Sabine Dullin, Des Hommes d’influences : Les ambassadeurs de Staline en Europe 1930-1939, 2001.

Sabine Dullin, Des Hommes d’influences : Les ambassadeurs de Staline en Europe 1930-1939. Paris, Payot, 2001, 384 pages.

Cet ouvrage est né d’une thèse, « Diplomatie et diplomates soviétiques en Europe 1930-1939, structure et méthode d’une politique extérieure sous Staline » soutenue en 1998, et remaniée depuis, à partir de la consultation et de l’utilisation de nouvelles sources. Sabine Dullin jette un regard neuf sur le personnel diplomatique soviétique et son histoire. Elle a utilisé judicieusement les différents fonds d’archives accessibles : de type diplomatique – Ministère des Affaires étrangères en Russie et en France et de la Société des Nations –, de type politique – les archives du Parti communiste et des fonds personnels des différents secrétaires (Litvinov, Staline,…), et du Komintern, réunies aux Archives Russes d’État d’histoire politique et sociale [RGASPI] – et enfin de type administratif et social – les archives d’État de la fédération de Russie [GARF]. À cela s’ajoute l’exploitation des nombreux souvenirs et témoignages du personnel diplomatique. Elle propose une analyse fine des arcanes et du fonctionnement de la diplomatie soviétique. Des six chapitres, qui composent le livre, trois thèmes principaux se dégagent et en forment l’architecture générale : une étude minutieuse du rôle de cette diplomatie en Europe, incarnée principalement par un homme, Maxime Litvinov, une réflexion d’ensemble sur l’inscription des diplomates dans les cercles et sphères d’influences du Kremlin et une histoire sociale des diplomates soviétiques. L’ouvrage s’inscrit dans la nouvelle historiographie de l’Union soviétique, qui dépasse le conflit suranné entre tenants des écoles totalitaire et révisionniste, pour rendre compte de la complexité du système, même si les diplomates forment, en quelque sorte, un groupe à part et une « administration douce » au sein du Parti-État soviétique. Ces derniers usent d’un langage commun fort éloigné de la violence, réelle et symbolique, des responsables du PC(b)US ou du Komintern, par exemple. L’auteure propose donc de renverser les questionnements traditionnels et de plonger dans ce monde complexe, aux contours variés, qu’a été l’univers des diplomates soviétiques.

Peu avant sa mort, Georgi Tchitchérine, l’ancien aristocrate menchevik converti au bolchevisme, démissionne du Commissariat du peuple aux Affaires étrangères. Maxime Litvinov lui succède à l’été 1930. Pendant près d’une décennie, jusqu’au printemps 1939, date de son éviction et de son remplacement par Viatcheslav Molotov, il a incarné la politique étrangère de l’Union soviétique. Son arrivée aux commandes de la diplomatie soviétique éclaire les logiques d’un système, mises en place à la fin des années 1920 et au début des années 1930. Comme le montre l’auteure, déconstruisant ainsi les interprétations bâties par Victor Serge, voire par Léon Trotski ou Boris Souvarine, si Litvinov a été promu par Staline, il n’a été ni un homme lige ni un opposant. Sa proximité de vue avec la fraction Boukharine-Rykov n’empêche pas son ascension ; le militant révolutionnaire, bolchevik exilé en Angleterre, est devenu fonctionnaire, partageant les vues de ses camarades au pouvoir, et un spécialiste des affaires diplomatiques. En citant Staline : « Litvinov ne voit pas et ne s’intéresse pas à l’aspect révolutionnaire de la politique […] », Sabine Dullin montre qu’il « est une source de méfiance intarissable, mais aussi un atout pour réussir sur un plan diplomatique » (p. 25). Cette réflexion explique la marge d’autonomie, liée pour une part à l’homme, et, pour l’autre, à l’exercice même de la fonction diplomatique.

Dans la pratique de l’art diplomatique, le « crocodile », comme aimait à le surnommer Lénine, bénéficie d’une connaissance approfondie du monde occidental, tirée de son expérience de l’exil et de son plurilinguisme. Outre ces atouts, il a utilisé ses facultés de séducteur et ses réseaux d’amitiés. Trois grands temps scandent la politique étrangère “litvinovienne” de l’Union soviétique. Le premier est la recherche d’un équilibre et d’une reconnaissance internationale, à laquelle Litvinov a grandement œuvré, par l’entrée de l’URSS dans la Société des Nations notamment. La Russie soviétique bénéficie alors d’une légitimité internationale assise, d’une part, sur la fascination pour son modèle économique et politique et, d’autre part, dans certains milieux, sur la recherche d’une nouvelle stabilité internationale répondant à des intérêts nationaux. Les milieux radicaux français illustrent cette collusion d’intérêts. Litvinov et Potemkine, l’ambassadeur soviétique en France, ont perçu cette évolution et entretiennent ce capital de sympathie. Les radicaux trouvent une légitimité auprès des représentants soviétiques et reçoivent, de plus, des subventions secrètes (supérieures à 100 000 francs par mois en 1935, portées à près de 200 000 francs, l’année suivante). Ils offrent, en échange, à l’URSS, par voie de presse interposée, notamment, cette respectabilité recherchée. Ces éléments n’impliquent pas d’explication univoque. L’attraction pour l’Union soviétique fonctionne sur plusieurs registres dans des groupes différents, et a pu avoir des effets contradictoires. Si, par exemple, les radicaux soviétophiles sont, en partie du moins, à l’origine de la chute du gouvernement Laval en 1935, ce que souhaite Litvinov, il n’obtient pas la formation du gouvernement escompté. Sabine Dullin souligne, à juste titre, que leurs interventions ont pu sur le long terme desservir l’URSS. Ces divergences d’intérêts sont également lisibles entre le Ministère des Affaires étrangères soviétique et les instances du mouvement communiste international, par exemple. Cela s’observe à plusieurs reprises lors de l’entrée de l’URSS dans la SDN, ou, ultérieurement, lors des succès électoraux du PCF.

