Charles Andler, La civilisation socialiste. Lormont, Le Bord de l’eau, 2010

Charles Andler, La civilisation socialiste. Lormont, Le Bord de l’eau, 2010, 108 pages. Préface de Christophe Prochasson. « Bibliothèque républicaine. »

La « Bibliothèque républicaine », dirigée par Vincent Peillon, édite des classiques parfois oubliés de la pensée républicaine (Quinet, Pécaut, Bourgeois…) et socialiste (Leroux, Blanc, Malon, Fournière…) du XIXe et du début du XXe siècle. Ce volume est un peu particulier, par la brièveté du texte présenté (37 pages) – il s’agit d’une conférence devant l’École socialiste donnée au soir du 3 juin 1910, publiée alors en brochure, mais jamais rééditée depuis – comme par son écriture et par l’originalité de sa pensée. Son auteur, Charles Andler (1866-1933) n’est pas un inconnu de l’histoire politique et intellectuelle, mais il n’est pas non plus un personnage du tout premier plan. Même auprès du public informé, il reste souvent dans l’ombre de son ami Lucien Herr (1864-1926), dont il servit la mémoire par une biographie élogieuse et réputée.

Normalien, agrégé d’allemand, mais non de philosophie par les aléas des concours et les fractures internes de la discipline en cause, Charles Andler consacra sa thèse aux Origines du socialisme d’État en Allemagne (Alcan, 1897). Il milita comme Lucien Herr dans les rangs du Parti Ouvrier Socialiste Révolutionnaire d’Allemagne et collabora, avec une juvénile ardeur révolutionnaire, à de nombreuses revues. Une somme constitue sa grande œuvre : six volumes sur Nietzsche, sa vie et sa pensée (Bossard, 1920-1931). Il fut incontestablement un grand professeur, éloquent, persuasif, à l’origine des études de germanistique à la rue d’Ulm, aux compétences reconnues par son élection en Sorbonne, puis au Collège de France. Andler ne chercha pas à occuper des responsabilités politiques, mais, avec un tempérament altier, il prit position fréquemment et publiquement. Révolutionnaire dans sa jeunesse (son Conte pour le 1er mai sous la plume de Théodore Randal publié par les Entretiens politiques et littéraires de mai 1891 devrait être réédité…), il s’affirma toujours républicain, militant à la SFIO puis au Parti Socialiste Français, patriote et laïque, attaché au retour de l’Alsace-Lorraine.

Christophe Prochasson nous présente la vie et l’œuvre d’Andler dans une substantielle préface (54 pages). Il manifeste à l’égard de son héros « l’empathie maîtrisée, gouvernée par la raison » que recommande celui-ci comme « indispensable instrument de l’intelligence historique ». C’est aussi l’occasion de faire revivre un pan un peu oublié du socialisme de l’époque, son versant idéaliste, servi par de nombreux intellectuels à la recherche d’un épanouissement moral de l’humanité. Les protagonistes de cette histoire sont divers, mais on retrouve chez tous cette même ambition. Le parallèle esquissé par Christophe Prochasson avec Georges Sorel ou Frédéric Rauh pourrait se prolonger avec d’autres auteurs, dans la mouvance « amie » des Documents du socialisme d’Albert Thomas, qui publient la conférence, mais aussi dans les cercles moins appréciés de revues concurrentes comme Le Mouvement socialiste, voire avec des intellectuels laissés un peu dans l’ombre ou davantage occupés à leurs recherches comme le jeune Lucien Febvre, à Besançon ou à Dijon…

