Roberto Ceamanos Llorens, De la historia del movimiento obrero a la historia social..., 2004, & Militancia y Universidad, 2005

Ceamanos Llorens (Roberto), De la historia del movimiento obrero a la historia social. L'actualité de l'Histoire (1951-1960) y Le Mouvement Social (1960-2000), Saragosse, Presses Universitaires de Saragosse, 2004, 285 pages ; et Militancia y Universidad, Valence, Centro Francisco Tomas y Valiente UNED-Valencia Fundacion Instituto de Historia Social, 2005, 345 pages. Préface de Michel Ralle.

Les titres des deux ouvrages, issus d'une thèse soutenue à l'Université de Saragosse en 2003, rendent compte de ce qu'était l'ambition de leur auteur. Ainsi s'agit-il de suivre la mutation intervenue dans l'historiographie française consacrée aux ouvriers, passée d'une histoire bataille, centrée sur les organisations, les dirigeants, les idéologies et les événements, souvent écrite par des acteurs assumant leurs fins militantes, à une histoire sociale élargie à tous les groupes sociaux, ouverte sur de nouvelles problématiques et horizons, géographiques autant que disciplinaires, insérée, désormais, dans l'Université.

Au terme de l'étude de la phase dominée par les contributions historiographiques de militants désireux de s'adresser à des militants, Roberto Ceamanos insiste sur le rôle joué par Jean Maitron et Ernest Labrousse dans la définition d'exigences plus scientifiques. Homme clé de la transition entre l'histoire militante et universitaire, le premier fut aussi l'instigateur de plusieurs projets d'envergure : création de centres de documentation et de recherche (IFHS et CHS), de supports éditoriaux allant de la revue (Actualité de l'Histoire et Mouvement Social) au Dictionnaire Biographique du Mouvement Ouvrier Français, toutes initiatives demeurées centrales pour l'histoire sociale française. Le second eut le mérite de constituer un vivier de jeunes chercheurs d'Annie Kriegel à Madeleine Rébérioux en passant par Maurice Agulhon, Rolande Trempé, Yves Lequin, Michèle Perrot, etc., dont les œuvres pionnières allaient donner leurs lettres de noblesse à l'histoire ouvrière en l'orientant vers des voies inédites (histoire des genres, histoire culturelle, histoire des mentalités…), propres à dynamiser toute la discipline. L'auteur ne néglige pas pour autant l'influence de l'historiographie britannique, plus particulièrement illustrée par l'œuvre d'Edward P. Thompson. Attentif à suivre les itinéraires politico-scientifiques dont il démêle l'écheveau de façon méritoire, Roberto Ceamanos confirme l'importance d'événements tels que l'écrasement de Budapest, la Guerre d'Algérie ou le mouvement de 1968 sur certaines orientations de recherche. Inscrits dans une culture politique de gauche, le plus souvent communiste, la plupart des historiens étudiés glissent d'un militantisme partisan vers ce que l'auteur qualifie de militantisme « social », riche de promesses pour l'histoire du même nom, mais le revers sera un effacement d'une histoire strictement ouvrière dont nombre de terrains inexplorés demeureront encore longtemps en friches, à l'exemple de la question pourtant centrale du travail.

Malgré ces délaissements dommageables, sans doute, aussi, à leur faveur, les redéploiements du Mouvement social n'ont pas seulement permis à la revue de répercuter dans ses sommaires les nouvelles orientations de l'histoire sociale, mais de participer à leur élaboration. Ainsi son comité de rédaction, élargi à des historiens étrangers et des praticiens d'autres sciences sociales, a-t-il promu des champs inédits d'investigation, ce dont témoignent en particulier les thèmes et les auteurs de ses numéros spéciaux. Engagée depuis ses origines dans la publication d'articles monographiques, la revue paraît davantage hésiter, selon Roberto Ceamanos, devant les contributions à caractère plus synthétique ou théorique. Ces réserves faites, l'auteur ne considère pas moins qu'elle tient son rang et son rôle. à ce titre, il regrette qu'une très grande majorité de ses collègues espagnols continuent de l'ignorer. L'isolement imposé par le franquisme, joint au médiocre intérêt manifesté, côté français, pour l'Espagne contemporaine n'a guère favorisé les échanges. Le rétablissement de la démocratie ne s'est pas accompagné, toutefois, d'un resserrement des liens intellectuels et scientifiques. Peu d'institutions universitaires actuelles sont abonnées à une revue qui fait autorité sur le plan international. Les références aux articles qu'elle publie semblent plus rares encore dans l'historiographie espagnole contemporaine. Intrigué, le lecteur en quête d'une explication restera cependant sur sa faim.

Raison de plus pour se féliciter de la parution en Espagne des travaux de Roberto Ceamanos dont la qualité et le sérieux n'ont pas, pour l'heure, d'équivalent en langue française. On saura gré à l'auteur de combler une lacune. Il faut souhaiter que ses publications suscitent l'intérêt de la jeune génération d'historiens espagnols avides de connaître une histoire longtemps confisquée ou ignorée.

Phryné Pigenet
Pour citer
Phryné Pigenet, « Compte rendu de Roberto Ceamanos Llorens, De la historia del movimiento obrero a la historia social..., 2004, & Militancia y Universidad, 2005 », Le Mouvement Social, n° 223 (avril-juin 2008), et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=201.
Mise en ligne le 2 décembre 2006.
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