Johanna Siméant, La Grève de la faim, 2009

Johanna Siméant, La Grève de la faim. Paris, Les Presses de sciences po, 2009, 142 pages. « Contester ».

L’ouvrage de Johanna Siméant constitue le sixième titre de la collection Contester dirigée par Nonna Mayer aux Presses de sciences po. L’existence de cette collection destinée à faire le point sur certains modes de mobilisation constitutifs de la Contentious politics1 chez un éditeur lié à une institution qui doit à sa vocation constitutive de s’être longtemps focalisée sur les formes conventionnelles de la politique est, en soi, un symptôme des bouleversements qui affectent le politique depuis trois ou quatre décennies et valent à la sociologie des mobilisations de s’être affirmée pour un champ autonome de la science politique. Les deux volumes consacrés à La Grève et à La Manifestation retraversaient l’abondante bibliographie en se donnant pour une analyse critique de la recherche et de ses acquis. L’ouvrage de Joanna Siméant diffère de l’un et l’autre en ce qu’il constitue la première tentative de synthèse relative à un mode d’action dont l’actualité retrouvée n’est jamais d’excellent augure.

Ce moyen d’action « pas tout à fait comme les autres » par les connotations morales et le risque de mort qui l’accompagnent a surgi de manière à peu près concomitante dans les milieux carcéraux de divers pays d’Europe à la fin du XIXe siècle. Son appropriation par d’autres acteurs et son expansion, selon des rythmes irréguliers, lui valent d’avoir pris place dans les répertoires d’action du XXe siècle dans une multiplicité d’États, sans égard pour la diversité des cultures ou des régimes (n’était la nécessaire existence d’une sphère publique, fut-elle restreinte). L’analyse de Johanna Siméant se fonde sur les recherches antérieures qu’elle a menées sur la cause des sans papiers2, mais également sur un solide corpus constitué à partir de diverses bases de données dont elle nous livre une analyse critique. Elle fait naturellement à la France une place notable, mais s’inscrit dans une perspective globalisante qu’il convient de souligner. L’ouvrage accorde une attention soutenue aux récents travaux théoriques relatifs à la violence faite aux corps et s’attache à analyser les liens entre ce mode d’action et le jeûne, dont on sait la place dans toutes les grandes religions. Il invite toutefois à se défier des approches trop exclusivement culturalistes en prêtant une attention soutenue aux formes de socialisation qui contribuent à sa circulation. S’il rappelle la force de la référence à Gandhi, il montre en effet, tout aussi bien, le rôle souvent déterminant des proximités construites avec des militants issus de la non-violence ; des militants qui jouent un rôle fréquemment majeur dans la transmission concrète et matérielle de certains savoir-faire indispensables aux grévistes de la faim.

Si l’ouvrage conforte certaines des opinions répandues sur la grève de la faim, il réévalue, à plus fort titre, bien des idées reçues. Cette forme d’action, plus répandue qu’on ne l’imagine touche une pluralité d’acteurs, notamment parmi les plus démunis. Ainsi, les sans papiers ou les prisonniers, auxquels cette forme d’action permet de mettre en cause le monopole supposé de la violence légitime de l’État en affirmant leur maîtrise d’une autre violence, celle qu’ils s’infligent à eux-mêmes. Elle est souvent collective, mais touche également une pluralité d’individus qui choisissent de se dresser ainsi contre les blocages d’administrations de toute espèce en signifiant par là la résistance des « petits » face à la machine aveugle. Elle affecte également des organisations ayant pourtant accès à d’autres répertoires d’action, quand même elle demeure relativement exceptionnelle s’agissant des organisations ouvrières. Le caractère émotionnel de ce mode d’action n’est en rien synonyme d’irrationalité. L’ouvrage montre au contraire que, inscrit presque toujours dans une stratégie, il est conduit, ou du moins soutenu, par des mouvements qui en maîtrisent la technique, en permettant à qui y recourt de se réaffirmer en sujet politique. L’État démocratique, susceptible de se retrouver en position d’accusé doit du reste inventer des réponses propres à contrer des effets qui peuvent être dévastateurs. Cette forme d’action porte à son paroxysme certains traits inhérents aux marches, dont on avait, ici même, constaté la résurgence3 : ainsi le rapport à l’ascèse, l’exposition du corps en vue de souligner la dimension morale du combat et de mettre l’adversaire en difficulté sur le plan éthique ou encore la difficulté à véhiculer une mémoire. Cela doit inciter à poursuivre la réflexion sur le sens de ces résurgences au regard d’un répertoire d’action qui n’en finit décidément plus d’être ébranlé

Danielle Tartakowsky
1 Charles Tilly, Sidney Tarrow, Politique(s) du conflit. De la grève à la révolution, Paris, Les Presses de sciences po,  2008.
2 Johanna Siméant, La cause des sans-papiers, Paris, Presses de Sciences Po, collection Académique, 1998.
3 Michel Pigenet, Danielle Tartakowsky (dir.), Les « marches », Le Mouvement social, n°202, janvier-mars 2003.
Pour citer
Danielle Tartakowsky, « Compte rendu de Johanna Siméant, La Grève de la faim, 2009 », Le Mouvement Social, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1627.
Mise en ligne le 2 avril 2010.
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