Anne-Claire Rebreyend, Intimités amoureuses. France 1920-1975, 2008

Anne-Claire Rebreyend, Intimités amoureuses. France 1920-1975. Toulouse, PUM, 2008, 340 pages.

À la croisée de l’histoire du genre et de l’histoire des sexualités, l’histoire de l’intimité amoureuse entend aussi s’en démarquer. Introduire l’amour et les sentiments permet non seulement d’interroger les normes sexuelles et de genre qui régissent les comportements et les croyances des individus, mais aussi de s’écarter de l’histoire de la domination masculine pour faire ressortir les espaces de complicités entre les sexes, de liberté des femmes ou les souffrances des hommes accablés par le modèle viril dominant.

L’Association pour l’autobiographie et le patrimoine autobiographique fondée en 1992 par Philippe Lejeune offre les principales sources de cette recherche : 247 textes (récits autobiographiques écrits ou oraux, journaux intimes, correspondances) produits par autant d’hommes que de femmes, de tous les milieux sociaux. Ce fonds a été complété par près de 2500 lettres envoyées à la journaliste radiophonique Ménie Grégoire, à Simone de Beauvoir ou au Mouvement français du planning familial, autant d’institution ou de personnes promues « spécialistes du cœur ». Contre les historiens qui se méfient trop du travail de reconstruction du vécu qu’opèrent l’écriture autobiographique, surtout en matière de sexualité, l’auteure réplique qu’elle s’intéresse moins à la vérité des faits et des pratiques qu’aux représentations qui les informent.

Anne-Claire Rebreyend, insiste sur la libération de la parole sur la sexualité et en particulier de la parole des femmes. Cette « volonté de dire » va croissant sur toute la période étudiée et s’inscrit dans ce qu’avait déjà observé Anne-Marie Sohn pour la période antérieure, à partir des archives judiciaires. Pour autant elle ne souscrit pas à l’idée d’une libération, citant David Halperin elle estime que « la libération sexuelle a peut-être libéré nos sexualités, mais elle ne nous a pas libérés de notre sexualité » (p.310). Dans l’entre-deux-guerres, temps de l’intimité feutrée, l’idéal du mariage d’amour triomphe dans les romans ou le cinéma, mais les couples restent étroitement surveillés par leur famille : le temps de fréquentation est bien court et les normes de genre pèsent lourdement, surtout sur les jeunes femmes de la bourgeoisie catholique. L’amour se bâtit sur l’entente, les responsabilités communes, le partage des mêmes valeurs, bien plus que sur l’harmonie physique, à peine évoquée dans les récits. L’éducation sexuelle est quasiment inexistante, les enfants enquêtent par eux-mêmes auprès de copains ou de cousins, même les dictionnaires restent muets. Les ouvrages de sexologie qui se multiplient à l’époque (ce sont surtout des traductions) semblent n’avoir qu’un impact limité, ils ne sont en tout cas jamais cités. Pourtant quelques allusions, notamment de frustration, laissent supposer une érotisation des couples en cours. L’éloignement des jeunes, (à Paris, en Algérie, par l’immigration) la lecture de quelques ouvrages plus ou moins révolutionnaires (l’essai de Léon Blum sur l’amour libre) autorisent de rares autobiographique moins conventionnelles.

Pendant la guerre, puis, surtout, les Trente glorieuses, temps de l’intime questionné, la double morale recule. Les formes de l’entrée dans la sexualité se rapprochent entre les hommes et les femmes. A la prostituée, ils préfèrent de plus en plus une jeune femme de leur âge ou une femme plus âgée, les filles de leur côté pratiquent assidûment le flirt, véritable éducation des corps. A côté de la traditionnelle dichotomie entre la fille sérieuse et la fille facile apparaît l’amoureuse à qui l’on pardonne d’oser désirer, y compris avant le mariage. Pourtant, si les pratiques sexuelles se diversifient, seuls les écrits masculins en témoignent explicitement. L’absence de contraception efficace freine la libéralisation des mœurs. D’après une enquête de l’INED de 1956, 56% des personnes interrogées n’ont jamais entendu parler de limitation des naissances. De fait, les correspondances et les journaux intimes parlent plus de grossesse non voulues, de fille mère ou d’avortement que de diaphragme ou de préservatif. L’auteure avance l’hypothèse que la croissance des naissances non désirées, en partie responsable du baby boom, serait due aux changements dans l’intimité du couple. La sexualité devenant l’expression du sentiment amoureux, la tolérance vis-à-vis des méthodes traditionnelles de limitation des naissances, souvent incommodes, diminue.

Enfin dans la seconde moitié des années 1960 et les années 1970, temps de l’intimité exhibée, les confidences sur les pratiques sexuelles deviennent monnaie courante dans les récits autobiographiques. La contraception se répand, les comportements des hommes et des femmes se rapprochent de plus en plus, les divorces et la cohabitation juvénile croissent. Désormais les femmes revendiquent et recherchent l’orgasme, où le feignent à défaut de le ressentir. Anne-Claire Rebreyend souligne que nombreuses sont les femmes, nées dans l’entre deux guerres et déçues par un premier mariage, qui se lancent dans une nouvelle vie amoureuse et sexuelle. La sexologie tend à envahir les médias et avec elle la crainte de ne pas être normal(e). Les idéaux de l’orgasme simultané et de l’orgasme vaginal se diffusent.

La difficulté principale qu’occasionne l’exploitation de telles sources tient à la tension difficile entre les généralisations sur le contexte et la singularité de chaque cas. Anne-Claire Rebreyend parvient tout à la fois à citer la plupart des textes à titre d’exemple et à laisser leur place aux parcours irréductibles de quelques récits hors normes. Ceux-ci, toujours minoritaires, révèlent la part de liberté individuelle toujours possible. Une Charlotte, catholique, qui vit tranquillement sa bisexualité dans l’entre-deux-guerres sans se soucier du discours de l’Eglise ni des explications médicales ni même des constructions identitaires lesbiennes alors en essor. Une Denise, femme adultère de prisonnier sous Vichy, avide de tendresse et de sexe et qui surjoue les codes de genre pour mieux arriver à ses fins. En revanche, les sources n’autorisent pas une analyse fine des comportements en fonction de l’origine sociale ou religieuse des narrateurs. Le ton, toujours juste, montre bien l’empathie et le respect avec lesquels la chercheuse a entouré ses sources.

Si Anne-Claire Rebreyend se montre attentive aux multiples sources culturelles (films, romans, chansons) qui expriment à leur manière ces modifications de l’intimité on peut regretter qu’elle ne leur donne qu’un statut illustratif sans les exploiter en eux-mêmes.

Sylvie Chaperon
Pour citer
Sylvie Chaperon, « Compte rendu de Anne-Claire Rebreyend, Intimités amoureuses. France 1920-1975, 2008 », Le Mouvement Social, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1659.
Mise en ligne le 26 mai 2010.
© 2001-2007 Le Mouvement Social.