France Guérin-Pace, Elena Filippova (sous la direction de), Ces lieux qui nous habitent. Identité des territoires, territoires des identités, 2008

France Guérin-Pace, Elena Filippova (sous la direction de), Ces lieux qui nous habitent. Identité des territoires, territoires des identités. Paris-La Tour d’Aigues, Ined-éditions de l’Aube, 2008, 276 pages.

L’ouvrage dirigé par F. Guérin et E. Filippova reprend les contributions de deux jours de rencontres tenus en juin 2007. Le projet d’ensemble est d’analyser « la complexité des relations entre identités et territoires et les formes multiples par lesquelles elle s’exprime ». Dès l’avant-propos, les référents épistémologiques sont clairement affichés. Ils sont, d’abord, ceux de la «  construction identitaire en tant que processus d’identification inachevé [et] relationnel ». Ils privilégient, ensuite, l’analyse des choix individuels en la matière. Dès lors, on comprend aussi que l’étude du lien entre territoire et identité repose sur des définitions pour lesquelles « il n’existe pas vraiment de consensus ». Un fait est clair, pourtant : la globalisation contemporaine, d’une part, et les mobilités, de l’autre, en font des questions parmi les plus fondamentales du monde actuel.

La première partie est consacrée à « la composante spatiale des identités », rappelant au passage que celle-là n’est qu’une dimension de celles-ci. Les notions d’« appropriation » et de « sentiment d’appartenance » sont au cœur des réflexions. Cela posé, et au-delà même de leur propre définition, demeure la question de leur saisie. Y accède-t-on par les mots des enquêtes, comme celle « Histoire de vie » de 2003 y conduit ? Faut-il cartographier les lieux de sépulture pour disposer d’un critère d’appartenance évident autant que définitif ? Ou bien peut-on encore prendre en compte l’affichage patrimonial ? La seconde partie aborde le problème par son entrée finalement symétrique, « l’invention des territoires identitaires ». En son cœur se trouve la construction des « identités territoriales ». Chaque exemple, pris dans une partie périphérique, voire particulariste, ou frontalière de l’espace français est l’occasion d’en décrire les processus, mais aussi les jeux d’acteurs et leurs stratégies, parfois confondues avec leurs intérêts, financiers ou politiques. Et ces phénomènes apparaissent peut-être d’autant mieux que le processus a échoué, en « Septimanie » par exemple. En parfaite dialectique, la troisième partie rassemble des réflexions générales, donc aussi extra-européennes, sur les relations complexes entre identités et territoires. En exploitant le jeu des analogies sociologiques, H. Le Bras examine la liaison entre tolérance et agrégation. Y. Guermond fait l’histoire de l’identité nationale pour en montrer, tout à la fois, la relativité et le singulier destin contemporain, décrit sous les traits actualisés du « paradoxe de Tocqueville », à l’heure des revendications particularistes. K. Kateb montre encore comment le « changement du système d’identification des personnes » imposé par la France à sa colonie algérienne a, de fait, bouleversé le marché foncier pour, finalement, servir les visées coloniales. Avec l’exemple de Penang, en Malaisie, Ch. Giordano montre, une fois de plus, à quel point le modèle européen de l’État-nation est propre aux sociétés qui l’ont inventé… Quant aux travaux de M. Blidon sur le Marais gay, ils invitent à réfléchir sur les réductions parfois brutales qu’imposent des images territoriales, vraies en partie, certes, mais surtout efficaces en termes de communication : l’identité est-elle une fiction, se demande-t-elle alors, et rien qu’une fiction ?

Les objectifs affichés par la publication sont donc pleinement atteints. Sa richesse informative autant que celles des approches et des horizons scientifiques des auteurs en attestaient déjà. Pour autant, le livre s’installe dans une béance, au cœur même des sciences sociales et humaines, sans vraiment l’aborder. C’est que le titre, quant à lui, ne tient pas toutes ses promesses. Ces lieux qui nous habitent suggèrent, d’une part, la possibilité d’un véritable renversement de la composante spatiale des identités, faisant que les hommes ne sont pas seulement dans le monde, mais que le monde est aussi en eux. Chaque habitant est ainsi lui-même porteur de sa propre « territorialité », pour reprendre un mot plusieurs fois utilisé. Ce fait est-il nouveau ou est-il nouveau de le souligner ? Qu’est-ce qui aurait donc changé, au point de passer « De la carte d’identité à l’identité à la carte » (R. Le Coadic et al.) ? Et la problématique même des identités ne serait-elle pas le signal de ces changements ? Dès lors, quelles conséquences seraient à tirer, tant sur le plan existentiel de chacun que sur le plan politique des sociétés et de leurs organisations, fonctionnements et contrôles collectifs ? La perspective d’une révolution de ce type interroge directement les concepts des sciences sociales et humaines, aussi bien dans leur capacité à exprimer les tendances que dans leurs possibilités de les analyser. Aborder, sous l’angle des lieux, la notion d’identité aurait pu, même rapidement, être située dans l’abondante bibliographie qui accompagne désormais un mot devenu usuel, y compris dans le vocabulaire politique national. Parmi d’autres, la parenté, et les éventuelles différences, avec la contribution dirigée par G. Di Méo1, mais ce n’est qu’un exemple, auraient pu être explorées. Dans le même sens, l’emploi du mot « habiter » demeure ici suspendu. Faut-il y voir le mot d’usage courant, riche de sens commun, mais alors ambigu sur le plan notionnel, ou l’allusion au concept développé, certes sous des aspects différents selon les auteurs, mais dans une problématique scientifique ? Un tel usage n’est donc plus anodin, en particulier à un moment où la bibliographie à son sujet semble s’épaissir (Lazzarotti2 ; Lussault et al3, Lussault4). En quoi s’articule-t-il aux identités, et pourquoi vient-il précisément avec elles ? Quelles sont, finalement, la force sociale et la pertinence scientifique de la composante spatiale – certains auraient dit géographique – des identités ?

Probablement ces réflexions n’étaient-elles pas dans les visées directes du travail ou, plus certainement, sont-elles apparues au cours de son élaboration et comme plus-value du collectif. Mais on peut regretter l’absence d’un texte, même court, d’une approche épistémologique valorisant de ce point de vue tout l’intérêt des analyses présentées qui, cela dit et souligné, demeure entier.

Olivier Lazarotti
1 G. Di Méo (dir.), « Composantes spatiales, formes et processus géographiques des identités », Annales de Géographie, n° 638-639, juillet-octobre 2004, p. 339-560.
2 O. Lazzarotti, Habiter, la condition géographique, Paris, Belin, 2006, 288 p. « Mappemonde ».
3 M. Lussault, T. Paquot, C. Younès (dir.), Habiter, le propre de l’humain, Paris, La Découverte, 2007, 384 p.
4 M. Lussault, Michel, L’homme spatial. La construction sociale de l’espace humain, Paris, Seuil, 2007, 364 p. « La couleur des idées ».
Pour citer
Olivier Lazarotti, « Compte rendu de France Guérin-Pace, Elena Filippova (sous la direction de), Ces lieux qui nous habitent. Identité des territoires, territoires des identités, 2008 », Le Mouvement Social, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1320.
Mise en ligne le 21 octobre 2008.
© 2001-2007 Le Mouvement Social.