Philippe Panerai, Paris métropole, formes et échelles du Grand-Paris, 2008

Philippe Panerai, Paris métropole, formes et échelles du Grand-Paris. Paris, Éditions de la Villette, 2008, 245 pages.

Paris métropole, formes et échelles n’est pas l’essai d’un historien. Cet ouvrage revendique cependant sa filiation avec l’histoire. La ville est faite de sédimentation, de formes urbaines héritées, d’une accumulation de bâtis, de grands gestes, d’innovations et d’expériences qui ont transformé ses paysages et ses modes d’habitation. Son auteur, Philippe Panerai, architecte urbaniste reconnu, se pose en témoin et en acteur de la transformation de l’agglomération parisienne, des Trente glorieuses aux années 2000. En 1967, associé à l’équipe de Louis Arretche, architecte en chef de plusieurs ZUP de la région parisienne, il planche sur le concours emblématique de l’aménagement du quartier des Halles, appelé à devenir le principal nœud de connexion de la capitale et de ses banlieues.

Pour Philippe Panerai, Paris est un lieu de passage trop étroit. L’architecte préfère observer l’agglomération parisienne à sa juste échelle et la comparer à d’autres métropoles ; il enseigne, mène des études, se frotte aux mondes des élus locaux, compose avec les maîtres d’ouvrage et s’implique dans les débats prospectifs sur l’aménagement de la région capitale. Dans Paris métropole, formes et échelles, l’enseignant chercheur se plie à un exercice de recension et d’égohistoire, arc-bouté sur une connaissance érudite des travaux de ses pairs, urbanistes et architectes, imprégné des recherches d’historiens, de géographes, de sociologues et d’économistes. Sa réflexion est un modèle d’hybridation des savoirs urbains.

La sortie du livre, en 2008, s’inscrit dans une actualité, celle du retour du Grand Paris, et dans un contexte de concurrence et de tension entre capitales et périphéries ségrégées françaises et, bien au-delà, entre métropoles européennes, américaines et asiatiques. Sa description des transformations de l’agglomération parisienne s’assigne l’ambition de projeter son devenir à la lumière de son passé contemporain. Le projet éditorial est construit autour de sept chapitres thématiques qui mettent en perspective l’histoire de la densité de la métropole et du redéploiement de ses limites. Philippe Panerai scrute l’entrecroisement des échelles de la vie urbaine francilienne. Il passe d’un quartier à un arrondissement parisien, d’une commune historique de la banlieue rouge aux villes nouvelles programmées dans les années 1960. Il met en relief l’emprise inégale de leur voirie, de leurs jardins publics, de leurs équipements, de leur habitat et de leur activité économique.

Une attention particulière est portée à la variété des tissus de l’agglomération, des zones pavillonnaires qui dominent l’espace urbanisé aux grands ensembles qui ne peuvent être réduits aux formes stigmatisées de la barre et de la tour. Pour mieux saisir les enjeux actuels de la reconversion de l’agglomération parisienne, Philippe Panerai contextualise l’évolution des maux de la civilisation urbaine, liées à la ségrégation, à la défaillance des transports publics ponctuée par l’abandon de la première génération de tramways et la dualisation de deux métros, celui des Parisiens, dense et bien doté, et celui des banlieusards, le RER, en quête de nouvelles interconnexions circulaires et d’un réseau plus étendu. Ces maux se nourrissent de la pénurie chronique de logements salubres, jamais résorbée depuis le XIXe siècle, de la polarisation des richesses en certains lieux, d’une planification urbaine défaillante qui a longtemps privilégié l’étalement, la voiture et les centres commerciaux mastodontes au détriment d’une densification qui préserve les espaces naturels et offre aux citadins une mobilité maîtrisée et un accès aux services publics.

Le recours à l’histoire met en évidence la prégnance des conflits et des clivages entre Paris et sa proche banlieue, entre l’agglomération dense et la seconde couronne de l’Île-de-France. L’auteur reprend à son compte les images, en vogue sous la Troisième République, d’une banlieue colonisée par la capitale. Une colonisation qui, sur le modèle de l’Outre-mer, aurait permis la construction d’équipements et d’infrastructures tout en figeant la domination parisienne qui annexe et exproprie ses marges.

