Jean-Marie Guillon, Paul-Albert Février. Un historien dans l'Algérie en guerre...

Guillon (Jean-Marie), Paul-Albert Février. Un historien dans l'Algérie en guerre. Un engagement chrétien, 1959-1962, Paris, Cerf, 2006, 525 pages. Préface par Pierre Vidal-Naquet, Postface par André Mandouze.

Qu'est-ce qu'être chrétien dans un CTT (Centre de triage et de transit) ? Tel est le problème existentiel qu'eut à résoudre P.-A. Février, affecté comme responsable administratif au CTT de Colbert, d'avril 1959 à février 1960. Les CTT étaient des lieux de détention, en principe provisoire, où l'armée française interrogeait les suspects. La torture y régnait et les exécutions n'étaient pas rares. P.-A. Février, chartiste, spécialiste d'archéologie paléo-chrétienne, était alors un chercheur de 28 ans déjà connu. Après sa mort en 1991 – il était alors professeur à l'université d'Aix – les lettres qu'il avait écrites à ses parents et le journal qu'il avait tenu ont été conservés. Remercions J.-M. Guillon de mettre à la disposition du grand public ce témoignage exceptionnel, ainsi que des annexes, dont le rapport adressé par P.-A. Février à la Croix-Rouge internationale après son service militaire et qui résume de manière factuelle toutes les observations qu'il a pu faire sur la torture et l'arbitraire du CTT.

Catholique convaincu, P.-A. Février voit le Christ « présent partout, en tous ceux qui souffrent […] derrière le masque du bourreau ou derrière la souffrance de celui qui est supplicié » (p. 477, avec référence à Matthieu, 25, 31 sq. : « j'avais faim et vous m'avez donné à manger, j'avais soif et vous m'avez donné à boire, nu et vous m'avez vêtu »). Et voici qu'il est appelé à vivre dans l'horreur quotidienne, qu'il entend de sa chambre chaque jour les hurlements de ceux qu'on passe au téléphone, ou sur lesquels on lâche des chiens qui aboient, qu'il voit les corps tordus de ceux qu'on a pendus par les mains. Sous-officier du contingent, il manifeste sa réprobation par son silence. Il ne proteste pas de façon spectaculaire, mais il ne parle pas aux tortionnaires. D'autre part, il fait bien son travail administratif, veillant à ce que tous les détenus fassent l'objet d'une assignation officielle : détail administratif lourd de conséquences car on peut demander ce qu'est devenu un détenu, dès lors qu'il est officiellement entré au CTT. Les exécutions sommaires frappent des détenus sans assignation, et c'est le cas, à son arrivée, du quart de ceux de Colbert. Surtout, il traite les détenus comme des hommes créés à l'image de Dieu. Il appelle le médecin – qui renâcle – pour les soigner. Il se procure des médicaments et se fait infirmier. Il parle aux détenus, il les soutient. Dans une solitude extrême, impuissant et horrifié entre le bourreau et ses victimes : « on n'ose même pas prier dans ces cas-là », note-t-il p. 250. Séparé de tous, de ses amis historiens, « des soldats côtoyés chaque jour avec lesquels le dialogue est impossible », de ceux qu'il doit garder et pour qui il est malgré tout l'ennemi : « Leur combat n'est pas le mien » (p. 220). Et la question lancinante de savoir s'il a fait le bon choix. Par référence à Jean Le Meur, objecteur, il note : « Toute mon action ici sous le signe de la compromission. […] Que n'ai-je fait qui n'ait pu être considéré comme un moyen de camoufler la torture ? » (p. 309).

La réponse vient après son retour en France, quand il reçoit de certains des détenus qu'il avait en charge des lettres d'amitié bouleversantes (p. 351-8). Et plus tard encore, quand il revient à Sétif pour en diriger les fouilles à la fin de 1961. Présent en mars 1962, il assiste à la prise progressive du pouvoir par le FLN, au départ progressif de l'armée et des colons dans le chaos provoqué par l'OAS et, l'indépendance acquise, il est chaleureusement accueilli dans les douars où d'anciens internés lui font fête.

Ce livre n'est donc pas seulement un document de plus sur les tortures en Algérie, même si son caractère personnel au cœur de l'institution tortionnaire le rend particulièrement émouvant, et accablant. C'est aussi un témoignage rare sur les semaines de transition de la guerre à l'indépendance. C'est surtout un exemple exceptionnel pour qui veut comprendre de l'intérieur les contradictions vécues hic et nunc par un intellectuel catholique. On voit bien comment, pour supporter les tensions quotidiennes, il se construit un refuge. Il lit de la littérature, énumérant lui-même soixante titres (p. 479-80), auxquels s'ajoutent les livres savants et les articles érudits nécessaires à la poursuite obstinée de ses recherches. La poste ne cesse d'apporter des livres et d'en faire repartir. Il écrit des articles, réfléchit à sa thèse, consigne ses réflexions. L'écriture du journal, qui consigne côte à côte les réflexions les plus profondes et les plus dures sur le CTT, celles qu'il ne peut confier à ses parents, et des discussions scientifiques pointues sur telle ou telle interprétation, participe à la sauvegarde de son identité, dans ce monde où il se sent totalement étranger. Il s'affirme ainsi lui-même dans une double contradictoire solidarité qu'il assume dans le déchirement, mais sans mauvaise conscience : « Je ne me sens nullement indigne de ce déchirement qui fut le mien durant ces mois. » (p. 459).

à notre époque de « politiquement correct » et de jugements moraux décisifs d'autant plus faciles qu'ils ne font courir aucun risque à ceux qui les assènent, voici une lecture propre à dissiper les idées simples. « Qui sortira pur de cette guerre ? » demande P.-A. Février (p. 274). La question, évidemment, ne doit pas recevoir de réponse !

Antoine Prost
Pour citer
Antoine Prost, « Compte rendu de Jean-Marie Guillon, Paul-Albert Février. Un historien dans l'Algérie en guerre... », Le Mouvement Social, n° 219-220 (avril-septembre 2007), p. 213-214, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=213.
Mise en ligne le 28 août 2006.
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