Sandrine Nicourd (dir.), Le travail militant, 2009

Sandrine Nicourd (sous la direction de), Le travail militant. Rennes, PUR, 2009, 128 pages. Préface de Claude DUBAR. « Res publica ».

Les recompositions contemporaines du militantisme ont puissamment contribué à la fécondité dont témoigne la sociologie du militantisme et alimentent de fructueuses controverses dont l’ouvrage que dirige Sandrine Nicourd constitue une bonne expression. Sa solide introduction restitue les enjeux majeurs du débat en affirmant avec force le parti pris commun aux auteurs. Ceux-ci entendent réagir aux lectures individualistes de l’engagement qui caractérisent la sociologie politique anglo-saxonne et de nombreux travaux émanant des chercheurs français1 et discuter certains de leurs corollaires. Ainsi, le primat que certains confèrent à la nature de la « cause » ou, entretenu par une lecture simplifiée des travaux de Jacques Ion, le clivage entre des engagements dits « modernes » et des engagements devenus trop « traditionnels » pour être légitimes. Ils s’inscrivent, à cet égard, dans le droit fil  des travaux d’Annie Collovald, Benedict Havard-Duclos, Joanna Siméant ou Frédéric Sawicki, souvent cités, et bien entendu de Claude Dubar qui a préfacé cet ouvrage. Il ne s’agit assurément pas, précise Sandrine Nicourd, de mettre de côté l’individu et ses multiples déterminants tels qu’analysés dans les travaux d’Olivier Fillieule, par exemple, mais d’opérer un renversement de perspective qui situe le collectif au cœur du dispositif aux fins de s’interroger sur les moyens qu’il met en œuvre pour gagner et conserver ses militants et bénévoles. « Notre perspective, écrit Sandrine Nicourd, consiste à souligner que s’engager signifie toujours être engagé, c’est à dire être tenu par des liens sociaux signifiants au sein de collectifs dont les formes sont variées. Les engagements ne sont donc pas dissociables des pratiques situées dans des organisations régulées par des normes, des règles, des interactions ».

L’ouvrage qui se réclame de la sociologie des collectifs d’engagements mise en œuvre par Max Weber dans ses analyses des systèmes de régulation organisant les croyances prête la plus grande attention à la production des normes. Les similitudes entre les procédés à l’œuvre dans ces collectifs, quel qu’en soit l’objet (politique, social, religieux) ou le secteur, et ceux qui régissent l’entreprise et le management autorisent des emprunts à la sociologie des organisations et des glissements taxinomiques qui se révèlent éminemment heuristiques. Parce que les collectifs d’engagement sont analysés comme des « espaces de travail », le militantisme, soumis à des normes et contraintes, peut être pensé comme un travail, en autorisant, par exemple, un usage éminemment pertinent de la notion de « souffrance au travail » pour analyser les difficultés qu’éprouvent d’aucuns à trouver leur place dans le collectif et le désengagement qui en résulte (Xavier Dunezat). Les constantes des modes de régulation mises en évidence par les études empiriques autorisent aussi bien un usage extensif des notions d’engagement et de militantisme, appliqués par deux fois au religieux.

De fait, les neuf études microsociologiques qui s’attachent à l’étude de la production de ces normes, et parfois de leur échec, présentent le grand intérêt de s’attacher à une grande diversité de collectifs, pour certains inattendus (en permettant, au passage, de découvrir des univers parfois insolites quand là n’est pas le propos principal de l’ouvrage).

Le travail militant des organisations est abordé par trois études qui concernent les militants syndicaux dans les conseils de prud’hommes (Laurent Willemez), le travail de repérage des dispositions à la vocation sacerdotale, puis de formation au sacerdoce (Philippe Cibois), obligeant à penser cette vocation dans un cadre interactionniste, et les pratiques mises en œuvre par les organisations séparatistes basques pour maintenir l’engagement des militants prisonniers « politiques » basques (Isabelle Lacroix). Ces trois études permettent de bien cerner les dispositifs à l’œuvre, qui marient inculcation explicite et « sens pratique », et les éventuels obstacles auxquels ils se heurtent.