Cette analyse des contradictions s’applique également aux sphères du Kremlin. Litvinov utilise ses positions pour influencer la politique étrangère de l’URSS, sans heurter frontalement Staline ni taire ses opinions. Deux raisons principales l’expliquent : d’une part, des convictions ancrées et sa forte personnalité et, d’autre part, sa connaissance d’informations de première importance, qui lui permet d’influer sur le processus décisionnel (entretien avec Staline, compte rendu au bureau politique, rapports ciblés). Le revirement en direction de l’Allemagne, fin 1936 - début 1937, s’interprète à travers différentes grilles. Il est l’œuvre de la petite commission, dirigée par Staline et Molotov, qui émane du Bureau politique. Ses membres le souhaitent réellement et conçoivent le rapprochement avec les démocraties comme une étape. Litvinov utilise, quant à lui, cette manœuvre pour renforcer l’entente avec les démocraties. Si le premier point de vue l’a emporté, Sabine Dullin souligne, à la suite d’une démonstration concluante, le risque d’anachronisme par rétroprojection : rien n’est écrit et le point de vue de Litvinov aurait pu s’imposer. Les purges et la prise en main de l’appareil diplomatique par la fraction Staline-Molotov ont eu raison de cette politique et ont imposé leur vision de la consolidation des intérêts intérieurs et territoriaux de l’URSS. À soixante années de distance, Molotov, dans un livre d’entretiens, fait écho aux propos tenus par Staline en 1930 : « C’était un homme intelligent, une personnalité exceptionnelle, mais on ne lui faisait pas confiance ».

La Grande terreur constitue une double rupture sur le plan de la politique extérieure et dans le fonctionnement et l’organisation du ministère. Elle marque le renouvellement du personnel diplomatique soviétique. Les critères de fidélité prennent le pas sur ceux de compétences. L’administration dirigée par Litvinov a été largement touchée : un tiers du personnel et les deux tiers des responsables sont écartés, et parfois éliminés. Les purges modifient le profil type du diplomate qui devient un fonctionnaire promu par le Parti, n’ayant dans la majeure partie des cas jamais voyagé et ne connaissant que la langue russe. Les diplomates soviétiques du temps de Litvinov sont pris dans de multiples contradictions entre les contingences du système et les marges d’autonomie dont ils disposent, du fait même de leur présence, pour certains, hors des frontières de l’Union soviétique et du caractère spécifique de cette administration. Sabine Dullin livre un portrait type du diplomate. Le profil est relativement uniforme, volontiers élitiste, souvent cosmopolite et avec un fort capital culturel, à l’image de son Ministre. Si le Parti a tenté de prolétariser cette administration, par la montée d’éléments d’origine ouvrière, les carrières fulgurantes sont peu nombreuses ; Litvinov, au nom des critères de capacités, s’est toujours employé à s’y opposer et, avant les purges, le phénomène est demeuré circonscrit. Néanmoins, cette recherche de la compétence n’exclut pas la stalinisation de l’administration qui a pour corollaire la mise en place d’une direction collective, d’une centralisation et d’une spécialisation accrues.

Enfin, ces pages d’histoire sociale inscrivent la diplomatie dans la vie quotidienne marquée par les pesanteurs administratives et l’âpreté des conditions de vie. Un double contrôle s’exerce, lié aux qualités professionnelles et à celles de l’appareil du Parti. Par ailleurs, le personnel du Commissariat du peuple aux Affaires étrangères vit en milieu clos, rassemblé dans la même ambassade ou dans l’immeuble qui leur est dévolu, non loin de la Loubianka. Les diplomates, et plus encore le personnel, subissent l’économie de pénurie, opposée aux dépenses vertigineuses de la propagande. La « bataille du smoking », engagée par Litvinov auprès des institutions compétentes, pour que les ambassadeurs puissent conserver la tenue en vigueur dans le monde des diplomates est à cet égard révélatrice.

Par ses choix judicieux et ses fines analyses, le livre de Sabine Dullin est une tentative réussie de réconcilier histoires politique, sociale et diplomatique.

Sylvain Boulouque
Pour citer
Sylvain Boulouque, « Compte rendu de Sabine Dullin, Des Hommes d’influences : Les ambassadeurs de Staline en Europe 1930-1939, 2001. », Le Mouvement Social, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1354.
Mise en ligne le 10 décembre 2008.
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