Toutefois, ces rapprochements ne doivent pas dissimuler la fière originalité d’Andler. Sa civilisation socialiste est ambitieuse, elle lance au plus haut les flèches de ses cathédrales imaginaires. Le politique ne convoque pas seulement l’éthique, mais tout autant l’esthétique. Le socialisme doit se distinguer de la simple démocratie étendue, y compris dans ses aspects les plus généreux, qu’il s’agisse du solidarisme de Léon Bourgeois ou du socialisme pratique de nombreux cadres et élus de la SFIO, explique à peu près ouvertement Andler. La distinction peut aller jusqu’à l’opposition : la démocratie est « dissolution » alors que le socialisme est « reconstruction » (p. 91). L’État est au cœur de la pensée d’Andler qui expédie en revanche en quelques lignes la théorie marxiste de la valeur. On voit bien tout ce qui le rapproche et l’éloigne en même temps de Jaurès. Sa récusation de la théorie marxiste de l’État devrait se lire en même temps que ce qu’en écrit, à peu près au même moment, Jaurès dans L’Armée nouvelle (novembre 1910). Ce n’est pas la seule rencontre entre les deux normaliens socialistes : tous deux professent la même exigence d’une conception générale du monde et de l’histoire pour fonder l’action politique, et ils se retrouveraient en accord sur bien des points. Jaurès ne récuserait pas la définition andlérienne de la démocratie comme affirmation de la valeur absolue de l’individu (p. 87), proche de ce qu’il a lui-même écrit dans La Revue socialiste en 1895-1896 ou dans La Revue de Paris en 1898. Il pourrait de même ratifier l’appel à une moralité nouvelle fondée sur le travail et la solidarité, et sa conférence de Buenos Aires (5 octobre 1911), intitulée Civilisation et socialisme, n’est sans doute pas sans dette non plus à l’égard de cette conférence parisienne. Au passage, remarquons que si certains accents de ces textes peuvent être rapprochés d’un idéal libéral et libertaire, il ne serait pas difficile non plus d’y déceler parfois quelques tonalités collectivistes et autoritaires… En tout cas, la Sociale est une République réglée par la raison et s’épanouissant dans un ordre de justice.

Impossible pourtant de confondre les deux auteurs. Sans doute, Andler a lu Nietzsche et son style net et sobre tranche avec le lyrisme fréquent et généreux de son aîné. Mais l’essentiel n’est pas là : les similitudes n’empêchent pas de grandes divergences de pensée. Ainsi, Jaurès garde toute sa confiance à l’analyse marxiste de l’exploitation capitaliste, ruinée ou, au mieux, marginalisée chez Andler. La lutte des classes existe bien chez Jaurès, même si elle ne se réduit pas à un affrontement binaire comme chez Guesde et si elle intègre coopération, transactions et transitions. Les conceptions de la nation de ces deux patriotes socialistes sont tout autant différentes. Pour le professeur à la Sorbonne, les nations démocratiques, fondées sur le droit des individus, représentent l’avenir espéré de l’humanité. L’Allemagne, même l’Allemagne social-démocrate, y compris et sans doute surtout chez Marx et Engels, n’en est pas là. Les valeurs nationales ne sont donc pas équivalentes. Le directeur de L’Humanité s’appuie sur une Internationale censée partager les mêmes idéaux, les mêmes objectifs, le même programme, issu de l’humanisme et des Lumières, enrichis par le socialisme contemporain. Ces différences ont des conséquences lourdes : non seulement le combat socialiste ne peut finalement pas être compris dans les mêmes termes, mais même l’action internationale, le combat pour la paix ne sont pas fondées sur une vision du monde homogène et partagée. Cette faille explique la gravité de la cassure provoquée par la polémique de 1913.

Le débat entre Jaurès et Andler est fécond, par la force de leurs proximités comme par l’irréductibilité de leurs oppositions. Il importe donc, avec Jaurès, de lire ce texte d’Andler, éclairé au mieux par Christophe Prochasson.

Gilles Candar
Pour citer
Gilles Candar, « Compte rendu de Charles Andler, La civilisation socialiste. Lormont, Le Bord de l’eau, 2010 », Le Mouvement Social, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1710.
Mise en ligne le 18 octobre 2010.
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