Ander Delgado Cendagortagalarza, Trabajo y vida cotidiana en la “otra” Bizkaia, 1876-1923, 2009

Ander Delgado Cendagortagalarza, Trabajo y vida cotidiana en la “otra” Bizkaia, 1876-1923. Madrid, Catarata, 2009, 181 pages.

La province de Biscaye est l’un des grands centres industriels espagnols dès la fin du XIXe siècle, à cause, entre autres, de la diffusion du procédé Bessemer pour la fabrication de l’acier en série. Celui-ci donnait au Pays Basque un avantage sur ses concurrents puisque le minerai local était spécialement approprié à ce procédé. Mais si la province connut ainsi un développement économique et social intensif, ce dernier ne toucha pas de la même façon toutes les zones. Là réside l’un des rares regrets suscités par le très bon livre d’Ander Delgado. En effet, sa recherche concerne uniquement les localités industrialisées de la Biscaye orientale, qui resta en grande partie à l’écart des bouleversements évoqués. Les ouvrages consacrés à l’histoire sociale et économique de la Biscaye industrielle sont abondants et d’une grande qualité, à l’exemple, si on s’en tient aux dernières années, les excellents travaux de Manuel Montero, Antonio Escudero ou Pedro María Pérez Castroviejo. Cependant, la production scientifique autour de la Biscaye non industrielle est beaucoup plus rare. Certes, quelques chercheurs lui ont accordé des belles pages, mais toujours dans le cadre d’études sur toute la province ou d’un sujet réduit.

L’une des grandes réussites de la recherche est d’avoir choisi un plan de travail prudent et adéquat. Etudier toute la partie orientale de la province aurait représenté une tâche trop vaste avec, certainement, des résultats confus et partiels. L’auteur a préféré sélectionner sept communes représentatives des différentes configurations économiques. A cette fin, il a mobilisé l’ensemble des sources disponibles, soumises à un traitement approfondi.

Delgado fait un portrait minutieux du monde strictement rural : la population, les activités économiques et la structure de la propriété. D’après lui, la petite taille et la location des exploitations maintenaient une tension constante. Les difficultés étaient aggravées pour l’insuffisante adaptation de la production aux nouveaux marchés urbains des alentours, ce qui aurait pu contribuer à l’intégration des fermes dans l’économie de marché. Les solutions immédiates furent l’émigration (étroitement liée à l’institution du majorat faisant du fils aîné le seul héritier) et l’ouvrier-paysan. On est là assez loin de l’idéalisation, chère au nationalisme basque, d’un monde rural tenu pour authentiquement basque et harmonieux face aux déracinements et aux conflits des cités industrielles. Delgado aurait certes pu s’étendre un peu plus sur ce thème, sachant que d’autres sociétés voisines connurent une mythification semblable (voir les romans d’Armando Palacio Valdés pour les Asturies ou ceux de José María Pereda pour la Cantabrie), sans conduire à des revendications séparatistes aussi fortes. À la différence de ce que l’on constate au Pays Basque, les traditions paysannes des Asturies ne trouveront guère de défenseurs en dehors de quelques cercles ethnographiques très réduits. Il aurait été intéressant d’esquisser les causes de cette évolution divergente des deux provinces. Le chapitre consacré aux communes agro-commerciales apporte des données remarquables, quoique succinctes, sur leurs structures socioprofessionnelles.

Les villes dont les activités sont basées sur la petite industrie font l’objet d’une étude minutieuse. L’auteur accorde une grande attention aux femmes qui, présentes dans l’artisanat trouvèrent moins à s’employer dans les travaux plus physiques des usines. Delgado ne néglige pas l’analyse du mouvement ouvrier, risque fréquent dès que l’on s’écarte du monde de la grande industrie. Selon lui, l’industrialisation lente, sans rupture, expliquerait la permanence d’une pensée conservatrice dont le nationalisme basque va profiter pour se diffuser, fort de sa sensibilité d’origine sociale-chrétienne à l’égard des problèmes sociaux. Sur ce point, on regrette toutefois le peu d’attention aux institutions paternalistes et à leur influence sur l’existence et les formes d’organisation ouvrière. Ainsi reste-t-on sur sa faim à propos de la distinction établie entre « patron négociateur » et « patron autoritaire et paternaliste ».

La pêche côtière artisanale est un autre secteur abordé, trop souvent oublié par les historiens. Delgado évoque le système archaïque des confréries corporatives, leur lente évolution et la faible autonomie ouvrière. Il note les effets de la modernisation (vapeur), grosse consommatrice de capitaux, sur les modes de propriété et la revitalisation du secteur avec l’essor des conserveries apparues à la fin du XIXème à l’initiative d’entrepreneurs français et néerlandais.

Le dernier chapitre, remarquable, mais un peu court, est consacré à la vie quotidienne. L’auteur constate qu’en dépit des apparences, les populations étudiées accédèrent à la modernité urbaine grâce au développement des moyens de transport (notamment ferroviaires). Les progrès de l’éducation, la mode, le cinéma, le football et la professionnalisation de sports traditionnels (tels que la pelote basque) touchèrent aussi les Biscaïens qui ne résidaient pas dans les villes industrielles. Quelques développements sur le poids des entreprises dans la vie quotidienne des petits villages auraient été utiles. En tout état de cause, ces absences ne sont pas des carences et nos attentes témoignent d’abord de l’intérêt pris à la lecture de l’ouvrage.

Jorge Muniz Sanchez
Pour citer
Jorge Muniz Sanchez, « Compte rendu de Ander Delgado Cendagortagalarza, Trabajo y vida cotidiana en la “otra” Bizkaia, 1876-1923, 2009 », Le Mouvement Social, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1555.
Mise en ligne le 29 novembre 2009.
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