Olivier Fillieule, Danielle Tartakowsky, La manifestation, 2008

Olivier Fillieule, Danielle Tartakowsky, La manifestation. Paris, Presses de Sciences Po, 2008, 184 pages. « Contester ».

Chaque lecteur trouvera dans La manifestation un état des lieux très complet des connaissances sur le sujet, une bibliographie indicative internationale à jour, ou de quoi nourrir une partie d’un cours sur les mobilisations collectives. Bref : il y trouvera tout ce qu’apporte en général un ouvrage de synthèse. Pourtant, s’il faut chaudement recommander la lecture de ce petit livre, c’est précisément parce qu’il ne s’agit pas d’un « manuel » comme les autres.

L’ouvrage est d’abord original parce ce qu’il est, dans cette catégorie des synthèses, un exemple trop peu fréquent de dialogue entre disciplines puisque écrit à quatre mains par une historienne et un politiste. Même si l’on peut regretter qu’un unique chapitre (le premier) soit pleinement consacré à l’histoire de la manifestation (un second eut été aussi nécessaire qu’utile), les comparaisons géographiques comme temporelles irriguent plusieurs autres passages du livre et l’expérience reste trop rare pour ne pas être saluée. Elles permettent, de façon systématique, de mettre à distance nos impressions premières quant à la supposée inexorable décrue de la violence manifestante, la médiatisation récente des défilés, ou le caractère occidentalo-centré du répertoire manifestant.

Surtout, le livre a ce grand mérite de ne pas être seulement tiré d’un cours magistral « généraliste » ou / et d’une revue de littérature : à l’image de ce qui se pratiquait particulièrement en histoire jusque dans les années 1970, l’opuscule représente, pour ses deux auteurs, la synthèse des résultats d’un quart de siècle de monographies de première main sur la manifestation en France et à l’étranger. Il suffit, pour se convaincre du chemin parcouru, de jeter un regard en arrière : lorsque Pierre Favre dirige le volume collectif éponyme en 19901, la manifestation est encore un objet d’études en friches en France. Trois ans plus tard, Olivier Fillieule édite, avec Cécile Péchu, un livre consacré aux seules « théories de l’action collective », comme l’indique son sous-titre2, et il faut attendre l’année 1997 pour que paraissent les deux ouvrages de recherche tirés des doctorats de Danielle Tartakowsky et d’O. Fillieule3. On comprend que le livre qu’ils publient conjointement dans la nouvelle collection des Presses de Sciences Po, « Contester », soit traversé de part en part de ces questions de recherche, parfois en partie refermées, parfois encore largement ouvertes, et c’est bien ce qui en fait toute l’originalité.

Côté questions refermées ou bien défrichées, on lira les chapitres 2 et 3, respectivement consacrés à l’évaluation des tentatives menées pour mesurer la manifestation et aux analyses dites « événementielles ». Disons rapidement qu’ils discutent les principaux indicateurs mis au point pour objectiver la pratique manifestante. Le premier propose ainsi un bilan des résultats des grandes enquêtes transnationales par questionnaires sur les évolutions de la légitimité et du recours effectif à la manifestation. Il montre également qu’on est aujourd’hui en mesure d’établir les premiers éléments d’une véritable sociologie des manifestants. Le second résume ce que l’on sait de la morphologie des défilés, de leur diffusion dans le monde, ou encore de la place qu’y tient la violence. Pour chaque point, le livre ouvre des pistes de critique des hypothèses et instruments mobilisés et propose, on l’a dit, des voies de comparaisons spatiales et chronologiques.

Les deux derniers chapitres présentent plutôt des fronts pionniers de la recherche sur le sujet. Le dernier revient sur les usages de la manifestation par les manifestants (via les médias évidemment, mais aussi simplement pour eux-mêmes en tant que groupe mobilisé) et par les pouvoirs publics, ou ceux auxquels ils s’adressent. Il rappelle en particulier que le seul accès aux médias ne garantit en rien la reconnaissance des motifs du mouvement, ou montre comment la manifestation s’est lentement mais sûrement cristallisée comme une institution ordinaire de notre espace public. On lira pourtant avant tout le chapitre 4 dont le titre suffit à dire les enjeux : « Qu’est-ce qui fait courir les manifestant(e)s ? ». Le lecteur y trouvera, adossé à une remarquable revue de la littérature anglophone sur la question, un véritable programme de recherche concernant les raisons (et donc les effets individuels) de la participation à des « manif ». Programme qui, à lui seul, justifie qu’on tienne La manifestation pour un important point d’étape dans les travaux de sciences sociales consacrés à l’action protestataire.

Nicolas Mariot
1 P. Favre (dir.), La manifestation, Paris, Presses de Sciences Po, 1990.
2 O. Fillieule, C. Péchu, Lutter ensemble: les théories de l'action collective, L'Harmattan, mars 1993, « Logiques Politiques », réédition, 2000.
3 Respectivement Les manifestations de rue en France, 1918-1968, aux Publications de la Sorbonne, et Stratégies de la rue, les manifestations en France, aux Presses de Sciences Po.
Pour citer
Nicolas Mariot, « Compte rendu de Olivier Fillieule, Danielle Tartakowsky, La manifestation, 2008 », Le Mouvement Social, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1307.
Mise en ligne le 10 octobre 2008.
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