Vivien Bouhey, Les Anarchistes contre la République, 2008. Constance Bantman, Anarchismes et anarchistes en France et en Grande-Bretagne (1880-1914), 2007.

Vivien Bouhey, Les Anarchistes contre la République, contribution à l’histoire des réseaux sous la Troisième République (1880-1914), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008, 491 pages. Constance Bantman, Anarchismes et anarchistes en France et en Grande-Bretagne, 1880-1914 : Échanges, représentations, transferts. Thèse sous la direction de François Poirier, Université de Paris XIII-Villetaneuse, 2007, 730 pages.

Dans son Histoire du mouvement anarchiste en France, Jean Maitron use d’une formule peu heureuse, quand il écrit que de 1882 à 1894 « il n’existe que des groupes locaux, sans liens entre eux ». Affirmation bien vite démentie par ce qu’il écrit ensuite sur les tournées de conférences ou la diffusion des journaux anarchistes. Mais affirmation prise à la lettre – pour la contester – par Vivien Bouhey, qui croit pouvoir démontrer qu’il aurait existé des comités secrets, un réseau efficace, des chefs et des exécutants disciplinés. Constance Bantman, quant à elle, relève « l’irréalisme » de cette théorie, le mythe récurrent « d’une organisation tentaculaire préparant la révolution depuis Londres » notamment (p. 318). Tous deux ont fait un énorme travail de lecture des périodiques, de dépouillement d’archives et d’analyse des travaux antérieurs sur la période considérée. Ils en tirent toutefois des enseignements bien différents ; pour des questions de méthode, essentiellement.

Bouhey parle de « réseaux » dans son titre, mais il traite surtout d’associations de malfaiteurs, de pôles structurants, de concertation, sans discuter de la notion d’organisation d’un point de vue politique ou sociologique. Ses anarchistes ont peu de chair, rarement un prénom ou une biographie ; leurs relations de groupe, de « clique », voire de complot n’ont guère plus de réalité. Tout serait parti selon l’auteur d’une réunion secrète à Vevey, en septembre 1880, qui aurait prôné l’étude et l’application des « sciences techniques et chimiques ». Il recopie Maitron, qui citait à la légère un « rapport sans date » conservé aux Archives nationales1. Or, il est facile de constater qu’il s’agit là d’une brève synthèse rédigée douze ou quinze ans après les faits : rien d’étonnant si le mouchard mélange une résolution adoptée à Londres en 1881 avec un prétendu programme antérieur d’un an. Les hommes réunis à Vevey étaient en fait surtout des Allemands, partisans de la Freiheit de Johann Most, et même la grande enquête suisse de 1895 sur les menées anarchistes n’y accorde guère d’importance2. Maitron avait fait l’erreur de ne relever que les noms des Français (hormis Kropotkine) qui y auraient participé, et Vivien Bouhey n’a pas pris la peine de vérifier sur pièces ; il aurait constaté que l’auteur du rapport contredit sa thèse, puisqu’il conclut que « l’autonomie de ces groupes est la seule chose qui rende très difficile la surveillance et la découverte des attentats ».

Bouhey cite systématiquement les sources policières sans les vérifier ni les croiser avec aucune autre. « Si l’on synthétise les informations rapportées par les indicateurs londoniens tout au long de l’année 1893, Malato, Malatesta et surtout Marocco paraissent au centre des opérations décidées sur le continent », affirme-t-il péremptoirement (p. 273). Ces « informations » proviennent essentiellement de deux dossiers de la Préfecture de police parisienne (BA/1503 et 1504). Le rapport qui les résume dit textuellement : « Un comité directeur établi à Londres donne le mot d’ordre à la faction : ses principaux membres sont Kropotkine, Malatesta, Malato, Marocco etc. »3 Que penser de ce raccourci ? Le nom de Pierre Kropotkine n’est pas retenu par Bouhey, bien qu’il soit un de ces « hommes de Vevey » qui le fascinent. Les mouvements d’Errico Malatesta à Londres étaient surveillés au jour le jour par des agents de la police italienne, dont les rapports sont connus et documentés par Giampietro Berti ou Carl Lévy dans des travaux solides4, mais il faut lire l’italien ou l’anglais. Charles Malato, qui fut mêlé à certaines actions « illégalistes », a raconté avec franchise ses Joyeusetés de l’exil5. Quand à Alexandre Marocco, Égyptien d’Italie établi à Londres, il est probablement plus receleur qu’anarchiste, utile pour écouler les marchandises volées : on fréquente donc sa boutique. Un an plus tard, son nom est négligemment remplacé dans les rapports de police par celui de Saverio Merlino – bien que ce dernier se trouve alors en prison en Italie. Londres serait ainsi une des « vraies bases arrières du terrorisme international » (Bouhey, p. 213) ?

