exigences techniques et disciplinaires qu’elle suscite qui favorisent la généralisation de cette fonction. Dans l’industrie textile, la fonction de contremaître émerge peu à peu pour surveiller les travailleurs, stimuler les flux productifs, accompagner la mécanisation. Par-delà les discours patronaux et normatifs qui représentent le contremaître comme un ouvrier compétent et intelligent, comme le garant du bon ordre manufacturier, l’étude des interactions quotidiennes dans l’atelier révèle l’ambivalence de sa position. L’usine de la première industrialisation reste dominée par la faiblesse des structures hiérarchiques et le maintien de nombreuses sphères d’autonomie ouvrière, la position du contremaître est souvent précaire et l’exercice de son autorité incertaine.

During the first half of the nineteenth century, the suppression of corporations in which the master was defined as a paternal authority, and the crumbling of the traditional hierarchy of the artisanal workshop, necessitated a complete reconfiguration of workplace authority. The progressive emergence of the figure of the foreman resulted from these transformations. While the term pre-existed the French Revolution, it was industrialization and its new technical and disciplinary demands which generalized the function of the foreman. Little by little he emerged in the textile industry to supervise the workers, stimulate productive flows, and support mechanization. Although the employers represent the foreman as a competent, intelligent worker, and as the guarantee of good manufacturing order, an examination of daily interactions in the workshop suggests that his position was ambivalent. In the first wave of industrialization, the factory remained defined by weak hierarchical structures of authority, as well as by the preservation of pockets of worker autonomy. Because of this fact, the position of the foreman was often precarious, and the exercise of his authority uncertain.

Claire Lemercier, Discipliner le commerce sans corporations. La loi, le juge, l'arbitre et le commerçant à Paris au XIXe siècle

Comment concilier la liberté du commerce avec le maintien d’un certain ordre des marchés ? Quelles autorités peuvent discipliner marchands et industriels après la fin des corporations ? Ces questions traversent le XIXe siècle français, et en particulier les institutions, officielles ou officieuses, qui arbitrent ou jugent les litiges économiques. Un nouvel équilibre se construit alors sur la complémentarité entre autorités formelles et informelles, entre insertion dans le système judiciaire et tentatives de construire un ordre plus communautaire et une influence plus morale, appuyée sur les qualités personnelles des juges.

How to reconcile the freedom of business with the maintenance of a certain market order? Which authorities can discipline merchants and factory owners after the end of corporations? These questions were posed throughout the French nineteenth century, and particularly by official and unofficial institutions which arbitrated or judged economic disputes. Drawing on their own personal qualities, these judges constructed a new equilibrium in which formal and informal forms of authority complemented each other, and in which judicial decisions were balanced by wider attempts to construct a moral, communal order.

Judith Lyon-Caen, Un magistère social : Eugène Sue et le pouvoir de représenter

Le XIXe siècle a consacré le mythe de l’écrivain engagé, appuyant sa puissance politique sur son autorité littéraire. Le cas d’Eugène Sue permet de revenir sur la figure de l’écrivain engagé : car si l’auteur des Mystères de Paris voyait bien dans la littérature une « représentation poétique » du peuple capable de pallier l’absence de représentation politique, il fut, après son élection à l’Assemblée en 1850, un représentant du peuple muet, incapable de prendre la parole en public. Les socialistes qui avaient porté sa candidature hésitaient aussi sur la pertinence de ce qui pouvait apparaître comme une « élection romantique », sans portée politique réelle. La décevante carrière politique de Sue permet ainsi de revenir sur les formes et les fondements de l’intervention des écrivains dans le débat public autour de 1848, loin des images glorieuses des « mages romantiques ». Elle fait également apparaître combien, dès le milieu des années 1840, le sens et les formes de l’engagement politique des écrivains pouvaient être âprement discutés chez les socialistes.

The myth of the public intellectual or l’écrivain engagé who derives political power from his literary authority gained enormous traction in the nineteenth century. The case of Eugène Sue allows us to take a closer look at this figure. Indeed the author of Mystères de Paris saw literature as a “poetic representation” of the working classes which would make up for their lack of political representation. After his election to the Assemblée in 1850, Sue was a silent representative of the working classes, unable to speak in public. His socialist supporters began to doubt his candidacy and what increasingly appeared to be an élection romantique deprived of any real political significance. Sue’s disappointing political career allows us to address both the origin and nature of writers’ participation in the public debates of 1848, and also to consider writers apart from their glorious image as “the romanticist Magi”. Sue’s case also reveals that, as early as the mid-1840s, the meaning of writers’ involvement in politics was bitterly debated by Socialists.

