n°228 (juillet-septembre 2009) : Organisations publiques, organisations marchandes, cultures, évolutions, contestations

Les articles de ce numéro sont consultables sur Cairn dans leur intégralité.

Sommaire

Organisations publiques, organisations marchandes, cultures, évolutions, contestations

  • Patrick Fridenson, Editorial : nouvelles perspectives sur les organisations

  • Maurizio Gribaudi, Le savoir des relations : liens et racines sociales d'une administration dans la France du xixe siècle

  • Thomas Cayet, Travailler à la marge : le Bureau International du Travail et l'organisation scientifique du travail (1923-1933)

  • Cédric Neumann, Le recrutement et la gestion des ingénieurs à Alais, Froges et Camargue durant l'entre-deux-guerres

  • Nathalie Hugot-Piron, Des maux aux mots : une approche socio-historique des « cadres de plus de 45 ans » (1914-1939)

  • François Hochereau, La création d'une entreprise de service : une informatisation révélatrice des mutations d'une grande organisation

  • Heike Weber, Consumers as innovative actors? The role of users in the shaping of German GSM telephony

  • Vincent Chabault, D'un investissement culturel à l'autre. Deux générations d'employé(e)s à la FNAC

  • Irène Favier, Les restructurations à l'usine Perrier, ou quand deux « cultures d'entreprise » s'affrontent sur le lieu de travail (1990-2000)

 Notes de lecture (consultables en ligne sur ce site)

  • Autour de l’entreprise

    • Usine à mémoires. Les Archives nationales du monde du travail à Roubaix, par Françoise Bosman (Thomas Le Roux)

    • Les processus d’innovation. Conception innovante et croissance des entreprises, par Pascal Le Masson, Benoit Weil et Armand Hatchuel (Patrick Fridenson)

    • Art, luxe et industrie. Bianchini-Férier, un siècle de soieries lyonnaises, par Pierre Vernus (Thierry Maillet)

    • Des barrages, des usines et des hommes. L’industrialisation des Alpes du Nord entre ressources locales et apports extérieurs, par Hervé Joly, Alexandre Giandou, Muriel Le Roux, Anne Dalmasso, Ludovic Cailluet (Nicolas Bourguinat)

    • Atelier 62, par Martine Sonnet (Patrick Fridenson)

    • Postes d’Europe XVIIIe-XXe siècles. Jalons d’une histoire comparée, par Muriel Leroux (Mathieu Flonneau)

    • Lobbyistes et lobbying de l’Union européenne. Trajectoires, formations et pratiques des représentants d’intérêts, par Hélène Michel (Paul Lagneau-Ymonet)

    • Financing the American Dream: A Cultural History of Consumer Credit, par Lendol Calder (Alexia Blin)

  • Villes et territoires

    • Paris/Banlieues. Conflits et solidarités. Historiographie, anthologie, chronologie 1788-2006, par Annie Fourcaut, Emmanuel Bellanger et Mathieu Flonneau (Christian Chevandier)

    • Barcelone. Mémoire et identité 1830-1930, par Stéphane Michonneau (Phryné Pigenet)

    • Ces lieux qui nous habitent. Identité des territoires, territoires des identités, par France Guerin-Pace et Elena Filippova (Olivier Lazzarotti).

    • Réinventer la ville. Artistes, minorités ethniques et militants au service des politiques de développement urbain, par Lionel Arnaud (Lilian Mathieu).

  • 1968, suites

    • From Revolution to Ethics: May 1968 and Contemporary French Thought, par Julian Bourg (Gerd-Rainer Horn)

    • Le moment 68. Une histoire contestée, par Michelle Zancarini-Fournel (Patrick Fridenson)

    • La gendarmerie mobile à l’épreuve de mai 1968, par Thierry Forest (Arnaud-Dominique Houte)

Informations et initiatives

Résumés

Livres reçus

Résumés

Maurizio Gribaudi, Le savoir des relations : liens et racines sociales d’une administration dans la France du XIXe siècle

Au cours des dernières années nous avons assisté à un réel renouveau des études sur l’histoire de l’État et ses administrations en période contemporaine. Pourtant, malgré les importantes perspectives ouvertes, la plupart de ces travaux se sont limités à creuser au sein des frontières tracées par les pratiques internes des institutions. Nous connaissons peu de choses sur les formes de leur enracinement social et sur les dynamiques que ces dernières induisent sur leur fonctionnement. L’analyse des origines sociales et des cheminements professionnels de 534 employés et fonctionnaires du ministère de l’Intérieur au cours du xixe siècle permet de donner une première réponse à de telles questions. Le portrait qui en sort est celui d’une administration largement perméable aux demandes et aux pratiques relationnelles de la société globale. Tout au long du siècle, l’administration centrale apparaît comme une ressource distribuée et savamment gérée par un dense tissu de relations. À travers l’embauche et la gestion des carrières, se nouent des liens et s’opèrent des échanges importants. Cependant la nature et les formes de ces dynamiques changent au cours du temps. Au début du siècle les pratiques et le langage relationnels apparaissent avant tout comme expression et garantie du savoir professionnel et de l’appartenance à un milieu. Ils deviennent progressivement un instrument important de contrôle et de gestion des liens politiques qui ancrent l’administration centrale dans l’espace provincial.