L’absurdité des allégations policières n’aurait pas été difficile à contrôler. Placide Schouppe se serait évadé de Guyane en même temps que Pini, lequel est repéré à Liverpool en 1898 (Bantman, annexe 2) ? Pauvre Vittorio Pini, qui s’était fait reprendre à Paramaribo déjà, et mourut au bagne en 1903 sans plus jamais parvenir à en sortir… Clément Duval rapporte que pendant qu’Emile Henry « faisait parler la dynamite […] un crâneur idiot se faisait interviewer par des journalistes, se donnant comme étant Pini, sur le compte duquel tombèrent les attentats. Toute la presse parla tellement de Pini que l’administration s’en émut, et le gouverneur de Guyane vint aux Îles pour s’assurer que Pini était bien là et non en France »6. Les soi-disant aveux de Charles Bernard en 1900 (Bouhey, p. 407-408), donnant le Journal du Peuple de Sébastien Faure pour le centre d’une vaste organisation de malfaiteurs, sont si invraisemblables qu’il aurait mieux valu ne pas s’y arrêter. Parmi les nombreux lieux de réunion mentionnés, le débit de vins de Louis Rousseau, rue Saint-Martin à Paris, devient la « salle Rousseau, rue du Faubourg Saint-Martin », voire la salle Jean-Jacques Rousseau. Je pourrais multiplier les exemples.

La propagande par le fait va de pair avec la propagande par l’écrit et la parole. Visites, échanges, tournées de conférences, diffusion des journaux font partie du quotidien militant, hier comme aujourd’hui. Constance Bantman, à la suite de Maitron, qualifie les propagandistes itinérants de trimardeurs, un terme utilisé par la presse de l’époque ; Vivien Bouhey en fait des « gyrovagues » diffusant un « évangile » ; il les cite « au hasard des sources » (p. 50) tout en leur attribuant des « stratégies » (p. 311). Le tableau est peu cohérent : Sébastien Faure est un conférencier quasi professionnel ; Robert Lafon dit Lanoff est chansonnier, il voyage donc par métier ; parmi les personnages cités, certains ont déménagé deux ou trois fois, d’autres ont bien fait des tournées de conférences, mais cela ne suffit guère à en faire des moines errants. On retrouve sans cesse chez Bouhey, qui a été fort mal conseillé et encadré, cette lecture biaisée et ces interprétations abusives des sources. Pour parler de la multiplication des tendances dans la première décennie du xxe siècle, il se réfère aux « contemporains », à « quelques observateurs du mouvement » (p. 394-395) et définit cinq manières individualistes, cinq tendances communistes et des inclassables ; or il se fonde sur quatre rapports réunis dans un unique dossier de la Préfecture de police (BA/1498, 1900 à 1910). C’est bien court pour refléter les avis des contemporains. Pour la dernière période, Bouhey entre enfin en matière sur la question de l’organisation, citant un certain nombre de débats bien connus. Mais il est difficile de comprendre le pourquoi de ces débats, qui semblent rester purement formels, par exemple lorsque est mises sur le même pied la constitution d’un groupe néomalthusien et celle d’un syndicat.

Constance Bantman, qui distingue deux grandes périodes, donne dans sa troisième partie des éléments passionnants de comparaison entre syndicalismes français et britanniques. Les réseaux, pour elle, ce sont les échanges, les visites, les traductions, la solidarité. Les acteurs sont identifiés par de très brèves biographies, résumés exemplaires d’un grand nombre de sources et de travaux. Enfin, par le cadre théorique qu’elle lui donne, son travail est largement contextualisé et mis en perspective, contrairement à celui de son prédécesseur.

N’imputons pas à Vivien Bouhey la préface de son directeur de thèse ni la quatrième de couverture de son ouvrage, elles sont conformes aux lois du genre et du marché. On pourrait même lui passer les graves défectuosités et lacunes de l’index, qui peuvent être le fait de l’éditeur. Il reste que ce livre est tissé d’approximations et d’incohérences. Bien heureusement, l’internationale terroriste anarchiste n’a pas réussi à faire trembler la République sur ses bases.

Marianne Enckell
1 Archives Nationales, F7 12504. Je remercie Anne Steiner pour la transcription du texte.
2 Berne, Feuille fédérale 1885, aisément consultable en ligne, et en français.
3 AN, F7 12504, rapport du préfet de la Seine en réponse à la circulaire du 13 décembre 1893, cité par Constance Bantman, p. 318.
4 Voir notamment G. Berti, Errico Malatesta e il movimento anarchico italiano e internazionale, 1872-1932, Milano, Franco Angeli, 2003 ; C. Levy, « Italian anarchism, 1870-1926 », in : D. Goodway (dir.), For anarchism, history, theory and practice, Londres, Routledge, 1989.
5 Ch. Malato, Les Joyeusetés de l’exil : chronique d’un exilé à la fin du 19e siècle ; Paris, Stock, 1897 (rééd. Acratie, 1985).
6 C. Duval, Moi, Clément Duval, bagnard et anarchiste, Paris, Éditions ouvrières, 1991, p. 184.
Pour citer
Marianne Enckell, « Compte rendu de Vivien Bouhey, Les Anarchistes contre la République, 2008. Constance Bantman, Anarchismes et anarchistes en France et en Grande-Bretagne (1880-1914), 2007. », Le Mouvement Social, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1488.
Mise en ligne le 28 juin 2009.
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