La seconde partie consacrée à la construction des compétences militantes prolonge très directement ces réflexions. Sandrine Nicourd s’attache aux proximités des répertoires d’action dans le travail associatif et le travail syndical dès lors qu’on les analyse à l’échelle locale. Elsa Lagier étudie une association de locataires en banlieue qui parvient à articuler un islam social et un discours républicain à la faveur d’une socialisation préalable déployée sur le terrain religieux, mais témoigne d’une évidente fragilité lorsqu’elle repose sur un tout petit nombre de cadres dotés de compétences difficilement reproductibles. Enfin, Béatrice de Gasquet dissèque les dispositifs organisationnels mis en œuvre par deux synagogues atypiques, dont l’une est libérale et l’autre orthodoxe, pour « fabriquer du militantisme » en montrant, s’il en était besoin, qu’une même cause peut déboucher sur des dispositifs et sur des militantismes sensiblement distincts, selon des logiques qui se révèlent paradoxales au regard des attentes convenues. Le grand mérite de ces trois études est de souligner l’importance décisive des échelles. Les collectifs déployés à une échelle locale, mettant en œuvre des pratiques aux effets immédiatement perceptibles et dotés d’une organisation structurelle faible, témoignent d’une meilleure aptitude à déployer des pratiques collectives et à leur donner corps. Ils connaissent toutefois plus de difficultés dès qu’il s’agit de transmettre et de renouveler.

Aussi est-ce à la fragilité des collectifs d’engagements et aux responsabilités de ces collectifs dans certains processus de désengagement que sont consacrées les trois dernières contributions qui, toutes, concernent des engagements de type « moderne ». Ainsi les Systèmes d’échanges locaux ou SEL (Catherine Lenzi), les « sans » (Xavier Dunezat) et les collectifs de développement de logiciels libres (Didier Demazière, François Horn, Marc Zune) réintroduisent la sociologie des acteurs pour mettre à nu les mécanismes de sélection sociale qu’engendre, là, la production des normes.

En soulignant les constantes, par-delà la diversité des collectifs concernés, l’ouvrage montre l’importance des organisations dans la construction et surtout le maintien des engagements. Il contribue, par là même, avec d’autres, à réévaluer les illusions véhiculées par les thèses sur la cyberdémocratie et écorne les thèses de Jacques Ion. Il découvre, au fil de certaines de ses contributions, un monde militant, traversé par des logiques de défection au regard du politique dans son acception institutionnel, mais occasionnellement susceptible de renouer timidement avec lui aux échelles municipales (Elsa Lagier). La conclusion revient sur les incontournables difficultés du militantisme contemporain, caractérisé par le difficile ancrage des individus et la tout aussi difficile question du renouvellement démographique de ces cadres. « Nous serions dans une situation de transition où les institutions socialisatrices (Eglise, Parti communiste) ont perdu de leur force quand les collectifs d’engagements sont parfois trop fragiles pour assurer la transmission des engagements. Dans une telle configuration, l’individualisme [serait] davantage une conséquence qu’une cause du désengagement ou de la faiblesse quantitative des individus engagés ». C’est assez dire que l’ouvrage intéressera qui se préoccupe de la « crise » contemporaine du politique et de ses délicates recompositions.

Danielle Tartakowsky
1 Le lecteur se reportera utilement à plusieurs entrées du Dictionnaire des mouvements sociaux, publié quasi simultanément, en 2009, aux Presses de SciencesPo sous la direction de Olivier Fillieule, Lilian Mathieu et Cécile Péchu. Elles autorisent un fructueux dialogue avec les positions développées dans cet ouvrage auxquelles certains font contrepoint.
Pour citer
Danielle Tartakowsky, « Compte rendu de Sandrine Nicourd (dir.), Le travail militant, 2009 », Le Mouvement Social, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1526.
Mise en ligne le 2 octobre 2009.
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