Danielle Tartakowsky, La manif en éclats, 2004

Tartakowsky (Danielle), La manif en éclats, Paris, La Dispute, 2004, 126 p.

Quiconque ayant quelque peu arpenté le pavé parisien ces dernières années a pu remarquer la silhouette de Danielle Tartakowsky, spectatrice attentive, les mains chargées de tracts glanés ici ou là. C’est de cette observation permanente qu’elle tire des réflexions suggestives sur l’évolution la plus contemporaine du phénomène manifestant. Car le livre, court, a la vertu d’inscrire, sans jamais les diluer, ces évolutions dans le temps long. L’historienne des manifestations au XXe siècle parvient ainsi à une confrontation stimulante qui livre des analyses bien intéressantes.

Danielle Tartakowsky constate tout d’abord une croissance du nombre et une banalisation des manifestations, qui se traduit notamment par le fait que des manifestants se dispensent parfois désormais de solliciter une autorisation préalable, conformément au décret d’octobre 1935. Cette croissance accompagne une légitimation elle-même croissante du phénomène manifestant, pour part liée au ralliement de la droite : celle-ci manifeste par exemple en masse le 30 mai 1968 à Paris et dans les villes de province pour appuyer le général De Gaulle, puis derechef en 1984 pour la défense de l’école libre contre les projets du ministre socialiste Savary. Dès lors, la manifestation devient un appendice de l’action politique traditionnelle qui permet d’infléchir voire de contrer des projets ou des décisions du pouvoir : en 1984 donc, mais aussi en 1986 à la suite d’une vaste mobilisation étudiante face au projet Devaquet ou en novembre-décembre 1995 contre le plan Juppé. La manifestation en vient alors à fonctionner parfois comme un substitut à la grève et/ou au suffrage universel, notamment lorsque se développent les mobilisations en faveur des sans-papiers. Dans cette période, explique en effet Danielle Tartakowsky, « aucun de ces épisodes n’est désormais pensé en termes de crise politique ouverte par les gouvernements concernés qui s’essaient au contraire à minimiser leur portée, allant jusqu’à présenter les manifestations pour une des modalités de la démocratie à l’œuvre, tout juste un peu plus bruyante qu’il n’est d’usage. » Cette légitimation culmine sans doute lors du 1er mai 2002, manifestation monstre analogue à une « levée en masse » contre la présence de Le Pen au second tour des élections présidentielles.

La conjoncture pourtant bascule en 2002-2003, selon Danielle Tartakowsky dans une analyse éclairante. Avec l’arrivée au pouvoir de Jean-Pierre Raffarin, elle repère en effet toute une rhétorique gouvernementale contre « la rue » qui prétendrait à gouverner. Face à une mobilisation de grande ampleur, notamment en 2003, cette rhétorique qui fonde l’inflexibilité gouvernementale vise certes à faire adopter la réforme des retraites puis celle sur la Sécurité sociale mais plus encore à « casser la force et surtout la légitimité conquise par les manifestations de rue depuis vingt ans avec le concours actif de la droite ». C’est un des premiers, mais sans doute le plus grave, des symptômes de crise du « système manifestant » que l’historienne traque.

La seconde partie de l’ouvrage déploie cette crise du système manifestant en l’intégrant dans une perspective historique longue. Face au retour des « révoltes » promues par quelques altermondialistes, Danielle Tartakowsky analyse le rôle de la violence dans les conflits sociaux qu’elle limite aux « secteurs mis à mal par des redéfinitions d’envergure » dans l’avant mai-juin 1968 comme dans ces dernières années. Elle montre également le retour des marches, notamment sur Paris, pour protester contre un déni de justice. Ces mobilisations s’inscrivent cependant dans un temps court de l’urgence et relèvent d’un « présentisme » des luttes, selon le terme emprunté à François Hartog. Cette crise du système manifestant relève également de l’irruption d’échelles d’intervention nouvelles, liées à la fois à l’intégration européenne et à la globalisation, qui modifient le répertoire d’actions. Elles conduisent à une perte de centralité de Paris au profit de villes ou de bourgades (Cancon) de province. Dans cette configuration, la crise du système manifestant rejoint la crise du politique. Certes, la croissance de manifestations favorise l’entrée en politique de forces nouvelles. Elle atteste cependant tout autant de la crise de la représentation, tandis que les manifestations échouent à être relayées sur le plan proprement politique, comme à transmettre et à capitaliser pour les vagues de manifestations futures.

L’analyse, on le voit, est percutante. En se risquant sur le très contemporain, Danielle Tartakowsky nourrit et prolonge une réflexion historienne par une intervention plus politique. Ce n’est pas le moindre des mérites de cet ouvrage.

Xavier Vigna
Pour citer
Xavier Vigna, « Compte rendu de Danielle Tartakowsky, La manif en éclats, 2004 », Le Mouvement Social, n° 217 (octobre-décembre 2006), p. 99-100, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=309.
Mise en ligne le 15 mars 2006.
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