Pour dessiner le Grand Paris des temps modernes, Philippe Panerai ose une critique argumentée, jamais polémique, de la question centrale, restée pourtant taboue, de la gouvernance politique, administrative et économique de ce territoire-capitale qui a produit plus d’opacité et d’inégalité que de solidarité. Il convoque l’histoire sociale, politique et urbaine pour remettre en cause le modèle radioconcentrique hérité des fortifications de Thiers, de l’annexion de 1860, de l’égoïsme parisien qui, en 1898, interdit l’accès des lignes du métropolitain aux banlieusards. Il souligne les occasions ratées, depuis le préfet Haussmann, de penser les ruptures urbaines et d’étendre les limites de la capitale aux communes suburbaines et finit par s’interroger sur la légitimité du périmètre de la région Ile-de-France qui est « à la fois trop grande pour représenter et gérer l’agglomération, et trop petite pour contrôler l’aire urbaine qui a dépassé depuis longtemps ses frontières et s’étend sur la frange des régions voisines ».

De fait, les schémas d’organisation et d’aménagement successifs de 1960, 1965, 1976 et 1994 ne sont pas parvenus à infléchir le modèle historique de développement concentrique de l’agglomération. Pour contrer ce mouvement, éviter l’étouffement et la muséification de la capitale, s’attaquer à l’empilement administratif, au fractionnement des institutions locales et au sous-équipement de l’agglomération parisienne, Philippe Panerai propose une organisation polycentrique de ce territoire répartie sur trois échelles hiérarchisées ; une zone dense de 5 à 6 millions d’habitants, une zone plus distendue de 8 millions d’habitants incluant les villes nouvelles et les terres agricoles composant les trois quarts du territoire régional et, enfin, une aire géographique plus vaste, sous influence parisienne, de 100 kilomètres de rayon concentrant 15 millions d’habitants soit près de 25 % de la population métropolitaine. Cette « polycentralité hiérarchisée », avec pour épicentre et moteur le leadership du Grand Paris, renouerait, selon son auteur, avec l’histoire de la dissémination puis de l’intégration des abbayes, des fortifications, des ports ou des cités jardins des années 1920-1930. L’usage de l’histoire est ici essentiel pour saisir le poids des coupures urbaines et la disparité des densités. Depuis l’entre-deux-guerres, plus l’on s’éloigne de Paris et de la première couronne, plus le goût du pavillonnaire et l’individualisation du logement contrarient la densification ; Paris ne représente plus que 5 % de la zone dense de l’agglomération francilienne, mais conserve sur la longue durée la plus forte densité (248 heures/ha à Paris, contre 16 heures/ha à Marne-la-Vallée). Même les grands ensembles de seconde couronne, avec leurs espaces libres au sol, ne sont guère plus denses que la banlieue pavillonnaire si décriée.

À l’appui d’une riche cartographie et d’une iconographie abondante, Philippe Panerai se plaît à rappeler que l’urbanisation des banlieues a fait d’elles des lieux d’invention incarnés et matérialisés par Le Nôtre, la percée des canaux de Saint-Denis et de l’Ourcq et l’édification des écoles de la Légion d’Honneur, de Saint-Cyr, des premières maisons et églises en béton, des aérogares, des cités d’habitations à bon marché jusqu’au Stade de France. Sur les traces de François Maspéro, l’auteur du très beau récit Les Passagers du Roissy-Express, Philippe Panerai nous livre sa lecture de la « ville métropole » idéale qui se mesurerait au Grand Londres. Son essai n’a pas la rigueur d’un ouvrage scientifique aux notes de bas de pages explicites et aux sources référencées. Ce livre de conviction ne prétend pas à l’objectivité. Les mots de son auteur trahissent au contraire des sentiments bienveillants à l’égard du Grand Paris et un parti pris en faveur de la continuité géographique et de l’épaisseur historique caractéristique de la ville compacte.

S’agissant d’une région qui concentre 22 % des zones urbaines sensibles et 30 % de la population éligible aux dispositifs de la politique de la ville, on pourra reprocher à l’auteur de ne pas analyser les tenants de la fracture sociale et urbaine assise sur les disparités de la rente foncière, des finances locales et des dotations publiques qui ont maintenu et creusé les écarts de richesses entre territoires franciliens. On regrettera également l’absence de toute référence au débat Paris/Province qui a pesé sur l’élaboration des politiques publiques d’aménagement du territoire, si l’on pense par exemple à la décentralisation industrielle amorcée dans les années 1950. Ces remarques n’atténuent en rien les qualités de cet essai historique et prospectif sur un territoire, le Grand Paris, qui a été au cours des XIXe et XXe siècles, et est encore aujourd’hui, l’épicentre de la relégation, des mouvements sociaux, des dynamiques de développement économique, des coopérations intercommunales et des enjeux de péréquation financière de la France contemporaine.

Emmanuel Bellanger
Pour citer
Emmanuel Bellanger, « Compte rendu de Philippe Panerai, Paris métropole, formes et échelles du Grand-Paris, 2008 », Le Mouvement Social, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1602.
Mise en ligne le 13 février 2010.
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