Georges Felouzis, La condition étudiante. Sociologie des étudiants et de l’université, 2001

Georges Felouzis, La condition étudiante. Sociologie des étudiants et de l’université. Paris, PUF, 2001, 300 pages. « Sociologie d’aujourd’hui ».

Au travers d’une enquête sociologique classique (analyse des parcours d’étudiants du premier cycle dans les universités bordelaises, par le biais d’une série d’entretiens répétés à plusieurs étapes du cursus), Georges Felouzis entreprend de saisir « la nature de l’université comme organisation et comme institution de formation ». Ce faisant, il entend dépasser le clivage traditionnel entre « sociologie des étudiants » et « sociologie de l’université » (entendue généralement comme une sociologie du corps enseignant ou des modes de gestion institutionnels), dans lequel chacun des termes est traité indépendamment de l’autre. Il s’agit alors de saisir l’institution universitaire à travers les usages que les étudiants en ont, dans la construction de leurs trajectoires individuelles, et par là de restituer la logique d’ensemble du système. Conscient de l’extrême hétérogénéité des situations, l’auteur a privilégié deux marqueurs : la discipline et le lieu d’études, et choisi un panel d’étudiants représentatifs des différentes conjonctions possibles. Par ailleurs, les facteurs liés à l’origine sociale, à la formation initiale (filière de baccalauréat) et au genre ont été largement déterminés par les tendances générales observées dans chaque filière (comme la surreprésentation des filles en Lettres). Le questionnaire porte tout à la fois sur les représentations et les attentes initiales ainsi que sur leurs transformations, sur les conditions d’études et les modalités de construction et d’inflexion des trajectoires universitaires, mais aussi sur l’insertion dans le groupe (relation avec les autres étudiants par exemple).

La première moitié de l’ouvrage est consacrée au traitement de l’enquête qualitative. Sous le titre « La condition étudiante en premier cycle », l’auteur analyse les adaptations progressives de 50 étudiants aux réalités de la vie universitaire, confronte leurs aspirations initiales aux contraintes des cursus choisis et met en évidence les différentes stratégies mises en œuvre pour poursuivre les études entamées. Il s’agit de répondre à une question générale : « à quels problèmes les étudiants sont-ils confrontés et comment parviennent-ils à les résoudre ? ». L’un des enjeux, et non des moindres, est de pouvoir suivre ces transformations dans leur dimension diachronique, afin de mettre en évidence les processus, et non de travailler sur le seul résultat (ce qui aurait été le cas en interrogeant de groupes distincts d’individus, l’un en début et l’autre en fin de parcours). De ce travail émergent plusieurs conclusions : l’université, c’est d’abord l’apprentissage de l’indéterminé, de la solitude face à une institution qui ne produit pas de représentations ou d’attentes claires quant aux destins possibles de ceux qui la traversent. Comme le souligne G. Felouzis, le premier des apprentissages étudiants est de « résoudre cette question de l’indétermination, [de] trouver en eux-mêmes ou dans d’autres institutions les moyens de se définir et de déterminer les objectifs à atteindre, et ainsi de donner du sens à leur action » (p. 73). Il s’agit alors pour eux de procéder à un « réajustement progressif de soi », stratégie destinée à permettre à chaque étudiant de trouver les réponses appropriées aux demandes de l’institution. Être étudiant, c’est à la fois une « condition », au sens d’un ensemble de contraintes et de situations spécifiques ; c’est aussi une « action », traduction effective des effets de l’apprentissage de ce qu’est le monde universitaire. Rester étudiant nécessite donc de maîtriser progressivement les attentes et les modalités – implicites – de l’institution pour pouvoir les retraduire dans ses propres pratiques.

Dans la conclusion de la première partie, G. Felouzis souligne que désormais « l’université est une institution faible qui n’impose plus de réelle régulation des conduite » ; ce qui l’amène à s’interroger sur la régulation institutionnelle des modes de sélection. Pour y répondre dans la seconde partie de l’ouvrage, l’auteur inverse la perspective en privilégiant une étude quantitative de la réussite des étudiants par filière et par site. Le contexte d’une structure duale (université centrale et antennes délocalisées) permet de s’interroger plus finement sur la question de la démocratisation du système universitaire, en analysant les effets de la création de petites structures locales, à la fois sur le recrutement social des étudiants et sur leur devenir. Les résultats mettent en évidence l’importance de l’effet délocalisation dans une véritable démocratisation de l’enseignement supérieur : en matière d’origine sociale, les chances de réussite des étudiants issus des catégories les moins favorisées sont bien meilleures dans les antennes que dans l’université centrale, même si toutes n’offrent pas le même rendement (nombre de diplômés par rapport au nombre d’inscrits). En ce sens, les délocalisations permettent de répondre de façon plus efficace aux problèmes que pose la situation d’indétermination mise en évidence dans la partie qualitative de l’enquête, offrant aux étudiants les plus fragiles (ou les moins dotés) des outils adaptés à leur confrontation à l’institution universitaire. C’est particulièrement l’implication et la qualité du corps enseignant qui intervient alors.

La dernière partie de l’ouvrage, « Vers un nouveau modèle universitaire », met en relation les trois grandes composantes de l’université dans leur situation actuelle : les étudiants, les enseignants et les universités, tous confrontés à l’hétérogénéisation croissante de leur situation objective depuis une quarantaine d’années. G. Felouzis dresse à l’occasion un panorama historique rapide, mais synthétique et précis, des principales transformations engendrées par la croissance numérique très forte de l’institution universitaire depuis les années 1960.

« La capacité de l’Université à former un cadre institutionnel dépend donc essentiellement des acteurs sociaux, de leur volonté et de leurs stratégies » (p. 220) ; il s’agit donc d’une « institution » faible, non directive et très hétérogène. Cette conclusion éclaire selon Georges Felouzis les causes profondes de la crise universitaire, entendue comme sa mise en concurrence avec les grandes écoles, et son échec en termes de formation des élites. L’hétérogénéité croissante du monde universitaire, sa soumission de plus en plus importante aux capacités de ses agents à transcender le manque de cadres la fragilisent fortement face à des institutions qui se caractérisent au contraire par une forte aptitude à offrir aux étudiants un environnement normatif. C’est la démocratisation de l’enseignement supérieur, dans un contexte d’allocations inégales des moyens entre les différentes parties, qui est directement en cause. Il s’ensuit une nécessité de réformer le fonctionnement universitaire, pour rendre à l’institution les moyens de mener à bien sa mission de démocratisation : l’une des pistes proposées est celle des collèges universitaires, rebaptisés ici « universités moyennes », spécifiquement dédiés au premier cycle, dans un contexte de prise en charge réelle des étudiants, à la fois sur le plan matériel (lieux, moyens, encadrement) et sur celui d’une pédagogie adaptée.

On ne peut que recommander la lecture de cet ouvrage, très convaincant sur le plan de la démonstration, et riche en réflexions fécondes sur la situation actuelle et ses conséquences. Il fournit à mon sens de très importants éléments au débat sur la réforme en cours et les nécessaires transformations de l’institution universitaire.

Emmanuelle Picard
Pour citer
Emmanuelle Picard, « Compte rendu de Georges Felouzis, La condition étudiante. Sociologie des étudiants et de l’université, 2001 », Le Mouvement Social, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1728.
Mise en ligne le 3 novembre 2010.
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