Ursula Langkau-Alex, Deutsche Volksfront, 1932-1939…, 2005

Langkau-Alex (Ursula), Deutsche Volksfront, 1932-1939. Zwischen Berlin, Paris, Prag und Moskau, (Front populaire allemand, 1932-1939. Entre Berlin, Paris, Prague et Moscou), vol. 1 : Vorgeschichte und Gründung des Ausschusses zur Vorbereitung einer deutschen Volksfront (Préliminaires et fondation du Comité pour la préparation d’un Front populaire allemand), Berlin, Akademie Verlag, 2004, 358 p. ; vol. 2 : Geschichte des Ausschusses zur Vorbereitung einer deutschen Volksfront (Histoire du Comité pour la préparation d’un Front populaire allemand), 2004, 590 p. ; vol. 3 : Dokumente, Chronik und Verzeichnisse (Documents, chronique et index), 2005, 544 p.

L’histoire du Front populaire allemand est l’opus magnum d’Ursula Langkau-Alex, un projet qui l’a accompagnée jusqu’à présent tout au long de sa vie de chercheuse. Certes, elle ne s’est pas cantonnée dans ce seul domaine mais a entrepris aussi de labourer tous les champs connexes, poursuivant ses investigations par exemple sur l’exil aux États-Unis d’Amérique, après le déclenchement de la Seconde guerre mondiale, lorsque les protagonistes ont quitté l’Europe. Elle a pris en compte le contexte international en s’intéressant plus particulièrement à l’IOS, explorant ainsi l’histoire de la social-démocratie allemande sous le nazisme.

Mais tandis que l’historiographie de l’exil allemand (un réseau interconnecté depuis de longues années, y compris avec des chercheurs de l’Est) avait tendance à se concentrer sur la culture comme refuge extraterritorial des exilés, composante indubitablement importante, Ursula Langkau-Alex a fait œuvre de pionnière et est restée longtemps la seule à éclairer les aspects politiques avant la période de l’internement des exilés en France et leur participation éventuelle à la Résistance, thèmes qui ont fait l’objet de nombreuses études, en particulier en France.

Le premier volume de sa recherche se concentrait sur l’émergence du Comité pour la préparation d’un Front populaire allemand qui vit le jour à Paris. Il est paru en 1977. C’est celui-là même qu’elle nous (re)présente aujourd’hui, comme partie d’une monographie en trois volumes, couvrant, pour le premier, la période qui va de 1932, avant la prise de pouvoir par Hitler, jusqu’en février 1936 et l’instauration du Comité connu aussi sous le nom de Comité Lutetia (l’hôtel où il siégea). Il ne s’agit pas d’une reproduction pure et simple de l’ouvrage paru en 1977, même si la structure n’a guère changé. Elle a considérablement élargi sa base documentaire en parcourant les archives à travers le monde, en interrogeant les survivants, certes plus nombreux au début de son enquête qu’à présent, en se constituant ainsi des archives personnelles. En témoignent des notes en bas de page beaucoup plus abondantes et, à une lecture plus attentive, les corrections qu’elle a fait subir à ses propres hypothèses.

Le volume 2 déborde en fait la fin de l’expérience qui s’achève au bout d’un an ; il se prolonge jusqu’en 1939, dans la mesure où, si le Comité est à partir de 1937 hors d’état de fonctionner, les idées dont il était porteur continuent de cheminer.

Le volume 3 comporte les manifestes et les documents programmatiques élaborés par les différents courants jusqu’en 1937 ainsi que les témoignages de quelques acteurs, une chronologie des principaux événements en Allemagne, mais aussi dans le monde, événements qui ont eu une incidence sur les tentatives d’unification, une abondante bibliographie, la liste impressionnante des organisations citées, les index.

