Anne Hugon (dir.), Histoire des femmes en situation coloniale…, 2004

Hugon (Anne), sous la direction de, Histoire des femmes en situation coloniale. Afrique et Asie, XXe siècle, Paris, Karthala, 2004, 240 pages

Issu d’une table ronde réunie en 2002 lors du troisième colloque de la recherche féministe francophone sur les sujets de la colonisation, de la décolonisation, du postcolonialisme et du genre, l’ouvrage collectif Histoire des femmes en situation coloniale propose une réflexion sur l’articulation entre le genre et le colonial, ainsi que sur la « fabrication des femmes en colonie et en postcolonie ». S’appuyant sur une riche bibliographie, qui tient largement compte des recherches anglo-saxonnes et non européennes, il traite notamment de la question de « l’agency », terme anglais qui peut être traduit par « capacité d’action » ou « autonomie ». Les auteures se proposent de déterminer l’espace qui existe entre les discours coloniaux et les expériences féminines colonisatrices, colonisées, et postcoloniales, et qui recouvre des modes de comportement aussi divers que la transgression, la subversion, la résistance, la solidarité, la complicité et la soumission. Le livre part d’un double constat : la déconstruction du genre féminin et masculin en situation coloniale reste un desiderata de recherche, d’une part ; et l’histoire coloniale a longtemps été écrite sans tenir compte de l’impact différentiel et complexe de la colonisation sur les genres, d’autre part. Il s’agit, dès lors, comme le souligne Anne Hugon dans l’introduction, de croiser de façon régulière l’histoire des anciens empires coloniaux avec celle des femmes et du genre, et de cerner les dynamiques qui relèvent des rapports sociaux de sexe entendus comme un élément constitutif et structurant des sociétés coloniales.

Dans la première partie de l’ouvrage, qui est consacrée au bilan historiographique, l’approche de « l’agency » est introduite par un « classique » de la recherche anglophone ; dans « La question de la capacité d’action des femmes dans l’historiographie féministe indienne », Janaki Nair propose de poser les femmes en agents de l’histoire, sans reproduire les paradigmes longtemps dominants de la « femme victime » ou de l’ « héroïne rebelle ». Selon l’auteure, les recherches féministes elles-mêmes auraient contribué à réifier des totalités sociales (classes, patriarcat...), comme elles auraient « enfermé les femmes dans des lieux ghettoïsés ». Une analyse plus dynamique, qui devrait porter sur les formes du consentement, de la transgression et de la subversion, impliquerait une remise en question des présupposés méthodologiques, théoriques et politiques. L’auteure plaide pour l’usage de la notion foucaldienne du pouvoir comme une reconfiguration, dans le cadre de laquelle la complicité et la résistance constituent des éléments fondamentaux des relations de subordination. « Le fait colonial au miroir des colonisées » de Sophie Dulucq et Odile Goerg dresse un bilan des recherches francophones en histoire de l’Afrique subsaharienne (1950-2003). Elles montrent la manière dont les femmes colonisées sont appréhendées comme objet de recherche suivant les différentes conjonctures historiographiques. Pour la France, le constat est celui d’une double marginalisation : celle de l’histoire des femmes/du genre dans le champ universitaire et celle des femmes colonisées dans l’histoire coloniale qui, dès les années 1950, met l’accent sur les résistances africaines, la lutte des classes et l’histoire politique (masculine). Une véritable « relecture du fait colonial » se met en place entre 1990 et 2004 dans les pays anglo-saxons : le concept du genre se répand et initie une réflexion générale sur la modification des rapports sociaux de sexe en situation coloniale. « Femmes vietnamiennes pendant et après la colonisation française et la guerre américaine » de Phuong Bui-Tranh retrace la place donnée aux femmes dans la production historiographique, littéraire et artistique du Vietnam. Comme en France, selon la période étudiée, les expériences féminines disparaissent derrière les usages politiques. Cinq femmes-types sont identifiées : la « femme héroïque et patriotique » dans l’histoire « millénaire » des Vietnamiens (depuis la fin du XIXe siècle) ; les femmes du mouvement réformiste, auxquelles on attribue des destinées individuelles sans pour autant évoquer leur participation collective (à partir des années 20) ; les femmes du mouvement révolutionnaire qui sacrifient leur vie privée au bonheur commun et à la révolution (à partir des années 30) ; les femmes pendant la « guerre américaine » qui sont érigées en figures symboliques dépersonnalisées (la combattante à partir des années 50) ; et la « mère héroïque » de l’après-guerre, période qui est caractérisée par un « refus de la victimisation » excluant, comme autant de marques de faiblesse, certaines expériences féminines (torture, viol, familles déchirées).

