Mouvement Social
Compte rendu de :

Gwenaële Rot, Sociologie de l’atelier..., 2006

Michel Pigenet
Rot (Gwenaële), Sociologie de l’atelier. Renault, le travail ouvrier et le sociologue, Toulouse, Octarès Editions, 2006, 247 pages. « Travail & activité humaine ».

« Qu’est-il arrivé à la sociologie du travail française ? », s’interrogeait Antoine Prost, il y plus de dix ans, dans une chronique-bilan du Mouvement social1. L’article participait d’une réflexion plus large que son auteur devait reprendre quasi simultanément à l’occasion d’un appel au débat sur le devenir de l’histoire sociale2 ou au fil d’une contribution que concluait la question provocatrice sur la pertinence, « dans vingt ans », de l’expression « histoire ouvrière »3. Sociologue, Gwenaële Rot a lu l’historien dont, une décennie plus tard, elle confirme et infirme à la fois les conclusions.

Au reste, c’est par un « retour réflexif » sur l’activité des sociologues du travail, en général, et de ceux familiers de Renault, en particulier, que débute l’étude. Dense et précise, la première partie - « L’atelier des sociologues » - va au-delà de la mise au point propre à offrir le très utile panorama d’un demi-siècle de « regards sur l’atelier » et de « sociologie de l’atelier » passée, tour à tour, du « paradigme technologique » aux certitudes du post-taylorisme avant de « redécouvrir », avec la condition ouvrière, les ateliers de montage et le travail à la chaîne. Etendu à des recherches d’autres sciences économiques et sociales, ainsi qu’aux témoignages militants, le tour d’horizon mêle entretiens et analyse bibliographique sans complaisance ni agressivité. Loin d’être fermé sur lui-même, il s’inscrit dans une démarche d’identification des partis pris épistémologiques et méthodologiques de l’auteur, ceux d’une sociologie « ouverte » sur « la boîte noire de l’atelier », ses pratiques et leur articulation aux exigences du flux de production et de l’entreprise.

Ce cadrage opéré, la deuxième partie définit les caractéristiques organisationnelles, managériales et techniques du terrain d’observation retenu : les usines Renault. G. Rot insiste sur les ruptures intervenues dans les années 1980-1990, lorsque la « modernisation » des établissements se conjugue avec la « normalisation sociale » engagée par les cadres dirigeants d’une Régie en voie de banalisation. à l’initiative, l’état-major de l’entreprise redéfinit ses objectifs, exclusivement tendus, désormais, vers l’amélioration des marges. Il s’inspire, à cette fin, des modes de management japonais. De sigles en slogans, à la faveur de la signature de nouvelles conventions – « Accord à vivre » -, du lancement de programmes et de l’inauguration de procédures – « Plan d’accélération du Progrès », « Plan Qualité Totale » - ou de formes d’organisation – Unité Elémentaire de Travail » -, la novlangue des gestionnaires impose ses références : compétitivité, flux tendus, compression des coûts, qualité, client, autocontrôle, etc. Contemporaine d’une modernisation technique, irréductible à la très médiatique robotisation qui la rend possible, sinon nécessaire, la révolution culturelle ainsi promue réajuste la géographie du pouvoir. Cela vaut à l’échelon des directions centrales, mais se traduit aussi par la mise au pas des « baronnies » locales. Le processus s’accompagne, avec le concours actif de la direction du personnel, d’une recomposition du paysage syndical au détriment de la CGT. La réduction de la ligne hiérarchique facilite la redistribution des compétences dans les ateliers où, note G. Rot, en décalage avec les tenants du ‘toujours pire’, « la prescription se nourrit de la participation ».

Pour nous en convaincre, la troisième partie présente « la manière dont les hommes et les femmes de l’atelier s’y prennent, au quotidien, pour faire le ‘flux’ », analyse tirée d’une recherche, conduite partiellement en observation participante, « au cœur de l’activité productive en action ». Sur cette base, l’auteur s’intéresse à « la face cachée » de la rationalisation révélée lorsque, pour des causes ‘techniques’ ou ‘sociales’, le processus productif se grippe, libérant l’expression de tensions et de contestations dans l’atelier ou vis-à-vis d’autres composantes et échelons de l’usine. G. Rot invite cependant à ne pas ériger ces rapports d’opposition en grille unique de lecture. S’il renvoie à l’« économie de la pacification » managériale, le « miracle quotidien de la production » est aussi affaire « d’arbitrages plus directement productifs » réalisés en dépit ou contre le manque d’élasticité du ‘juste-à-temps’. Ceux-ci, opérés aux niveaux élémentaires ou au moyen d’un détournement et d’une réappropriation des canaux institutionnels, soulignent le rôle clé de la maîtrise de proximité dans la construction d’ordres locaux internes sur lesquels les syndicats peinent dorénavant à peser. De ce strict point de vue, on ne serait pas très loin de la situation décrite aux grandes heures de la rationalisation dans les usines Citroën de l’entre-deux-guerres4 si l’organisation actuelle du travail ne reposait sur la recherche d’un engagement maximum au travail aux antipodes de la passivité exécutive taylorienne.