In recent years we have seen the development of a new approach to the study of the history of the state and its administration in the contemporary period. While interesting new perspectives have been introduced, the majority of these studies have limited their focus to the frontiers of institutions as they are defined by internal practices. We know little about the social roots of such institutions and their impact on administrative dynamics at the level of practical operation. An analysis of the social origins and professional careers of 534 civil servants working in the Ministry of the Interior in the nineteenth century permits us to begin to answer such questions. The portrait which emerges is one of an administration mainly influenced by the expectations and relationships of the larger society. Throughout the century, the central administration provided a set of resources which were skillfully distributed and managed through a dense network of relations. Through recruitment and career management, social connections were formed and varied exchanges took place. However, the nature and structure of these dynamics changed over time. At the beginning of the century, relationships and language seem to be mainly the expression and guarantee of professional knowledge and group identity. Progressively they were transformed into powerful instruments of the management of political ties through which the central administration exercised its influence in the provinces.

Thomas Cayet, Travailler à la marge : le Bureau International du Travail et l’organisation scientifique du travail (1923-1933)

Albert Thomas, le premier directeur du Bureau International du Travail (BIT), favorisa le développement d’une compétence spécifique concernant les problèmes de modernisation économique et leurs conséquences sociales. S’intéresser à l’« organisation scientifique du travail » ou à la « rationalisation » était une manière de mieux saisir les transformations qu’impliquait le développement d’une production et d’une consommation de masse. La création d’un Institut International d’Organisation Scientifique du Travail (IOST), grâce à l’aide d’une fondation américaine, le Twentieth Century Fund, permit la constitution, en marge de la Société des Nations, d’une espace original de discussion et d’appropriation de ces idées tayloristes. Cet Institut favorisa, un temps, le dialogue entre différents acteurs internationaux sur la question controversée de la conciliation de ce processus de modernisation économique avec la mise en place de réformes sociales. Cette approche générale conduisit l’IOST à s’interroger sur les différentes formes que pourrait prendre un Social Economic Planning. Même si l’IOST dut fermer ses portes en 1934, ses travaux influencèrent les études et la politique du BIT dans les années 1930 et même après la Seconde Guerre mondiale.

Albert Thomas, the first director of the International Labor Office (ILO), promoted the development of specific competencies addressing the problems of economic modernization and its social consequences. His interest in “Scientific Management” or “Rationalization” was a means to better understand the transformations produced by the development of mass production and consumption. The creation (thanks to the aid of the American-based Twentieth Century Fund) of an International Management Institute (IMI) created a novel place for the discussion and appropriation of Taylorist ideas in proximity to the League of Nations. For a while, this Institute developed a dialogue between various international players concerning the controversial question of how economic modernization could be reconciled with the implementation of social reform. This general approach led the IMI to reflect on various forms of “Social Economic Planning”. Even though the IMI was forced to close its doors in 1934, its work influenced ILO research and politics in the thirties and even after the Second World War.

Cédric Neumann, Le recrutement et la gestion des ingénieurs à Alais, Froges et Camargue durant l’entre-deux-guerres

Durant l’entre-deux-guerres, la compagnie Alais, Froges et Camargue (AFC) étoffe son encadrement technique par le recrutement d’ingénieurs diplômés. Dans le même temps se mettent en place des procédures de gestion spécifiques aux ingénieurs. Celles-ci se caractérisent par un contrôle plus fort de la compagnie sur ses ingénieurs. L’objectif de cet article est d’analyser les modalités de la gestion des carrières des ingénieurs à partir des correspondances conservées dans les dossiers individuels du personnel. Nous montrerons que les lettres d’engagement signées par les ingénieurs renforcent la subordination de ceux-ci par rapport à la direction d’AFC. De même, on assiste durant la période à un accroissement des obligations professionnelles des ingénieurs et un étiquetage de leurs performances professionnelles dont dépend le déroulement de leurs carrières.

Between the two world wars Alais, Froges et Camargue (AFC) enriched its technical staff by recruiting qualified engineers. At the same time, certain procedures of management geared towards engineers were established. These were characterized by the company’s stronger control over the engineers. The object of this article is to analyse the management of an engineer’s career by drawing on correspondence preserved in individual personnel files. We will show how letters of commitment, signed by the engineers, reinforced their subordination to the central direction of AFC. Similarly, in this period, we witness an increase in the professional obligations of engineers, and a classification of professional performance upon which depended the progress of their careers.

