Anne Lhuissier, Alimentation populaire et réforme sociale. Les consommations ouvrières dans le second XIXe siècle, 2007

Anne Lhuissier, Alimentation populaire et réforme sociale. Les consommations ouvrières dans le second XIXe siècle. Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2007, 272 pages.

Cet ouvrage, issu d’une thèse récente de sociologie, renforce notre connaissance des pratiques de consommation alimentaire dans les milieux populaires français de la deuxième moitié du XIXe siècle, tout en renouvelant l’usage fait en histoire et dans les autres sciences sociales des monographies de l’école de Le Play1. Alimentation populaire et réforme sociale se situe volontairement en marge de l’histoire de la consommation telle qu’elle s’est développée ces dernières années dans les pays anglo-saxons et plus récemment en Allemagne ou en France : une histoire culturelle et politique s’intéressant à la multiplicité des acteurs qui parlent « au nom des consommateurs » (fonctionnaires, militants associatifs, femmes engagées…) et s’intéressant finalement peu aux pratiques de consommation, en particulier populaires. Ce livre est donc particulièrement bienvenu pour rappeler que les pratiques de consommation doivent être, elles aussi, des objets d’études et qu’il existe des sources pour le faire. Dès lors, ce travail s’inscrit dans deux autres héritages de recherche qu’il contribue à renouveler. Le premier est l’histoire sociale de la classe ouvrière telle qu’elle a été notamment écrite par Yves Lequin, Michèle Perrot ou leurs continuateurs, tous cités dans l’ouvrage. Cette tradition de recherche n’a paradoxalement pas traité en détail la question de l’alimentation ouvrière, s’intéressant plutôt aux mobilisations sociales, aux migrations ou aux questions liées au travail. Le deuxième est la recherche consacrée à la « nébuleuse réformatrice » de la fin du XIXe siècle, dont Christian Topalov est l’une des têtes de file.

L’auteure fait un nouvel usage savant des enquêtes réalisées par les leplaysiens et leurs « continuateurs »2, articulé autour de deux lectures complémentaires. La première les considère comme des sources normatives, qui nous informent sur la conception des enquêteurs réformateurs. Ainsi que l’explique Claude Grignon dans sa préface, cet usage s’inscrit pleinement dans l’utilisation qui a déjà été faite, depuis les années 1980, de ces enquêtes, dans le sillage de Michel Foucault, dans des travaux insistant sur leur contribution à une idéologie dominante. Tout en n’oubliant jamais leur provenance, l’auteure prend son autonomie par rapport à cet héritage, n’hésitant pas à dire que certains enquêteurs évoluent ou qu’ils sont transformés par l’enquête, avouant s’être trompés et « reclassant » certaines familles différemment. Par ailleurs, l’auteure ne considère pas le contenu des enquêtes comme étant exclusivement idéologique. C’est précisément la deuxième lecture possible des enquêtes leplaysiennes, qui consiste à y voir aussi des éléments permettant de connaître les modes de vie populaires et les pratiques alimentaires des familles ouvrières. Ce qui apparaît dès lors dans cet ouvrage est un ensemble de relations complexes et d’allers et retours entre les analyses des réformateurs et les pratiques ouvrières, que les enquêtes ne reflètent pas fidèlement mais qu’elles laissent entrevoir néanmoins, par le filtre de leurs commentaires étonnés, moralisateurs, bienveillants ou critiques. Cette utilisation des enquêtes leplaysiennes, qui consiste à « saisir les pratiques en même temps que le point de vue réformateur qui les exprime » (p. 16), est indéniablement le point fort de cet ouvrage.

La relecture s’appuie sur diverses autres sources qui permettent de renforcer ou de remettre en cause certaines analyses. L’auteure rappelle que ces enquêtes ne constituent pas un corpus unique, mais qu’elles s’insèrent dans une production réformatrice abondante (ouvrages, articles, enquêtes publiques…). Le croisement de ces textes enrichit la lecture des enquêtes, d’autant qu’elle permet de faire intervenir d’autres acteurs que les réformateurs leplaysiens, en particulier les milieux patronaux qui mettent en place des cantines ou des économats. La multiplication des sources permet en outre à l’auteure de mettre en évidence le silence de ces enquêtes sur certaines pratiques, par exemple le « glanage » (le ramassage de salades ou autres produits dans les jardins) ou encore le crédit auprès des détaillants (question qui préoccupe plus les patrons que les enquêteurs).