G. Rot ne nie pas, au contraire, les contradictions d’un système où la polyvalence et l’autonomie recommandées demeurent strictement subordonnées à des impératifs de rentabilité. Leurs cadres et voies concrètes de réalisation limitent l’initiative d’opérateurs enserrés dans un réseau de contraintes et de contrôles assez denses pour paraître justifier la notion de néotaylorisme. Telle n’est pas, cependant, la conclusion de l’auteur, non moins sceptique envers les prophètes d’un passage inéluctable à un modèle productif inédit. Attentive aux continuités qui marquent des transformations profondes, mais régies par un processus de sédimentation, elle observe la persistance d’une « production d’ombres […] inventée par des acteurs en vue d’échapper pour partie à la mesure de leur activité ».

Dans sa conclusion, G. Rot avance l’hypothèse que les tensions et les freins possibles à la rationalisation seront de plus en plus portés par des problèmes d’attribution liés à la gestion des logiques conflictuelles d’individualisation et de dilution des responsabilités. On touche ici à une problématique majeure et à des catégories communes aux analystes du politique et du social : l’autorité, le consentement, la légitimité. à partir des ateliers, l’auteur invite ainsi le lecteur à reconsidérer la dynamique et la correspondance des échanges déséquilibrés, mais réels entre acteurs. Sans doute l’analyse serait-elle plus convaincante encore, si l’option d’une sociologie des pratiques s’appuyait davantage sur le vécu et le point de vue des salariés du bas de l’échelle hiérarchique. Ni l’observation ni les entretiens ne les ignorent vraiment, mais le questionnement comme les sources disponibles aboutissent à privilégier les discours, les conceptions et les perceptions des agents – hauts cadres, ingénieurs, maîtrise - en charge de la construction de l’ordre productif. Le biais se retrouve dans la minoration de l’approche cégétiste, assurément moins ouverte aux mutations gestionnaires de la période.

Epurée des jargons inutiles, parsemée d’encadrés bienvenus, structurée en six chapitres ponctués de conclusions solides, la démonstration retient l’attention du lecteur, à l’instar, d’ailleurs, de la bibliographie forte d’une vingtaine de pages. Plongée, toujours fascinante pour l’historien privé de telles ressources méthodologiques, dans les réalités complexes et contradictoires du travail ouvrier contemporain, l’analyse prend le contre-pied des discours dominants, y compris en histoire sociale, sur la fin du travail. Elle se distancie tout autant des présupposés nostalgiques aux fondements de recherches tentées d’opposer les fragmentations et aliénations du présent usinier aux cohésions, solidarités et autonomies ouvrières du passé. Ce n’est pas le moindre apport de G. Rot que de considérer les modes de rationalisation industrielle et de management moderne mis en œuvre depuis une trentaine d’années à travers les conduites effectives des acteurs aux carrefours du consentement et de la contrainte. Par là, l’ouvrage apporte sa pierre à la connaissance de « l’énigme » du travail.

Michel Pigenet
1 . Le Mouvement social, n° 171, avril-juin 1995, pp. 79-95.
2 . Ibid., n° 174, janvier-mars 1996, pp. 15-22.
3 . A. Prost, « L’histoire ouvrière en France aujourd’hui », in « Histoire ouvrière », dossier dirigé par M. Pigenet et J.-L. Robert, Historiens & Géographes, n° 350, octobre 1995, p. 208.
4 . S. Schweitzer, Des engrenages à la chaîne. Les usines Citroën 1915-1935, Lyon, PUL, 1982.
Pour citer
Michel Pigenet, « Compte rendu de Gwenaële Rot, Sociologie de l’atelier..., 2006 », Le Mouvement Social, n° 223 (avril-juin 2008), et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=229.
© 2001-2007, Le Mouvement Social. Mise en ligne le 28 octobre 2006.