Nathalie Hugot-Piron, Des maux aux mots : une approche socio-historique des « cadres de plus de 45 ans » (1914-1939)

La désignation actuelle des « cadres seniors » est le produit d’une construction sociale, élaborée par un groupe professionnel afin d’accompagner le vieillissement de ses membres. L’élaboration collective s’est organisée grâce à la production de plusieurs cycles discursifs, dont l’origine remonte au xixe siècle. Cette production langagière s’est ensuite développée tout au long du xxe siècle, au sein d’une matrice argumentative syndicale visant à protéger certaines catégories d’individus au cours de leur évolution de carrière, tels les « jeunes », les « femmes » et les « vieux ».

The current designation of the “senior managers” is the product of a social construction elaborated by a professional group to address the aging of its members. This collective development was organized thanks to the production of several discursive cycles dating back to the nineteenth century. This language production was subsequently developed throughout the twentieth century, at the heart of a trade union debate aimed at protecting certain categories of individuals in the course of their career, such as “youth”, “women”, and the “elderly”.

François Hochereau, La création d'une entreprise de service

Une informatisation révélatrice des mutations d'une grande organisation

Pour mieux comprendre les évolutions de l’engagement et des engagés dans les organisations sociales et humanitaires, l’article examine le cas d’Emmaüs en France et cherche à reconstituer les générations militantes qui se sont succédées depuis les débuts. Il met en évidence trois grandes périodes et six générations : le temps des pionniers (1953-1956), militants de la première heure puis de « l’hiver 54 » ; l’engagement alternatif des Trente Glorieuses, social dans les années 1960 puis utopique dans les années 1970 ; enfin l’investissement de crise, fait de chrétiens de la Deuxième gauche puis de figures plus institutionnelles. Ce faisant, l’auteur montre les porosités entre humanitaire « interne » et « international », le brouillage des frontières entre engagement social et humanitaire au second XXe siècle, et analyse comment l’engagement humanitaire, au-delà d’une façade parfois neutre ou neutralisée, constitue tant un report qu’une transformation des traditionnels engagements politiques et religieux aujourd’hui en crise.

To better understand the evolution of activism and activists in social and humanitarian organizations, this article examines the case study of Emmaüs in France. It seeks to retrace the three main periods and six main generations of activists since the organization’s creation: first, the era of pioneers (1953-1956), the first militants in the famous “winter of 1954” ; second, the alternative activism of the Trente Glorieuses, more social in the 1960’s, then more utopian in the 1970’s ; and finally the militancy of social and economic crisis, involving first Christians of the French “second left”, then more institutionally-oriented activists. The author also demonstrate the porosity between “domestic” and “international” humanitarism, between “social” and “humanitarian” involvement, and the transformation of “old” political and religious militancy which pass through a crisis.

Heike Weber, Consumers as innovative actors? The role of users in the shaping of German GSM telephony

En 1992, le standard GSM pour les téléphones portables numériques est entré en vigueur dans plusieurs pays d’Europe. Sur cette base, et en liaison avec la déréglementation du marché des télécommunications, une substantielle miniaturisation des terminaux, de nouvelles stratégies de marketing de masse et de nouvelles pratiques des utilisateurs, la téléphonie mobile cessa d’être un outil élitiste d’information pour les hommes d’affaires et devint un moyen de communication pour la vie quotidienne. Cet article met en exergue le pouvoir des usagers dans ce processus de transformation en Allemagne (de l’Ouest). Afin d’évaluer leur impact de façon critique, il suggère une heuristique des usagers, distinguant entre « usagers prospectifs », imaginés par les planificateurs, les producteurs ou les institutions de marketing, et « usagers réels », qui s’approprient une technologie dans leurs vies quotidiennes. La phase de planification et de réalisation intiale du GSM a été dominée par l’idée de l’homme d’affaires en quête d’un bureau mobile. Mais la suite de son développement a pris par surprise aussi bien les bâtisseurs du système que ses utilisateurs. En effet, les consommateurs de masse se sont lancés dans des pratiques dont beaucoup n’avaient pas été prévues. Ils ont ainsi transformé la téléphonie mobile en une technologie du quotidien au service de la micromobilité et des réseaux sociaux. La flexibilité du GSM a rendu possible une réinterprétation créative de la technologie et des améliorations régulières, dont certaines ont cependant répondu davantage aux espoirs des marketers qu’aux pratiques des utilisateurs réels.

