Nancy L. Green et Marie Poinsot (dir.), Histoire de l’immigration et question coloniale en France, 2008.

Nancy L. Green et Marie Poinsot (sous la direction de), Histoire de l’immigration et question coloniale en France. Paris, La Documentation française/CNHI, 2008, 280 pages.

Ce livre rassemble trente-cinq textes courts, issus du premier colloque organisé par la Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration (CNHI), en septembre 2006. Le ministère de l’immigration et de l’identité nationale, qui provoqua la démission de huit historiens impliqués dans le processus de création de la Cité, n’était pas alors à l’ordre du jour. Au moment où elle prépara ce colloque, l’équipe concevant la CNHI devait affronter – et résoudre – deux autres questions, afin de définir le périmètre de la future institution. Le colloque se présente ainsi comme une étape dans le processus de préfiguration de la Cité.

En effet, après le manifeste « des Indigènes de la République » et en raison de l’installation de la Cité dans le Palais de la Porte Dorée, il fallait d’abord clarifier le lien entre colonisation et immigration, les deux ne pouvant être confondues ni totalement séparées. Le colloque s’intéresse ainsi aux mouvements migratoires impulsés par la colonisation, aux représentations que celle-ci a forgées, à la politisation qu’elle engendra, tant dans les milieux français que chez ces migrants, au statut spécifique qu’elle leur conféra, les distinguant des étrangers… Ce lien entre immigration et colonisation est l’objet d’une prospection géographique tous azimuts : sont envisagées les migrations des colonies vers la métropole, mais aussi celles prenant une colonie française pour destination ou encore celles qui se sont instaurées entre des territoires colonisés. Toutes les communications, cependant, se placent du point de vue de l’accueil, du lieu d’arrivée, de la vie sur place, une fois la migration accomplie.

Le second enjeu du colloque était de définir les contours de la catégorie des « immigrés » que la Cité inclurait dans son champ. S’il était évident que cette catégorie ne pouvait être réduite à celle des étrangers venus vivre en territoire français, la catégorie des migrations liées à la colonisation elle-même restait à définir : les harkis et les pieds-noirs, ainsi, y sont intégrés, mais cela n’allait pas de soi. Au-delà – et justifiant cette position sur les harkis et pieds-noirs – le colloque témoigne du choix de définir l’immigré non par sa nationalité, mais par sa condition sociale, suivant la pensée d’Abdelmalek Sayad. Ce dernier est certainement l’auteur le plus cité par les intervenants qui lui rendent un hommage appuyé, sans s’être concertés. L’ensemble du livre, d’ailleurs, peut se lire comme une exploration de cette condition sociale – discriminations, santé, vie intime, travail, isolement, expérience de la différence, rapport à la culture du lieu de départ… – avec en ligne de mire la question de savoir comment la situation coloniale interfère avec la migration, en quoi elle façonne la condition du migrant venu des colonies ou s’y installant, quelles spécificités elle lui confère.

L’intérêt du livre réside donc principalement dans ce qu’il exprime et ce qu’il signifie des réflexions et des choix de l’équipe ayant conçu la CNHI. Pour le reste, les communications sont marquées par une si grande hétérogénéité que la synthèse est impossible. La publication systématique des textes des discutants aurait peut-être pu y remédier. Celui d’Omar Carlier, en conclusion de la première partie « Les mots pour le dire », l’éclaire ainsi magistralement et lui apporte une plus-value indéniable. L’ouvrage aurait peut-être aussi gagné à être réorganisé. Le découpage en huit parties, reproduisant celui des panels du colloque, est à l’image de l’historiographie. C’est ainsi que le Maghreb, et plus particulièrement l’Algérie, prédomine. Mais surtout, il est frappant de constater que chaque espace est appréhendé à travers des problématiques spécifiques, résultat de la constitution des savoirs en champs séparés et ancrés dans les aires culturelles. Les questions de genre sont ainsi particulièrement traitées pour l’Indochine, la politisation est un thème majeur de l’étude des Maghrébins, le vécu de la différence de couleur marque les textes sur les Antilles, objets de comparaison avec les autres territoires des Caraïbes et suscitant aussi une comparaison entre la France et les États-Unis. N’aurait-il pas été possible, alors, de saisir l’opportunité de ce si vaste colloque pour opérer des rapprochements entre des historiographies qui ne se rencontrent pas d’habitude ? La mise en regard, par exemple, de la situation des Algériens et des Antillais, tous « citoyens entièrement à part », pour reprendre une expression d’Aimé Césaire (cité p.139), aurait pu être féconde. La disparité des communications offre toutefois une opportunité au lecteur : celle de découvrir des chercheurs ou des travaux étrangers à son propre champ de recherche.

Sylvie Thenault
Pour citer
Sylvie Thenault, « Compte rendu de Nancy L. Green et Marie Poinsot (dir.), Histoire de l’immigration et question coloniale en France, 2008. », Le Mouvement Social, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1449.
Mise en ligne le 10 mars 2009.
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