Nicolas Bourguignat, Le maire nourricier : renouvellements et déclin d'une figure tutélaire dans la France du XIXe siècle

Cet article cherche à cerner les contours de l’autorité du maire à travers la question hautement symbolique des approvisionnements alimentaires. Au temps des dernières crises de cherté, jusqu’à la veille de 1848, le maire fait respecter les droits des communautés urbaines ou villageoises contre les marchands trop gourmands ou les agioteurs, et même parfois contre les représentants de l’État qui voudraient imposer sans nuance ni restriction la liberté de commerce. Il utilise ses prérogatives de police des marchés, surveille les boulangers, fixe le tarif du pain. À partir du milieu du siècle, le terrain alimentaire perd cette place primordiale dans la constitution et la manifestation de l’autorité du maire. Plusieurs raisons l’expliquent : l’évolution qui fait de l’édile un élu du suffrage universel, qui dénoue ses liens particuliers avec le pouvoir suprême et fait de l’édile un comptable toujours contesté de la gestion des affaires ; l’apaisement des tensions sur le marché des subsistances ; et parallèlement la disqualification progressive de l’instance locale dans le traitement des questions alimentaires, qu’il s’agisse des trafics (on le voit à travers la question des octrois, longtemps essentiels pour les finances municipales, et dont la disparition est alors programmée), des fraudes sur la qualité, des aspects sanitaires, ou même du niveau des prix.

This article seeks to define the authority of the mayor vis à vis the highly symbolic question of food provisioning. During the food crises of the first half of the nineteenth century, the mayor had the authority to enforce the rights of urban or village communities against greedy merchants or agitators, and sometimes even representatives of the State who wanted to impose unrestricted commercial freedom. The mayor had the prerogative to police the markets, keep an eye on the bakers, and fix the price of bread. After mid-century, however, food supply no longer played a primary role in the construction and expression of mayoral authority. There are several reasons for this development. Political change made the mayor an elected official of universal suffrage. This fact had the effect of cutting his ties with a central sovereign power and bringing into question his authority to manage business. In addition, tensions in subsistence markets relaxed at the same time that questions of food were less and less dealt with at the local level. This trend is seen in the disappearance of the octroi, once an essential source of municipal revenue, as well as in matters of quality control, health and even price levels.

Jean-François Chanet, La férule et le galon. Réflexions sur l'autorité du premier degré en France des années 1830 à la guerre de 1914-1918

La comparaison de l’instituteur et du sous-officier, tous deux détenteurs de ce que l’article propose d’appeler une « autorité du premier degré », dans la France du XIXe siècle, vise à éclairer quelques traits du double consentement à la règle démocratique et à la discipline patriotique. Avant 1880, la position subalterne de l’un et de l’autre se traduit par des conditions d’existence peu attractives, une image peu flatteuse et un recours fréquent à la brutalité dans les relations quotidiennes avec les élèves comme avec les recrues. L’examen de conscience qui suit la défaite de 1870-1871 et la Commune fait exprimer des attentes contradictoires. On veut que l’armée devienne une école pour la nation mais on souhaite que les maîtres d’école soient autre chose que des sous-officiers instructeurs. Ils doivent veiller à l’éducation morale et civique des enfants du peuple sans oublier que, pour la plupart, ceux-ci seront un jour soldats. Si l’obligation scolaire permet d’achever un processus d’alphabétisation auquel l’armée a pris part et qu’elle continue à contrôler dès le conseil de révision, l’appel d’une part grandissante de la jeunesse masculine pour un service d’une durée raccourcie ajoute aux fonctions de relais des sous-officiers, chargés aussi bien de la première initiation technique des recrues que d’un « rôle social » complémentaire de celui des officiers. La Grande Guerre montre la solidité de cette pédagogie nationale et en même temps l’affaiblit. Les instituteurs contesteront plus nombreux après 1918 qu’avant 1914 cette fonction idéologique et sociale de l’autorité, trait d’union entre l’école et la caserne à l’usage des classes pauvres.

A productive comparison can be made between nineteenth-century French schoolmasters and warrant officers. Both were entrusted with what this article describes as “first-degree authority”. Such a comparison illuminates in both groups a twin obedience to democratic rule and patriotic discipline. Before 1880, their common subaltern position found expression in their low standard of living, their unflattering public image, and their frequent recourse to brutality in daily relations with students/recruits. In the wake of the French defeat and the Paris Commune in 1870-1871, the nation underwent an examination of conscience which triggered contradictory expectations. On the one hand, the army was expected to become a school for the nation, but on the other hand, schoolmasters had to distinguish themselves from warrant officer instructors. It was their duty to inculcate proper moral and civic values in children of modest backgrounds, keeping in mind that the majority of them would one day be drafted into the army. Compulsory school attendance finally succeeded in confronting the problem of literacy. As military service shortened, the role of warrant officers changed. Their first duty was to act as intermediaries with those in charge of the recruits’ first technical training sessions; at the same time, they took up a “social role” which complemented that of the officers. The First World War both demonstrated and undermined the power of this national pedagogical approach. After 1918, schoolmasters increasingly contested the ideological and social functions of authority which they had embraced, and which had linked them to army training for working-class children.

Mise en ligne le 16 septembre 2008.
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