Patrick Fridenson et Bénédicte Reynaud (dir.), La France et le temps de travail (1814-2004), 2004

Fridenson (Patrick) et Reynaud (Bénédicte) (dir.), La France et le temps de travail (1814-2004), Paris, Odile Jacob, 2004, 237 pages.

L’ouvrage dirigé par Patrick Fridenson et Bénédicte Reynaud se fixe un objectif ambitieux : rien moins que jeter les bases d’une histoire du temps de travail en France à l’époque contemporaine. Non pas que les historiens, les juristes, les économistes ou les sociologues aient négligé auparavant un thème propre, dit-on, à enflammer les « passions françaises ». L’utile bibliographie annexée aux textes en témoigne, quand bien même les spécialistes la trouveront curieusement lacunaire du côté des études d’histoire du travail ouvrier. Conscients de l’universalité du problème comme de son évolution tendancielle aux xixe et xxe siècles, les deux responsables de l’ouvrage affichent néanmoins, exemple - ô combien d’actualité ! - des 35 heures à l’appui, leur objectif de contribuer à la compréhension d’une spécificité nationale. à cette fin, ils dégagent une série de questions transversales qui, sous-tendues par les problèmes de la double articulation du national et de l’international d’une part, de la loi ou du règlement et du contractuel d’autre part, constituent une sorte de cahier des charges soumis aux différents auteurs venus des différents horizons des sciences sociales. Centrées en conséquence sur les acteurs, les procédures et les lieux de débats, d’élaboration et de décision, les contributions sont appelées à saisir la dynamique des argumentaires, des alliances et des compromis aux sources du processus historique de construction des normes qui ont présidé à la définition et à la fixation d’une durée du travail dont l’évidente évolution à la baisse ne fut pas linéaire.

En dépit du poids des économistes – six des neuf auteurs -, les six chapitres, complétés, en plus d’une bibliographie déjà évoquée, par un rappel des sources consultées, un index des noms de personnes, des sigles et, plus original, des notions, s’ordonnent selon un plan chronologique. Habilement, celui-ci évite les redites grâce à l’accent mis, à chaque étape, sur une thématique majeure. Pour des raisons qui tiennent autant à l’histoire de la durée du travail qu’aux spécialisations des auteurs, le xxe siècle occupe la plus grande part de l’ouvrage dont la moitié est consacrée à l’après Seconde Guerre mondiale.

