Roderick Macfarquhar, Michael Schoenhals, La dernière révolution de Mao : Histoire de la Révolution Culturelle 1966-1976, 2009

Roderick Macfarquhar, Michael Schoenhals, La dernière révolution de Mao : Histoire de la Révolution Culturelle 1966-1976. Paris, Gallimard, 2009, 808 pages, « nrf essais ».

Tout comme Mao Zedong, qui en fut l’instigateur, la Révolution Culturelle chinoise est devenue un objet historique. Le livre dont traite cette recension en fournit la démonstration. Le plus âgé des deux auteurs, Roderick Macfarquhar, avait publié auparavant chez Oxford University Press entre 1974 et 1997, une trilogie devenue un classique, The Origins of the Cultural Revolution (1956-1966). Sur ce socle il a bâti avec Michael Schoenhals, plus jeune que lui d’une vingtaine d’années, une solide histoire des dix années qui ont suivi, en bénéficiant de l’aptitude exceptionnelle pour trouver des sources inédites dont a fait preuve ce chercheur, connu notamment pour son recueil de documents China’s Cultural Revolution, 1966-1969: not a Dinner Party, paru chez Sharpe, à Armonk New York) en 1996.

La richesse des informations actuellement disponibles sur ces dix années tragiques est considérable. Dans un ouvrage constitué par un recueil d’articles paru en 2006 à Stanford University Press, sous la direction de J. W. Escherick, P. G. Pickowicz et A. G. Walder, intitulé précisément The Cultural Revolution as History, ces auteurs évaluent la masse des matériaux disponibles pour les historiens travaillant sur ce sujet à six fois ce qu’elle était vingt ans plus tôt. Une partie de ces sources est constituée par d’innombrables annales, chroniques locales, biographies (zhuan), journaux intimes (riji) et biographies chronologiques (nianpu). Notre connaissance de Mao Zedong, Zhou Enlai, Zhu De, Peng Dehuai, Chen Yun et de dizaines d’autres dirigeants s’enrichit ainsi de mois en mois. On dispose de 44 034 pages imprimées reproduisant, bien que de façon souvent peu rigoureuse, les journaux et les tracts des gardes rouges. Par contre, le texte des huit volumes des oeuvres (wenji) de Mao Zedong depuis 1949 ainsi que des 13 volumes de ses brouillons (wengao), discours, rapports, et remarques entre son entrée victorieuse à Pékin et sa mort a été établi avec soin. Une solide bibliographie (en chinois, japonais, anglais et autres langues européennes) de la Révolution Culturelle a pu été établie sous la direction d’Eugene W. Wu (The Cultural Revolution: a bibliography, 1966-1996) à Harvard University Press en 1998 et Song Yongyi qui en avait été le maître d’œuvre a publié en 2002 une volumineuse banque de données électroniques sur le même sujet (The Cultural Revolution database CDROM) à l’Université de Hong-Kong. Macfarquhar et Schoenhals ont été ainsi suffisamment armés pour pouvoir intégrer sans risque dans leur récit des informations fournies par « l’histoire indiscrète » (waishi), qui colporte à la fois des faits que cache l’histoire officielle et des informations invérifiables ou controuvées, comme l’irremplaçable ouvrage de Wang Nianyi Dadongluan de niandai (« Une décennie de chaos »), parue à Zhengzhou, au éditions du Henan, en 1988. On peut considérer que les grandes lignes du récit des principaux événements survenus durant la Révolution Culturelle tel qu’il apparaît dans les vingt-cinq chapitres de leur livre résistera à l’épreuve du temps : il s’agit du meilleur ouvrage de référence sur le sujet.

Les quatre premiers chapitres analysent le déclenchement du cataclysme. Les auteurs établissent avec rigueur le rôle déterminant de Mao Zedong à son origine, la ruse qu’il a déployée contre ses adversaires, la minutie de sa préparation d’une opération qu’ils comparent à des opérations de guérilla, notamment pendant ces cinquante jours durant lesquels Mao, absent de Pékin, laissa Liu Shaoqi sans instructions s’enfoncer dans une crise née sur les campus de Pékin. Mao, mis en difficulté en janvier 1962 par ce même Liu Shaoqi, lors de la réunion des 7 000 cadres, pour le bilan désastreux du Grand Bond en avant et de la terrible famine (trente millions de paysans morts de faim en trois ans!) qui en était la conséquence directe; craignait depuis lors de subir le sort de Khrouchtchev renversé à l’automne 1964 par le comité central du Parti Communiste de l’Union Soviétique. Il donnait désormais une signification sinistre au slogan des premières années du régime selon lequel l’« URSS d’aujourd’hui était la Chine de demain » : Mao repoussait comme un cauchemar la perspective d’une Chine où, comme en URSS, la révolution serait morte, tuée par la bureaucratie érigée en nouvelle classe exploiteuse. Il redoutait que ses plus proches lieutenants, Liu Shaoqi, Deng Xiaoping, Zhou Enlai ou Chen Yun, comme ils l’avaient tenté en 1961-1962, ne se hâtent, dès sa disparition, de décollectiviser la terre et de suivre une voie « révisionniste » en « oubliant la lutte des classes ». La Révolution Culturelle apparaît ainsi non pas comme une banale lutte de Mao pour reconquérir la plénitude de son pouvoir, mais l’ultime épisode d’un combat mené par le Grand Timonier pour faire triompher l’utopie totalitaire de son socialisme égalitaire.