Ursula Langkau-Alex rappelle d’abord que le terme de « Front populaire » (Volksfront) fut utilisé dès 1932 en Allemagne par les démocrates et les syndicats chrétiens pour faire barrage à la prise du pouvoir par Hitler, d’où la date choisie comme début de l’étude. L’idée s’est enrichie de l’expérience – et de l’échec – en Sarre, de nouveaux militants, souvent plus radicaux, ayant afflué en France après le rattachement. Elle s’est alimentée aussi des exemples espagnol et français. Le choix des lieux appelle aussi quelques explications, si l’on admet que Paris fut le théâtre principal des opérations. C’est à Berlin que fut créé un Groupe Front populaire allemand, composé de sociaux-démocrates mais que les communistes ont cherché à influencer et qui est resté en contact avec les exilés tandis que des « frontaliers » tentaient d’assurer la liaison avec la résistance interne, sujet revisité, démythifié et réévalué par l’historiographie allemande depuis la chute du mur. Prague a abrité jusqu’en 1938 les instances dirigeantes des social-démocraties allemande et autrichienne. Moscou enfin était le siège du Komintern d’où émanaient les directives : les responsables des contacts avec les autres composantes du Front populaire allemand en gestation y étaient régulièrement convoqués, voire désavoués comme Willi Mûnzenberg au profit de Walter Ulbricht.

Cependant, ce qui a changé depuis l’ouvrage paru en 1977, ce sont les interprétations et l’accentuation, à commencer par le rôle respectif des états majors, Comité directeur du SPD ou Comité central du KPD, par rapport aussi à l’historiographie d’inspiration soviétique selon laquelle l’initiative d’une action commune antifasciste des partis « ouvriers » aurait émané des communistes. Dans sa tentative de mainmise sur le KPD, le Komintern a d’abord préconisé l’entrisme (tactique du cheval de Troie) dans les organisations ouvrières nazies, comme cela s’est également produit en Autriche après l’avènement du régime corporatiste. Au byzantinisme du Komintern, prétendument converti à la démocratie depuis son VIIe congrès, s’ajoute l’impuissance croissante de l’IOS qui compte de moins en moins de partis légaux au moment où la SOPADE (social-démocratie allemande en exil à Prague) affichait constamment son hostilité à toute collaboration avec les communistes.

L’histoire du Comité pour la préparation d’un Front populaire allemand qui fait l’objet du volume 2 est émaillée d’obstacles et d’incidents internes à l’émigration allemande, comme l’affaire du Pariser Tageblatt/Pariser Tageszeitung où fut mis en cause en tant que responsable de la publication un Russe, le père de Léon Poliakoff, ou dérivant de la conjoncture internationale. Ainsi les fronts populaires français et espagnol, la guerre d’Espagne, les procès de Moscou et la chasse aux « trotskistes » ne manquent pas d’influer sur les débats.

L’ouvrage explore les méandres des discussions et des affrontements, des tentatives d’union et des désaccords : il est malaisé d’en rendre compte de manière détaillée mais une meilleure compréhension des enjeux est désormais possible. Dans le brouillage des tentatives d’union interfère une multitude d’organisations de moindre dimension – politiques, syndicales, culturelles, caritatives etc. : pour démêler l’écheveau, le volume 3 est indispensable. En outre, ce furent les militants sur place à Paris, parfois issus de courants minoritaires, dont des Russes encore, des mencheviks intégrés dans la social-démocratie allemande, qui furent les éléments moteurs d’un long processus de négociations et d’échanges avec des partis, des groupes et des personnalités « bourgeois » (notamment chrétiens) dont certains eurent tendance à se radicaliser, tandis qu’en Tchécoslovaquie s’opérait un rapprochement entre la droite du SPD et le « Front noir » d’Otto Strasser, dissident du nazisme, pour élaborer une alternative au nazisme fortement teintée d’autoritarisme.

Ursula Langkau-Alex s’oppose aux historiens qui concluent à l’échec de l’expérience. Elle insiste au contraire sur le rôle des individus et des personnalités, tels Heinrich Mann par exemple, qui, non entravés par la volonté de faire prévaloir le point de vue de leur organisation, étaient plus à même de tracer les contours d’une alternative, démocratique, au national-socialisme. Ouvrage de référence désormais incontournable, son livre offre néanmoins une ouverture vers de futures recherches (prenant en compte les archives du Komintern ?) selon la finalité qu’elle assigne en particulier au troisième volume.

Claudie Weill
Pour citer
Claudie Weill, « Compte rendu de Ursula Langkau-Alex, Deutsche Volksfront, 1932-1939…, 2005 », Le Mouvement Social, n° 217 (octobre-décembre 2006), p. 107-109, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=316.
Mise en ligne le 15 septembre 2005.
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