Mouvement Social
Compte rendu de :

Pierre Bourdieu, Roger Chartier, Le Sociologue et l’historien, 2010

Adèle Momméja
Pierre Bourdieu, Roger Chartier, Le Sociologue et l’historien. Marseille, Agone, en co-édition avec Raisons d’agir et INA éditions, 2010, 112 pages. « Banc d’essais ».

En décembre 1987, l’historien Roger Chartier reçoit le sociologue Pierre Bourdieu pour enregistrer cinq émissions d’entretiens dans le cadre de l’émission « A voix nue » qu’il présente sur France Culture. Plus de vingt ans après, les éditions Agone et Raisons d’agir ont jugé utile de publier ces entretiens dans leur intégralité. Le petit ouvrage, Le sociologue et l’historien, qui vient de paraître dans la collection Banc d’essais reprend les entretiens sous forme de cinq chapitres qui reproduisent le découpage initial des émissions.

Roger Chartier interroge Pierre Bourdieu sur des sujets aussi divers que le métier de sociologue et ses difficultés, la possibilité de réappropriation populaire de ses travaux, la pertinence de la dichotomie entre structure et individus, la signification des concepts d’habitus et de champ. Ces entretiens contribuent à exposer et à préciser certains aspects d’une pensée complexe que Pierre Bourdieu prend soin d’exprimer dans un vocabulaire relativement simple.

Le principal intérêt de la publication de ces entretiens ne réside toutefois pas dans la possibilité d’en faire une énième exégèse de la pensée de Pierre Bourdieu. Car les nombreuses interventions de Roger Chartier montrent qu’il n’entendait pas seulement offrir une tribune au sociologue pour présenter ses idées. Il souhaitait avoir un véritable échange sur des problématiques soulevées par Pierre Bourdieu et que lui-même rencontrait dans sa pratique de l’histoire. Les entretiens nous font ainsi accéder à une discussion entre un historien et un sociologue sur la question des rapports entre histoire et sociologie. Les éditeurs ne s’y sont pas trompés puisque c’est cet aspect qu’ils ont mis en avant en intitulant le livre Le sociologue et l’historien.

On peut cependant s’interroger sur certains aspects implicites de ce titre. L’utilisation des étiquettes « sociologue » et « historien » donne à cette discussion la forme d’une confrontation entre les représentants désignés de l’histoire et de la sociologie. La quatrième de couverture renforce cette idée en présentant les entretiens comme « un dialogue où le sociologue et l’historien confrontent leurs deux disciplines ». Mais Roger Chartier et Pierre Bourdieu parlaient-ils vraiment au nom de leur corporation, depuis les terrains retranchés de leur discipline respective ? Etaient-ils les protagonistes de ce face-à-face entre histoire et sociologie comme le suggère la mise en page de l’ouvrage ?

La préface des entretiens, signée Roger Chartier, réfute en partie l’hypothèse d’une confrontation entre les deux intervenants au nom de leur discipline. Elle explique au contraire que ces entretiens étaient l’occasion de réhabiliter la pensée de Pierre Bourdieu au moment où son ouvrage La Distinction faisait l’objet de nombreuses critiques de la part des historiens. Il s’agissait d’exposer les nombreuses convergences qui pouvaient exister entre la sociologie de Pierre Bourdieu et certaines pratiques de l’histoire.

Les entretiens s’inscrivent d’ailleurs, nous rappelle Roger Chartier, dans une série de collaborations que Pierre Bourdieu entretenait alors avec des historiens. Ce rapprochement fut brutalement interrompu en 1995, quand Pierre Bourdieu accorda à l’historien allemand Lutz Raphaël un entretien dans lequel il interrogeait les rapports entre histoire et sociologie en France et en Allemagne1. Son point de vue a été très mal perçu par beaucoup d’historiens proches de lui qui revendiquaient alors de nouvelles manières de faire de l’histoire, au profit notamment d’un pas de côté vers la sociologie. Pierre Bourdieu niait ces nouvelles pratiques et renvoyaient tous les historiens à une discipline unifiée au mépris de la diversité des manières d’envisager l’histoire.

Dans sa préface Roger Chartier évoque longuement cet entretien qu’il assimile à un « réquisitoire sans appel », à un « jugement impitoyable » contre l’histoire française dans son ensemble. Il rappelle que le ton employé contraste fortement avec celui « critique mais amical » des entretiens de France Culture et présente la lecture de ces entretiens comme un moyen d’oublier le conflit provoqué par l’article de 1995 : « je trouve heureux de pouvoir retrouver ce moment précieux d’un dialogue endommagé un temps par les blessures et les incompréhensions » (p. 15-16).

Mais le souvenir du « réquisitoire » de 1995, omniprésent dans la préface, n’entraîne-t-il pas une focalisation excessive sur les bonnes dispositions de Pierre Bourdieu vis-à-vis de l’histoire à la fin des années 1980 ? La lecture des entretiens offre une réponse ambivalente à cette question. Le premier entretien, consacré au « Métier de sociologue », mobilise clairement la frontière entre l’histoire et la sociologie. Il s’agit notamment d’affirmer la spécificité du métier de sociologue comparé au métier d’historien. Pierre Bourdieu insiste sur l’existence d’une division du travail disciplinaire entre l’histoire et la sociologie, la première étant consacrée à l’étude du passé et la deuxième à l’étude du présent. Le sociologue reprend à son compte une critique que certains historiens ont faite à son travail, celle de ne travailler qu’à partir d’un présent fragile et fuyant : « dans le cas de la sociologie, nous sommes toujours sur des terrains brûlants, et les choses dont nous débattons sont vivantes ; elles ne sont pas mortes et enterrées » (p. 23).