L’analyse des pratiques de consommation alimentaires amène l’auteure à mettre en évidence trois « modèles de consommation ouvrières » — qui ne sont pas présentés comme des « idéaux-types », mais plutôt comme un classement personnel des enquêtes analysées —, axés autour de la « prodigalité » (des familles faisant le choix d’un certain bien-être au dépens de toute épargne), du « surinvestissement au travail » (le travail guidant l’organisation du temps social et domestique des familles qui sont dans ce groupe) et enfin de la « frugalité » (une gestion serrée de l’économie domestique). On y voit une très forte proximité entre la campagne et la ville, notamment dans le dernier groupe. Consommant prioritairement de la soupe et du pain, mais peu de viande et de vin, mangeant plutôt à domicile et rarement hors de chez eux, ces ouvriers qui cherchent à économiser sur leurs dépenses en pratiquant de l’autoconsommation sont très proches des paysans qu’ils côtoient ou qu’ils veulent redevenir. En revanche, d’autres ouvriers urbains (dans les deux autres groupes) ont un régime différent, caractérisé par une plus forte fréquentation des cantines ou des cabarets, une plus forte consommation de viande et de vin, et une moindre autoconsommation, ce qui n’exclut pas des pratiques destinées à économiser sur le budget, par exemple le fait d’aller acheter des biens en dehors de l’octroi.

La diversité des modes d’approvisionnement est un autre élément mis en évidence dans l’ouvrage. De même que la pluriactivité (et donc la diversité des sources de revenus) est la norme dans les milieux ouvriers étudiés, leur consommation alimentaire rassemble différents types de pratiques, y compris l’autoconsommation (de produits du jardin), l’échange de services et de biens avec le voisinage, ou l’usage des cantines patronales. Cette analyse met en évidence différents espaces, de la maison à la rue en passant par l’univers du travail.

Les initiatives réformatrices patronales, en particulier à Grenoble, font l’objet de pages passionnantes. Par exemple, on apprend que certains patrons achètent des bœufs entiers qu’ils redécoupent ensuite pour leurs ouvriers afin de leur vendre des morceaux à prix de gros (p. 91-93). D’autres patrons mettent en place des boutiques sociétaires où hommes et femmes peuvent acheter de la nourriture avec des jetons émis par l’usine, ce qui leur évite de cuisiner à la maison.

En bref, on a ici une histoire des pratiques quotidiennes alimentaires tout à fait riche et novatrice. Il est vrai que la dimension chronologique suscite des interrogations. Elle est reléguée en conclusion et dans l’annexe 6, ce qui est la contrepartie de la démarche adoptée par l’auteure, mais aussi de la nature des sources disponibles. Comment se fait le passage d’un modèle alimentaire à un autre ? Quelle est la représentativité de tel ou tel modèle et comment évolue leur place respective ? Ces modèles peuvent-ils être étendus à d’autres types de consommation (par exemple l’habillement) ? Dans quel modèle s’inscrivent les ouvriers travaillant en usine qui n’apparaissent pas dans le corpus des enquêtes et qui sont appelés à devenir plus nombreux ? Il s’agit en fait de savoir si cette lecture des monographies leplaysiennes peut être étendue à d’autres sources, et servir d’outil à d’autres recherches. Une autre série d’interrogations appelle un regard comparé. L’auteure montre bien la proximité entre la campagne et la ville, et ses conséquences sur le régime alimentaire d’une partie des classes populaires étudiées ici. Est-ce que, par comparaison, le régime alimentaire de la classe ouvrière anglaise, beaucoup plus urbanisée à la même époque, est très différent de ce qui est mis en évidence en France ? Est-ce que la nature de l’industrialisation de la France et les liens forts entre ville et campagne ont des conséquences particulières sur le régime alimentaire des classes populaires ? En bref, c’est tout le lien entre développement industriel et pratiques de consommation quotidiennes, et la spécificité du développement industriel français qui sont ici interrogés. Ces questions dépassent largement l’objectif de l’ouvrage, on en conviendra. Mais elles montrent à quel point les résultats mis en évidence dans ce livre de grande qualité méritent d’être élargis et comparés dans l’avenir.

Marie-Emmanuelle Chessel
1 Il s’agit d’enquêtes faites sur les modes de vie de familles ouvrières par Frédéric Le Play ou ses collaborateurs, et publiées entre 1855 et 1930 dans les Ouvriers européens et dans les Ouvriers des deux mondes. Cf. Les monographies de famille de l’Ecole de Le Play, Les Etudes sociales, n° 131-132, 1er et 2e semestres 2000.
2 Bernard Kalaora et Antoine Savoye, Les inventeurs oubliés. Le Play et ses continuateurs aux origines des sciences sociales, Seyssel, Champ Vallon, 1989.
Pour citer
Marie-Emmanuelle Chessel, « Compte rendu de Anne Lhuissier, Alimentation populaire et réforme sociale. Les consommations ouvrières dans le second XIXe siècle, 2007 », Le Mouvement Social, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1459.
Mise en ligne le 10 mai 2009.
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