Les chapitres 5 à 10 décrivent l’embrasement progressif du pays tout entier depuis les campus de Pékin où Mao avait fait allumer les premiers feux. L’exposé est clair. La paranoïa de Mao est à son comble quand, lors de son 73e anniversaire, le 26 décembre 1966, il porte un toast « au déroulement de la guerre civile nationale générale ». Les chapitres 11 à 16 font apparaître les premières difficultés. Déjà Mao avait refusé d’avaliser la « Commune de Shanghai », proclamée en février 1967 par les gardes rouges et les ouvriers « rebelles » de cette ville où, sur le modèle de la Commune de Paris de 1871, le pouvoir serait confié à des dirigeants élus en assemblée générale et constamment révocables: il fallait « un noyau dur, un parti politique, quel qu’il soit », avait-il dit à Zhang Chunqiao ainsi désavoué : l’insurrection populaire à laquelle Mao appelait était limitée au renversement des cadres qui déplaisaient au despote. Le désordre devait déboucher sur un nouvel ordre, lui même plus tard renversé et ceci à l’infini, dans une métaphysique de la contradiction érigée en un art de gouverner paradoxal. De plus en plus l’Armée Populaire de Libération, qui avait presque partout « soutenu la gauche » à l’appel de Lin Biao, contrôlait un mouvement qui, sur les campus de la capitale, dégénérait en affrontements stériles entre groupuscules rivaux se réclamant également de l’autorité de Mao Zedong. Le virage décisif se produisit en juillet 1967 à Wuhan (chapitre 12). Mao, sûr de son charisme, s’était rendu incognito le 14 juillet 1967 dans cette triple ville paralysée par un conflit entre les « rebelles » retranchés dans le campus universitaire d’où ils lançaient leurs raids et les « conservateurs » de « l’armée du million de héros », recrutée parmi les ouvriers des aciéries par la direction locale du parti. Ces derniers, à la différence de ce qui venait de se passer à Shanghai en janvier-février, avaient reçu l’appui de la garnison. Et Mao dut s’enfuir piteusement en pleine nuit dans un avion escorté par une escadrille de chasseurs en laissant la place à des troupes envoyées de Pékin pour imposer une étrange révolution prolétarienne! Dans le court terme, cette crise humiliante pour Mao précipita la formation des comités révolutionnaires et la reconstruction du parti, tandis que les gardes rouges étaient dissous par lui en juillet-août 1968 et qu’une dizaine de millions d’entre eux étaient exilés dans des lointains villages. Ce retour à l’ordre s’accompagna du lancement d’une campagne de « purification des rangs de classes » (chapitre 15) qui fut sans doute encore plus coûteuse en vies humaines que ne l’avait été la terreur des gardes rouges durant l’été 1966. Les chapitres 17 à 20 décrivent la première tentative de Mao pour stabiliser le chaos en s’appuyant sur Lin Biao. Je pense comme les auteurs que Mao décida de se débarrasser de ce nouveau successeur désigné dès le 18 octobre 1969 quand le maréchal, jusque là très prudent, avait, sans le consulter, par son « ordre du jour numéro un » mis en mouvement plus d’un million de soldats en vue de s’opposer à une attaque surprise supposée de l’armée rouge soviétique: la Révolution Prolétarienne semblait ouvrir la voie à un bonapartisme rouge. Je pense aussi que le prudent dossier (chapitre 19) consacré à l’éviction de Lin Biao, poussé méthodiquement à la faute par Mao et mort durant sa fuite éperdue en avion en direction de l’URSS en septembre 1971, permet de conclure à l’absence d’un véritable complot du maréchal, sauf peut être durant les dernières semaines, mais c’était pour fuir et non pour frapper. La seconde tentative de consolidation transitoire du pouvoir sous Zhou Enlai (chapitre 20), puis sous Deng Xiaoping réhabilité dès février 1973 (chapitre 22) ne pouvait pas réussir davantage, ni non plus la promotion incomplète de la bande des Quatre, avec l’ascension accélérée du médiocre Wang Hongwen. La présentation de ces années 1972 à 1976 faite par nos auteurs a été confirmée pour l’essentiel un an plus tard par F. C. Teiwes et W. Sun dans leur livre The End of the Maoist Era : Chinese Politics During the Twilight of the Cultural Revolution, publié en 2007 par M. E. Sharpe à Armonk (New York). Toutefois ces derniers, spécialistes en « tiananmenologie », l’équivalent chinois de la kremninologie, jugent les événements en terme de lutte d’influence de quelques quarterons d’ambitieux sur un Président peu à peu envahi par une terrible maladie, la maladie de Charcot, qui en faisait un gâteux lucide. Macfarquhar et Schoenhals ont eu le rare mérite d’analyser aussi la poussée populaire qui sapa à la base le dérapage gauchiste : les paysans poussent de façon obscure et obstinée à la décollectivisation (pages 464 à 470) et le mouvement de la Place Tian’anmen, au début avril 1976, portait condamnation de toutes les intrigues de la « bande des quatre ». L’arrestation en octobre 1976 de la bande des Quatre, un mois après la mort de Mao, était un putsch légitimé à l’avance par la mobilisation populaire, ce qui explique sa facilité.

La conclusion est modeste et prudente. Nos auteurs voient dans ces années tourmentées l’ultime échec subi par Mao dans son projet de moderniser la Chine en suivant une voie spécifiquement chinoise, tout comme le souhaitaient les conservateurs nationalistes de la fin du XIXe siècle qui ne voulaient prendre à l’Occident que sa technologie en protégeant l’essence de la culture chinoise contre les pollutions spirituelles venues de l’étranger.

Alain Roux
Pour citer
Alain Roux, « Compte rendu de Roderick Macfarquhar, Michael Schoenhals, La dernière révolution de Mao : Histoire de la Révolution Culturelle 1966-1976, 2009 », Le Mouvement Social, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1564.
Mise en ligne le 20 décembre 2009.
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