In 1992, the digital cellular standard GSM was introduced into several European countries. Based on this development, in conjunction with the deregulation of the telecommunications market, the substantial miniaturization of terminals, and the creation of new mass marketing strategies and user practices, the mobile telephone was transformed from an elite tool for businessmen into an everyday communication tool. Taking the case of (West) Germany, this article emphasizes the power of mobile telephone users in this transformative process. To evaluate the impact of mobile telephones, it proposes an heuristic which distinguishes between «prospective users» as they are constructed by planners, producers or marketing institutions, and «real users» who actually use the technology in their daily lives. While the idea of businessmen in need of a mobile office dominated GSM’s planning and early implementation phase, later developments took both system-builders and system-users by surprise. Through largely unforeseen practices, mass consumers shaped mobile telephony into an everyday technology used to master micro-mobility and social networking. The flexibility of the GSM standard enabled both creative re-interpretation of the technology and regular upgrades. Some of these upgrades, however, reflected marketing hopes rather than the actual practices of real users.

Vincent Chabault, D’un investissement culturel à l’autre. Deux générations d’employé(e)s à la FNAC

Dès sa fondation en 1954, la FNAC apparaît comme une entreprise « particulière » dans le secteur de la grande distribution. Spécialisée dans la vente de biens culturels, elle regroupe un personnel diplômé et engagé dans l’action syndicale. A travers l’histoire sociale de l’entreprise, l’article propose d’analyser la trajectoire de deux générations d’employés. Recrutée dans les années 1960/1970, la première génération d’employés trouve dans les spécificités de l’entreprise des moyens de compenser le déclassement à travers un travail autonome, un statut d’emploi convenable et des possibilités de mobilité interne. Les évolutions de la FNAC dès les années 1990 font émerger une deuxième génération dont les membres partagent dorénavant le travail déqualifié, des conditions salariales dégradées et le déclassement durable et contraint. À travers le cas d’une entreprise familière, c’est à la construction puis à la déstabilisation d’un salariat ainsi qu’à la succession de générations d’employés que se consacre cet article.

From the time of its foundation in 1954, FNAC appeared to be a “special” firm in the sector of mass distribution. Concentrating on the sale of cultural products, FNAC hired a work force which was both highly educated and engaged in trade union activity. By examining the social history of the firm, this article analyses a labor trajectory created by two generations of employees. Recruited in the 1960s and 1970s, the first generation of employees enjoyed relative work autonomy, decent conditions and possibilities for moving up within the company, all of which compensated for their decline in status. The evolution of FNAC since the 1990s has produced a second generation whose members experience deskilled labor, eroding salaries and a more fixed, lasting decline in status. This article uses the case study of a familiar company to study the construction and subsequent destabilization of a work force over the course of two generations.

Irène Favier, Les restructurations à l’usine Perrier, ou quand deux « cultures d’entreprise » s’affrontent sur le lieu de travail (1990-2000)

Une série de restructurations fut opérée à la Source Perrier à Vergèze (Gard) au cours de la décennie 1990, suite au rachat de l’entreprise par le groupe Nestlé. Les conséquences sociales et culturelles en furent importantes : le réaménagement de l’unité de production, la suppression d’un millier d’emplois, la révision des principes de gestion eurent pour effet de remettre en question les relations professionnelles sur le lieu de travail, ainsi que la répartition tacite des pouvoirs qui s’était imposée depuis l’après-guerre entre la direction et le principal syndicat local, la CGT-Perrier. Insistant sur la dimension sociale et culturelle des changements survenus sur ce site de production, l’article entend adopter une perspective distincte de celle de la traditionnelle business history. Il s’agit notamment de mettre en lumière les enjeux de pouvoir, au sens foucaldien du terme, qui ont sous-tendu la gestion des restructurations. Il se propose à cette fin de souligner trois phénomènes majeurs survenus au cours de la décennie, et qui apparaissent comme autant de piliers de l’ordre nouveau imposé à l’usine : les modalités des restructurations proprement dites, la judiciarisation des relations entre acteurs sociaux, la mobilisation des questions de mémoire à des fins de lutte sociale.

During the 1990s, a number of restructuring plans were carried out at the Source Perrier, a factory located in southern France, after it had been bought out by the Nestlé group. This had an important social and cultural impact. The site was reorganized, a thousand jobs were cut, and management principles were revised. All these changes called into question professional relationships at the workplace, as well as how, since the end of World War II, power had been divided between the board of directors and the main local union, the CGT-Perrier. By focusing on the social and cultural dimension of the changes that occurred at this company, this article aims to reveal exactly what was at stake in the restructuring of power, in the Foucaultian sense of that word. To do so, the article highlights three main trends which emerged during the 1990s, and which played a large part in the new order progressively implemented in the factory: the forms taken by the restructuring itself, the growing influence of the law on relationships between social agents, and the mobilization of memory as a means to carry on social struggles.

Mise en ligne le 5 septembre 2009.
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