Marianne Debouzy, Le monde du travail aux États-Unis : les temps difficiles (1980-2005), 2009

Marianne Debouzy, Le monde du travail aux États-Unis : les temps difficiles (1980-2005). Paris, L’Harmattan, 2009, coll. « Logiques sociales », 290 pages.

« Nous ne prétendons en aucun cas présenter un tableau exhaustif de l’ensemble des mondes du travail. Nous avons axé notre étude sur la classe ouvrière, en sachant que ce concept est controversé et en nous interrogeant sur ce qu’il recouvre aujourd’hui », précise Marianne Debouzy dès les premières lignes de son dernier ouvrage. Les transformations du travail de cette classe ouvrière américaine, ou plutôt de cette classe des travailleurs subalternes, comme elle choisira de la nommer dans la conclusion de son ouvrage, l’auteur se propose de les appréhender à partir de différents matériaux : des enquêtes publiées par des chercheurs américains et français, des articles parus dans la presse, des témoignages d’acteurs au cœur de ces évolutions.

Dans les deux premiers chapitres de l’ouvrage, l’auteur commence par réinscrire ces transformations du travail dans une double histoire : celle des politiques économiques et sociales des années 1980-2005 et celle, plus ancienne, de la classe ouvrière américaine dont elle montre bien combien elle s’inscrit difficilement dans l’imaginaire collectif d’une société qui se pense sans classes. L’auteur s’attache ensuite à mettre en lumière les recompositions intervenues au cours de la période étudiée. Elle présente ainsi les changements démographiques (entrée massive des femmes sur le marché du travail et regain de l’immigration), mais aussi les évolutions technologiques et les évolutions de l’emploi (déclin relatif de l’industrie et développement des services) qui l’ont affectée. Puis elle s’attelle, plus largement, à l’étude des mutations du travail lui-même, en commençant par analyser les transformations de l’organisation du travail dans un secteur clé : celui de l’automobile. A partir, notamment, de témoignages d’ouvriers qui ont vécu l’adoption du « modèle japonais », elle en présente les effets, non sans rappeler les débats entre chercheurs sur les continuités ou les ruptures entre taylorisme- fordisme et toyotisme. Elle évoque ensuite les mutations du travail dans quelques autres secteurs industriels (la construction, la confection, l’agro-alimentaire et les dockers), puis dans les services. L’auteur s’attarde ainsi sur le modèle Wal-Mart, emblématique à plus d’un titre de ce « nouveau productivisme » marqué par la « coexistence du caractère novateur de la gestion et de l’organisation du travail avec le caractère régressif, archaïque du traitement du personnel ». S’ensuivent deux chapitres qui décrivent la dégradation de la condition ouvrière au cours de la période, et l’attaque contre les droits des travailleurs qui s’y déroule, en ayant pris le soin au préalable de rappeler au lecteur l’étendue de ces droits et la manière dont ils se sont historiquement construits. Le chapitre 7 retrace les grandes évolutions du mouvement social aux Etats-Unis et ouvre la réflexion développée sur les possibilités d’émancipation des travailleurs. Marianne Debouzy y présente la division entre le mouvement syndical traditionnel et les nouveaux mouvements sociaux, plutôt ancrés dans des associations, centrées autour de l’immigration et/ou de lutte contre la pauvreté, mais elle souligne également leurs interactions. Elle montre comment les organisations de travailleurs pauvres et immigrés « ont constitué un défi pour le mouvement syndical » et en quoi elles peuvent contribuer à transformer celui-ci. Prolongeant cette analyse, elle pose dans l’ultime chapitre la question qui parcourt en filigrane tout le livre : « qui parle aujourd’hui pour la classe des travailleurs subalternes aux Etats-Unis ? ». A travers l’étude du divorce entre classes populaires et parti démocrate d’une part et une analyse, très riche de la scission de l’AFL-CIO de 2005 d’autre part, l’auteur s’interroge sur les rapports historiques et actuels entre les classes populaires, le mouvement social et le parti démocrate. Les espoirs qu’elle semble placer dans l’Employee Free Choice Act - qui devait permettre de contourner les obstacles à la procédure de syndicalisation progressivement mis en place par le monde des affaires et le NLRB - et le rappel du soutien d’Obama, lors de sa campagne présidentielle, à cette proposition de loi, laissent au lecteur un goût un peu amer dans la bouche… Faut-il conclure aujourd’hui à un rendez-vous raté ? Faut-il compter « sur la crise financière de la fin des années 2000 pour que les classes populaires retrouvent une ‘présence stratégique’ dans la vie politique américaine », comme Marianne Debouzy le suggère dans les dernières lignes de la conclusion ? Un an après la rédaction de son ouvrage, on aimerait avoir le point de vue de l’historienne sur la question…

Une synthèse et un point de vue, c’est ce que parvient, au final, à offrir cet ouvrage qui réussit par différents biais à conjuguer des talents a priori contraires. Extrêmement pédagogique, pouvant être lu par quelqu’un qui ignorerait tout de l’histoire de la classe ouvrière, du droit du travail et du mouvement syndical aux Etats-Unis, il est en même temps très érudit, et à ce titre d’un grand intérêt pour les spécialistes - peu de conflits sociaux ou d’analyses récentes du travail aux Etats-Unis ayant échappé au regard aigu de la chercheuse. Tout en décrivant avec rigueur et précision cet « autre » translatantique, l’auteur s’autorise toutefois à des comparaisons stimulantes avec les transformations du travail en France, voire à mobiliser des auteurs d’ici (Castel, Beaud et Pialoux, Dejours, Bouquin) pour regarder là-bas… Enfin c’est un livre qui décrit et dénonce la violence des conditions et des rapports de travail sans jamais cesser de mettre en lumière et d’interroger les formes de résistance et les possibilités d’émancipation des travailleurs. Marianne Debouzy signe là un ouvrage à la fois impressionnant et d’une grande modestie, un indispensable que peu auraient pu écrire.

Maud Simonet
Pour citer
Maud Simonet, « Compte rendu de Marianne Debouzy, Le monde du travail aux États-Unis : les temps difficiles (1980-2005), 2009 », Le Mouvement Social, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1664.
Mise en ligne le 25 juin 2010.
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