Cette division du travail aurait une influence directe sur l’état de la discipline historique qui, travaillant uniquement sur le passé, serait moins porteuse de conflits. Les historiens sont présentés comme des « gens sans histoire » qui « de temps en temps soulèvent un débat sur la Révolution française ». Cette minimisation des débats d’historiens ayant accompagné la préparation du bicentenaire de la Révolution française est étonnante à une époque où les luttes d’interprétation concernant cet événement paraissent aller au-delà d’une simple querelle de spécialistes. Mais reconnaître que des événements passés peuvent subsister à travers leur mobilisation dans des rapports de force au présent serait admettre que l’histoire ne peut être réduite à une science des choses révolues.

Or Pierre Bourdieu utilise cette conception de l’histoire pour postuler une hiérarchie entre l’histoire et la sociologie. Si la potentialité critique du travail de l’historien est neutralisée par la distance temporelle qui l’éloigne de ses objets, celle du sociologue serait au contraire décuplée par son implication directe dans des enjeux de lutte. Constamment perçue comme une science du conflit, la sociologie serait en proie à une « anxiété du fondement » qui l’enjoindrait à être « plus progressiste scientifiquement ».

Voici donc affirmée dans le troisième entretien la supériorité de la sociologie sur l’histoire. Pierre Bourdieu engage ici une véritable confrontation disciplinaire entre l’histoire et la sociologie que traduit bien le titre Le sociologue et l’historien. L’usage régulier du « nous » pour évoquer la sociologie permet aussi à Pierre Bourdieu de s’auto-désigner comme un représentant de cette discipline et donne à ces entretiens la forme d’un affrontement entre deux corporations.

Néanmoins, les attaques virulentes que Pierre Bourdieu adresse à l’histoire contrastent avec la manière dont il reçoit les interventions de l’historien qu’il a en face de lui. Il manifeste à plusieurs reprises sa satisfaction de le voir proposer des analyses qui rejoignent les siennes. Ainsi, lorsque Roger Chartier s’interroge sur les difficultés liées à l’écriture de l’histoire, qui nécessite d’employer des mots historiquement situés pour rendre compte d’une réalité passée, il acquiesce en expliquant : « tout ce que tu as dit en tant qu’historien, je pourrais le signer en tant que sociologue » (p. 34).

Les critiques adressées à l’histoire par Pierre Bourdieu épargnent donc son interlocuteur, pourtant estampillé « historien ». Le constat n’a rien de paradoxal si on envisage la position qu’occupe Roger Chartier dans le champ historique à la fin des années 1980. Il explique dans la préface que les entretiens étaient l’occasion de montrer que « l’historien comme le sociologue devaient comprendre les luttes de classifications comme aussi réelles que les luttes de classe » (p. 8-9). Cette phrase montre combien il souhaitait alors s’éloigner d’une pratique de l’histoire, héritée de Fernand Braudel, qui se contentait d’analyser les divisions sociales sans prendre en compte les représentations collectives qui façonnent ces divisions autant qu’elles les reflètent.

Le titre de l’ouvrage ne parvient pas à rendre compte de cette position ambivalente de Roger Chartier. Certes il est historien, par sa formation et son statut, mais l’usage de l’étiquette « historien » l’assigne d’emblée à une discipline dont il conteste certains principes d’analyse, encore dominants à l’époque des entretiens. Présenter ces échanges comme une confrontation disciplinaire contribue par ailleurs à nier les compatibilités qui se font jour, au cours des entretiens, entre les analyses de l’historien et celles du sociologue. Ce que nous dit finalement cet ouvrage, c’est que le rôle de l’intellectuel dans la société, les relations entre classifications sociales et représentations collectives, le poids des structures sociales dans les stratégies individuelles sont des problématiques qui concernent autant le sociologue que l’historien. Loin d’une confrontation disciplinaire, les entretiens contribuent à affirmer l’unité de la démarche historique et sociologique et, par là même, à relativiser l’existence de spécificités disciplinaires fortes. En un temps où les collaborations entre historiens et sociologues se font moins au nom d’une unité de problématiques qu’au nom d’une tolérance à l’autre discipline, cette dimension des entretiens mérite d’être soulignée.

Adèle Momméja
1 P. Bourdieu, « Sur les rapports entre la sociologie et l’histoire en Allemagne et en France. Entretien avec Lutz Raphael », Actes de la recherche en sciences sociales, mars 1995, n°106-107, p. 108-122  
Pour citer
Adèle Momméja, « Compte rendu de Pierre Bourdieu, Roger Chartier, Le Sociologue et l’historien, 2010 », Le Mouvement Social, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1687.
© 2001-2007, Le Mouvement Social. Mise en ligne le 27 septembre 2010.