En charge du xixe siècle, Jérôme Bourdieu et Bénédicte Reynaud s’attachent à saisir, à partir de la notion « d’externalité », pourquoi et comment une fraction du patronat, confrontée aux effets de l’allongement de la durée du travail sur la santé de leurs ouvriers, ont appris à dépasser l’horizon étroit des profits du court terme pour accéder à une vision sur le long terme de leurs besoins en main d’œuvre. Prise de conscience que complète l’acceptation que la santé au travail puisse relever du « bien public » et être l’objet, à ce titre, de réglementations et de contrôles extérieurs à l’entreprise. La triple révolution conceptuelle, juridique et administrative ainsi opérée ne préjuge pas des processus effectifs de réduction suivis entre 1814 et 1932, période où « se forge le répertoire français des problématiques » en matière de durée du travail, approche traitée par Patrick Fridenson. Celui-ci se livre à un large tour d’horizon attentif à identifier et contextualiser les combinaisons complexes et instables entre acteurs, modalités – contractuelles, législatives, réglementaires – et types de réduction – appliquée à la durée de la vie professionnelle, à celle de l’année, de la semaine, de la journée…. La solide mise au point historiographique proposée, riche en observations pertinentes, bouscule maintes idées reçues. Ainsi en va-t-il, parmi bien d’autres, du choix de l’année 1932 comme « tournant » dans la chronologie de la question ou du rappel de l’antériorité britannique en matière de régulation législative. Le chapitre fait ressortir la place des débats, échanges, voire projets et règlements internationaux, le rôle des experts, des organismes et administrations du travail, la variété des positions patronales et syndicales. A l’aide d’exemples, il rappelle l’importance de ce qui se joue entre le moment du vote d’une loi et la publication des décrets d’application. Le constat aurait pu être étendu à la phase ultérieure, celle de la jurisprudence, pour ne rien dire des usages des uns et des autres par les employeurs et les salariés. Le troisième chapitre, s’attache, avec Alain Chatriot, aux années décisives qui, de 1932 à 1938, voient un bouleversent des normes, l’affirmation pour des décennies de références inédites – 40 heures, congés payés – et l’inauguration de nouvelles procédures sous la pression du chômage et au feu d’un mouvement social sans précédent. Attentif à la dimension internationale des réflexions engagées comme des solutions avancées, l’auteur approfondit surtout l’analyse des conditions de négociation et d’élaboration des décrets d’application des 40 heures au sein du Conseil national économique, instance consultative de représentation, au sein de sa commission permanente et de ses vingt sections professionnelles, des principaux acteurs sociaux. Qu’il s’agisse des dérogations, de la majoration des heures supplémentaires, de la récupération des heures perdues en cas de grève, etc., le CNE est plus un lieu d’expression des opinions que de construction de compromis qu’il revient généralement au ministère du Travail d’établir. Le Conseil commande, par ailleurs, des enquêtes sur la main d’œuvre et la production dont le déroulement aussi bien que les résultats traduisent la vigueur des antagonismes sociaux. Fondé sur l’exploitation de deux rapports du Conseil économique et social, héritier du précédent, et des accords de branche publiés par la revue Liaisons sociales, Eric Pezet aborde les Trente Glorieuse dans le quatrième chapitre. Le consensus productiviste et la pénurie de main d’œuvre vont de pair avec la persistance, tout au long de la période, de moyennes hebdomadaires supérieures aux 40 heures légales. De ce strict point de vue, la situation ne s’améliore pas – 46 heures en 1956, 47 en 1963… - avant la seconde moitié des années 1960, rappel utile pour les nostalgiques tentés d’oublier comment l’accès des salariés à la consommation se fit au prix d’une débauche d’heures supplémentaires. Si l’augmentation de la durée des congés payés – 3 semaines en 1956, puis 4 en 1969 – atténue le constat, la France se distingue alors par la longueur de ses journées de travail dont le Conseil note la corrélation avec le niveau élevé des accidents, l’absentéisme et une moindre productivité. Dès 1966, une loi abaisse le plafond des heures supplémentaires, mais les grèves de 1968 accélèrent la prise en compte de l’aspiration à un retour effectif aux 40 heures. Malgré une tendance générale, le mouvement s’effectue cependant en ordre dispersé, au gré d’accords de branche et d’entreprise générateurs d’inégalités. Globalement, on approche 42 heures en 1975, au moment où la crise et la montée du chômage remettent au goût du jour la défense de l’emploi par la réduction du temps de travail hebdomadaire et les préretraites. La préoccupation, couplée à celle, constante, de la compétitivité, domine le cinquième chapitre dense et rigoureux que Jacques Freyssinet consacre à « la transformation des enjeux et des modes de régulation » des années 1978-1996. On sait gré à l’auteur de ne pas négliger la perspective comparative, moins développée jusque-là, mais que justifie l’homogénéité des positions du patronat européen engagé partout dans une stratégie de flexibilisation qui, au-delà du temps de travail, concerne aussi l’emploi et les rémunérations. On ne retrouve pas cette cohésion, non exempte de diversité dans les attitudes et les tactiques, chez les autres acteurs. Le principe du « gagnant-gagnant » limite les marges de manœuvres de syndicats affaiblis par la conjoncture et tenus d’opter entre deux objectifs de réduction de la durée du travail : l’amélioration des conditions de travail ou l’emploi. Les contreparties négociables – degré de compensation salariale, modulation des réductions selon les catégories et les statuts - découlent de la priorité adoptée. Les pouvoirs publics, acquis, tôt ou tard, aux exigences dominantes de « performance », ne restent pas inactifs. Si les traditions d’intervention sur le terrain économique et social, les liens historiques tissés avec tel ou tel éclairent la chronologie – victoire de la gauche en 1981, puis de la droite en 1986 -, des alliances se défont tandis que d’autres se nouent entre différentes fractions d’acteurs. Le mode de production des normes se complique, l’articulation des niveaux et des objectifs perd en cohérence. « Moment d’une remise en cause profonde […] des termes dans lesquels se pose la question du temps de travail », la période se solde, en France, par la « succession de quasi-échecs » de négociations collectives jamais abouties, sauf au niveau des entreprises. Au total, la voie législative prévaut – 5e semaine de congés payés, 39 heures, etc. -, cependant que la flexibilité, le temps partiel et les horaires « typiques » se répandent ajoutant à l’hétérogénéité du salariat. Le constat pèse sur la manière dont les 35 heures seront introduites entre 1997 et 2003, objet du dernier chapitre confié à Philippe Askénazy, Catherine Bloch-London et Muriel Roger. Instruite des ratés de 1982, la « gauche plurielle » arrivée au pouvoir en 1997 entend allier voie législative et négociation collective pour instaurer les 35 h, pièce maîtresse de son programme de lutte contre le chômage. La méthode vise à obtenir une « écriture de la loi en plusieurs étapes » qu’illustre l’adoption, à deux ans de distance, des deux « lois Aubry » destinées, pour la première, à fixer la nouvelle durée légale et à encourager la négociation de ses conditions d’application rapide, et, pour la seconde, à valider les dispositions des accords signés. L’écriture collective ne nuit pas à la clarté d’une analyse qui démêle le jeu des acteurs, les enjeux et le devenir – au regard des « assouplissements » intervenus à compter de 2002 - d’une réforme complexe. Créatrice de quelques 300 000 emplois avant d’être vidée de ses ambitions premières, ses résultats, attendus ou non, sur les conditions de travail et l’évolution des salaires paraissent assez contradictoires selon les catégories pour amener les auteurs à reconnaître la difficulté à en dresser le bilan.