La deuxième partie de l’ouvrage est composée de quatre études de cas portant sur l’Afrique subsaharienne à l’époque coloniale. « L’Union des femmes coloniales (1923-1940) » de Catherine Jacques et Valérie Piette traite des femmes belges qui impriment une « spécificité féminine » à la colonisation du Congo pendant l’entre-deux-guerres. Faisant appel à la « nature féminine », la mission « complice » de ces femmes est triple : il s’agit à la fois d’aider les européennes qui souhaitent s’installer dans la colonie, d’assainir la société coloniale européenne et masculine en participant à la « structuration et à la normalisation d’un espace familial et social », et de civiliser les femmes africaines pour en faire de bonnes mères et ménagères. Appuyée par le milieu colonial, et proche des mouvements féministes belges, l’Union des femmes coloniales est un exemple formidable de la complexité des relations de pouvoir en situation coloniale. « Sages-femmes africaines diplômées en AOF des années 1920 aux années 1960 » de Pascale Barthelemy montre comment l’introduction d’une nouvelle catégorie sociale dans la société coloniale peut provoquer une redéfinition des rapports sociaux de sexe. L’accès de ces femmes à une nouvelle légitimité professionnelle est à contre-courant du processus qui renforce le pouvoir masculin, européen et africain, aux dépens des femmes africaines. En tant qu’intermédiaires, elles sont certes soumises à une double autorité, masculine et médicale, mais, en leur qualité d’agents de l’œuvre de médicalisation engagée par la France, elles ont accès à un pouvoir autrefois réservé aux hommes. La mise en place d’un dispositif de sages-femmes africaines génère ainsi un certain degré d’autonomie féminine qui permet le passage entre deux mondes et deux rôles de genre. Elle bouleverse en particulier les rapports de pouvoir traditionnels existants entre les femmes, d’une part, les chefs, les notables et les maris, d’autre part. « La redéfinition de la maternité en Gold Coast » d’Anne Hugon montre comment l’introduction de l’idéologie de la maternité dans la société coloniale à partir des années 1920 et, avec elle, la politique nataliste (formation des sages-femmes et, dans l’école des mères, des jeunes filles), créent un espace d’action pour les colonisées en dépit du caractère coercitif de la domination coloniale. Alors qu’elles sont simplement censées produire de la main d’œuvre saine et abondante, et devenir de bonnes mères et des ménagères, les femmes africaines empruntent généralement aux deux mondes, le colonial et le colonisé. Ces résistances passives font échouer la « colonisation complète de l’intime et de l’espace privé ». Même si certaines femmes issues de l’élite urbaine africaine sont prêtes à adopter les valeurs de la modernité colonisatrice, la redéfinition de la maternité génère « une variété infinie de façons d’être mère ». Dans l’étude de cas « "Science de l’homme" coloniale ou science de "l’homme colonial" », qui, seule dans l’ouvrage, met l’accent sur la masculinité, Emmanuelle Sibeud analyse la place des femmes dans l’œuvre de Maurice Delafosse, administrateur colonial et ethnographe au début du XXe siècle. L’auteure replace « la figure républicaine du ‘vrai chef de l’Empire’ » dans le contexte de l’essor de la « science de l’homme », entendue comme l’ingénierie sociale d’une « société impériale » naissante. Elle évoque, outre le discours colonialo-masculin sur la femme africaine (absence, décor, disqualification sociale, servitude « traditionnelle », déshumanisation) et les multiples représentations genrées de l’entreprise coloniale (civilisation/sauvagerie, domination/assujettissement), les pratiques (l’ « administrer au masculin ») qui introduisent dans la « société impériale » un traitement différentiel entre les hommes colonisateurs et les femmes colonisées, d’un côté ; et entre les femmes françaises et les femmes africaines, de l’autre.

La dernière partie de l’ouvrage a pour objet l’époque postcoloniale. Dans « Féminin, masculin ? », Faranirina V. Rajaonah établit, par la comparaison de trois manuels d’école primaire, la grande variété des représentations des rôles sociaux masculins et féminins à partir des années 1970 (« malgachisation de la culture »). Imprégnés de culture chrétienne urbaine, deux de ces manuels envisagent les rapports sociaux de sexe d’une manière « traditionnelle » (grande famille idéalisée, sphère publique contre sphère privée), tandis que le troisième, coécrit par une femme et un homme, se caractérise par une discontinuité entre les doctrines coloniale et postcoloniale ; il renverse notamment les rôles sociaux assignés aux sexes et les inscrit dans le registre de l’interchangeabilité et de la complémentarité. « Comment repenser les féminismes dans un monde transnational » de Danielle Haase-Dubosc témoigne d’une expérience de recherches féministes menée par des chercheuses entre l’Inde et la France entre 1992 et 2002, dans le cadre de laquelle les principaux travaux féministes des deux pays ont été traduits et discutés. Cette expérience est fortement marquée par l’interrogation des positions, des approches et des valeurs françaises (universalisme, laïcité, parité, vision orientaliste des Indiennes). En envisageant les possibilités d’un échange à « l’époque postcoloniale de la mondialisation », l’auteure plaide pour un concept des « féminismes transnationaux » devant tenir compte de la multiplicité des féminismes, et permettre de dépasser l’opposition national/international.

D’une grande transparence sur ses choix méthodologiques et théoriques, l’ouvrage Histoire des femmes en situation coloniale brille par la mise en pratique du concept de « l’agency » et par la multiplication des perspectives, européennes et non européennes. Il montre que la prise en compte du genre en interaction avec d’autres catégories d’analyse (classes, « races ») peut contribuer à une compréhension moins manichéenne et plus dynamique de la domination coloniale. Force est de constater, cependant, que l’histoire du genre en France demeure largement une histoire des femmes. Une véritable histoire des rapports sociaux de sexe en situation coloniale nécessiterait, selon nous, des études approfondies sur le genre masculin. Les recherches non françaises semblent être plus novatrices à cet égard. Nous pensons notamment à la réception en histoire du concept de la « masculinité hégémonique » du sociologue australien Robert Connell1. Une discussion de ce concept, qui distingue les masculinités hégémoniques, complices, de celles qui sont marginalisées et opprimées, pourrait, à notre sens, contribuer à une compréhension plus dynamique de l’ordre des genres et des rapports sociaux de sexe, inter- et intra-genres.

Marc Schindler-Bondiguel
1 Robert Connell, Gender and Power. Society, the Person, and Sexual Politics, Stanford, 1987 et Robert Connell, Masculinities, Cambridge 1995.
Pour citer
Marc Schindler-Bondiguel, « Compte rendu de Anne Hugon (dir.), Histoire des femmes en situation coloniale…, 2004 », Le Mouvement Social, n° 217 (octobre-décembre 2006), p. 103-106, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=319.
Mise en ligne le 15 janvier 2006.
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