Christophe Capuano, Vichy et la famille. Réalités et faux-semblants d’une politique publique, 2009

Christophe Capuano, Vichy et la famille. Réalités et faux-semblants d’une politique publique. Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009, 347 pages.

Christophe Capuano, dans l’ouvrage qu’il a tiré de son doctorat, défend une thèse à proprement parler, ce qui n’est pas toujours le cas d’autres ouvrages ayant la même origine universitaire. Pour lui, alors qu’il semble évident d’assimiler la famille à Vichy, le régime lui ayant donné de l’importance au point de l’inscrire dans sa devise — « travail, famille, patrie » —, la famille est loin d’y avoir eu, dans la réalité quotidienne, la place qu’on lui a prêtée. Ainsi, le premier but de l’historien est de déconstruire l’image officielle de Vichy, menant une politique de la famille cohérente et forte. Son deuxième objectif est d’inscrire les mesures prises dans un temps long, qui dépasse celui de la conjoncture restreinte de la guerre et de l’occupation, en amont dans la Troisième République finissante, en aval vers la Quatrième commençante. Il souligne notamment comment Vichy a hérité des difficultés d’application et des lacunes du Code de la famille et de la natalité françaises de juillet 1939. Troisièmement, pour mener à bien sa démonstration, l’auteur prend soin de définir ce qu’est pour lui le familial, notion qui « désigne la famille comme catégorie sociopolitique, dont la construction se fait tant au plan institutionnel qu’en pratique, entre les acteurs publics et privés » (p. 22). Enfin, à partir du constat que, contrairement à l’État républicain qui s’intéresse peu à la famille en tant que telle, Vichy a multiplié tant les discours et messages se référant à elle, que les institutions à intitulé familialiste et les annonces d’un vaste programme de politique familiale, le dernier but de l’ouvrage est « d’évaluer la part de faux-semblant dans cet affichage en le confrontant aux réalités politiques et administratives de l’État français » (p. 31).

Pour accomplir cet ambitieux programme, Christophe Capuano suit pas à pas non seulement les discours de Vichy, déjà largement abordés par l’historiographie, et l’élaboration des mesures proclamées à grand renfort de publicité et de propagande, mais surtout leur mise en œuvre concrète. Ce qui lui permet de souligner les « nombreux freins liés à la présence des autorités occupantes mais aussi propres au régime » (p. 45). Dans la lignée des travaux soulignant la complexité et l’enchevêtrement des organismes nés en 1940, Christophe Capuano retrace l’histoire des institutions qui se sont multipliées sans grande cohérence, de la création du ministère de la Famille française le 5 juin 1940, à celle de la Direction de la Famille le 10 août suivant, en passant par le Commissariat général à la famille et les Délégations régionales à la famille en septembre. Toutes ces institutions aux attributions imprécises eurent des problèmes de personnel et de gestion, tout en relevant de divers départements ministériels, dont la Santé et les Finances. Plus graves, ces institutions étaient pauvrement dotées : en contradiction avec le discours familialiste des gouvernants, le budget consacré à la famille par le gouvernement de Vichy fut vingt fois inférieur à celui consacré aux Sports (p. 56). Autre signe des faux-semblants de la politique familiale de Vichy, le Commissaire général à la famille n’avait pas accès au Conseil des ministres.

Après un tableau des acteurs institutionnels et publics, le deuxième volet de l’ouvrage s’attache à retracer la complexité des acteurs privés représentés par le champ associatif. Là encore, l’organisation fut précoce avec la création pendant l’été 1940 du Centre national de coordination et d’action des mouvements familiaux rejoint par une vingtaine de groupements, dont l’Union féminine, civique et sociale, à l’origine d’un réseau de centres départementaux. Tout comme les institutions publiques, ces centres qui avaient été conçus comme l’armature de l’action familialiste, furent à la merci de la faiblesse des subventions publiques. Ils se tournèrent vers des sources privées, essentiellement patronales, les mairies surchargées par les tâches d’aide sociale générale ayant été plus que réticentes à les financer. Plusieurs chapitres sont consacrés à l’étude minutieuse de la façon dont le patronat, gestionnaire des aides familiales par le biais des caisses de compensation pour l’attribution des allocations familiales, se détacha de sa politique, déçu des méthodes centralisatrices et velléitaires de l’État en matière de politique familiale. Pour l’auteur, «enthousiastes dans leur majorité en 1940 à l’esprit de la révolution nationale, aux discours de propagande du nouveau régime et à ses projets de réforme, les administrateurs des caisses patronales de compensation [furent] rapidement déçus par l’insuffisance et le manque de cohérence de la politique menée par le gouvernement de Vichy en matière d’allocations familiales, accumulant les mesures de circonstances tout en hésitant entre natalisme et familialisme » ( p. 174).

Dernier point de ce riche aperçu d’un pan mal connu, dans ses applications précises et concrètes, de la politique de la famille sous Vichy : la dimension territoriale des nouvelles formes de l’action familiale sous l’Occupation. Malgré l’importance donnée aux préfets, dont le rôle organisationnel et répressif est bien connu dans l’organisation de la France maréchaliste, ce sont bien les communes qui devinrent désormais l’échelon indispensable d’aide aux familles, à la fois sur le plan financier, sanitaire, protecteur et moralisateur.

Si les discours furent plus importants que les aides réelles, néanmoins, pour l’auteur à la fin de la guerre « la famille semble constituer dans l’imaginaire social l’une des rares certitudes persistantes tout en signifiant aussi pour une partie de la population une tendance au repli sur le foyer, caractéristique des années noires » (p. 257). Cette force des représentations explique que le Gouvernement provisoire de la République ait pu reprendre une politique familiale et nataliste de grande envergure. Cela explique aussi en partie pourquoi les « familiaux », malgré leur soutien à Vichy, furent peu épurés et se retrouvèrent dans les institutions familiales de la République.

La conclusion, comme le reste de l’ouvrage est nuancée et convaincante. Pour l’auteur ce qu’apporte finalement Vichy à la construction d’une politique publique de la famille, c’est moins son ampleur ou son aspect moralisateur et normatif que la constitution de la cellule familiale traditionnelle en référentiel pour l’action publique. « En faisant pour la première fois du familial le référentiel d’une politique publique à finalités sociales et démographiques, Vichy constitue une étape majeure dans le long processus de « familialisation » des politiques publiques commencé au lendemain de la guerre de 1914, avec les premières mesures natalistes, et prolongé jusqu’à nos jours » (p. 314).

Danièle Voldman
Pour citer
Danièle Voldman, « Compte rendu de Christophe Capuano, Vichy et la famille. Réalités et faux-semblants d’une politique publique, 2009 », Le Mouvement Social, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1696.
Mise en ligne le 28 septembre 2010.
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