Pionnier, solide, décapant à l’occasion, l’ouvrage suscite la réflexion et la discussion. Ainsi en va-t-il, par exemple, de la réévaluation à la baisse du poids des mobilisations ouvrières dans l’évolution de la durée du travail dont P. Fridenson note prudemment que, sans en être l’« élément dominant », elles en furent une « composante essentielle ». Avant 1906, précise-t-il, soit avant l’intégration effective des 8 heures dans les campagnes nationales d’une CGT en phase de construction-apprentissage. Que dire, alors, des mesures de 1919, 1936 et des suites de 1968 ? Une fois d’accord sur le sens des termes, l’affirmation ne saurait dispenser d’un réexamen des luttes, mais encore du vaste domaine, exploré à la manière d’Alain Cottereau, des compromis, us et coutumes du xixe siècle. Tel n’était pas le but des auteurs qui donnent la priorité à d’autres acteurs – employeurs, experts, fonctionnaires, instances – et modalités que les salariés et leurs combats, longtemps privilégiés par l’historiographie du mouvement ouvrier. Par suite, certaines questions émergent à peine, à l’exemple de celle de la primauté du salaire sur celle du temps de travail dans les revendications, hiérarchie encore sensible dans les appréciations portées sur les 35 heures, mais déjà contestée au sein d’un salariat traumatisé par le chômage et toujours plus hétérogène. On perçoit mieux, en revanche, la subordination durable des logiques sociales aux logiques « économiques » de performances et de compétitivité, au besoin qualifiées de « contraintes », dans les politiques publiques menées, toutes majorités confondues, depuis plus de six décennies.

Ainsi mis en appétit, le lecteur regrette de rester à la porte des ateliers et des bureaux, de contourner les pratiques et leurs vécus par « les individus, les familles et [dans une moindre mesure] les groupes sociaux », ouvertures pourtant inscrites au menu (p. 13). Affaire de sources, mais aussi de perspectives : l’approche institutionnelle prend le dessus. Plusieurs auteurs laissent entrevoir d’autres entrées stimulantes à travers l’évocation des registres de légitimité mobilisés, les « tolérances » admises ou réclamées en termes de dérogations ou d’entorses. étape préalable aux avancées ultérieures, la démarche suivie procède de ce qui identifie d’ordinaire un ouvrage de référence : balisage d’un terrain et point d’appui pour les recherches à venir qui auront aussi à cerner les implications anthropologiques et culturelles de l’évolution du partage entre travail, hors travail et non-travail.

Michel Pigenet
Pour citer
Michel Pigenet, « Compte rendu de Patrick Fridenson et Bénédicte Reynaud (dir.), La France et le temps de travail (1814-2004), 2004 », Le Mouvement Social, n° 223 (avril-juin 2008), et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=210.
Mise en ligne le 28 octobre 2006.
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