Bruno Tinel, « À quoi servent les patrons ? »…, 2004

TINEL (Bruno) « À quoi servent les patrons ? ». Marglin et les radicaux américains, Lyon, ENS Éditions, 2004, 150 pages.

Le petit livre de Bruno Tinel, consacré à l’école des économistes radicaux américains en général et à Stephen Marglin en particulier, fait trois choses en un. Tout d’abord, on trouve à la fin de l’ouvrage une traduction du célèbre article de 1974 de Stephen Marglin « What do bosses do ? ». Ensuite, dans le premier chapitre, Bruno Tinel explique, commente et discute la démonstration de Marglin. Enfin, dans les trois chapitres suivants, sont analysés les conditions d’émergence et les principaux développements du courant américain intitulé « Radical Economics ».

L’article de Marglin, « What do bosses do ? » paru en 1974 dans la Review of Radical Political Economics eut un grand retentissement avant même qu’il ne paraisse (il circulait depuis alors sous forme de document de travail depuis 1971). Il fut d’ailleurs traduit et publié en français en 1973 par André Gorz dans son ouvrage Critique de la division du travail. Mais cette dernière version, outre le fait qu’elle est désormais indisponible, avait le défaut d’amputer d’un quart le texte de Marglin. Retraduire ce texte dans son intégralité est donc une heureuse initiative et ce d’autant plus qu’il suscita et qu’il suscite encore de nombreuses discussions, tant en histoire économique, en économie de l’organisation, qu’en sociologie du travail.

Dans cet article, Marglin entend réfuter le déterminisme technique qui a cours dans certains textes de Marx (comme Misère de la philosophie), dans la vulgate marxiste, ainsi que dans les textes classiques (à commencer par Smith) et néoclassiques, déterminisme technique qui contribue in fine à justifier des formes d’organisation du travail aliénantes – comme le travail taylorien – au nom de leur supériorité technique. Ainsi, ce ne serait pas tant la technique qui façonnerait la division du travail que la division du travail qui façonnerait la technique.

Pour démontrer son point de vue, Marglin ne fait pas un modèle abstrait à la manière des économistes néoclassiques, mais se penche en historien sur deux changements majeurs qui ont eu lieu au cours de la révolution industrielle : la déliquescence du système corporatif et l’émergence du putting out system, et, quelque temps plus tard, le déclin de ce second système au profit de la fabrique. Dans les deux cas, la nouvelle division du travail a été selon lui adoptée non en raison de son efficacité matérielle supérieure, mais parce qu’elle dépossédait tout contrôle de l’ouvrier sur son travail et qu’elle faisait de l’entrepreneur un coordinateur, qui en se rendant indispensable à la production, était en situation de pouvoir accroitre son profit et d’entrer dans une logique d’accumulation du capital. La stratégie de l’entrepreneur est donc celle de « diviser pour régner », c’est-à-dire se rendre indispensable comme seul point de coordination possible d’un travail émietté. À la différence du compagnon qui maîtrise l’ensemble du procès de production et a pour perspective de devenir un jour maître, le putter-outer ne réalise que des opérations élémentaires qu’il ne peut vendre sur le marché des produits finis. Cette division du travail n’est pas plus efficace au sens technique (production d’avantage d’output pour autant d’inputs), elle permet toutefois l’accumulation de plus-value par une personne, l’entrepreneur diviseur-coordinateur.

Le passage du putting-out à la manufacture est moins déterminé par l’utilisation de machines plus productives que par la volonté de mieux contrôler un processus de production divisé et éparpillé. Le contrôle permet de lutter contre les fraudes et les détournements de travail et surtout d’intensifier le travail. Là aussi, la forme organisationnelle n’est pas techniquement supérieure. Elle permet de produire plus, certes, mais à partir d’une quantité d’input plus importante. Marglin souligne d’ailleurs que l’invention de machines a suivi plutôt qu’elle n’a précédé l’instauration de la fabrique. Notons toutefois à propos de ce deuxième moment analysé par Marglin que l’importance du mouvement de parcellisation des tâches lors de la première révolution industrielle a été fortement nuancée par les travaux historiques1. Ce n’est vraiment qu’avec la seconde révolution industrielle qu’une véritable division du travail et une hiérarchie de positions intermédiaires (en particulier les contremaîtres) s’instaurent et mettent fin à une assez large autonomie ouvrière.

Dans son commentaire de cet article, que l’on trouve dans le premier chapitre, Bruno Tinel explicite la démarche de Marglin et revient sur certaines difficultés du texte. Une des difficultés vient de ce que l’on ne comprend pas très bien, dans le texte de Marglin, pourquoi des travailleurs indépendants se laissent déposséder de leur savoir global et acceptent de travailler sous la coupe d’un patron dans le cadre d’un processus de travail parcellisé. D’après Marglin, des crises de surproduction obligeraient des producteurs indépendants à travailler pour des entrepreneurs et à en devenir dépendants, notamment par l’entremise des avances sur salaire. Écartant cette piste explicative, jugée peu satisfaisante, Bruno Tinel est conduit à critiquer la trop grande focalisation de Marglin sur la question de la connaissance. Il propose un autre principe de la parcellisation inspirée de Babbage et de David Landes. En divisant le travail, l’entrepreneur peut attribuer à chaque salarié la tâche pour laquelle il est le plus habile. Avec ce principe en quelque sorte ricardien d’explication, on perd toutefois une partie de la force subversive de l’analyse de Marglin. Cette difficulté soulevée par Bruno Tinel nécessiterait sans doute des recherches tant historiques que sociologiques plus approfondies. Dans bien des contextes de travail, les salariés s’engagent dans des processus de division et de parcellisation du travail qui les dépossèdent très progressivement sans qu’ils s’en rendent compte d’une partie de leurs compétences globales (la dévalorisation du capital humain est un phénomène que l’on tend facilement à sous-estimer).

Bruno Tinel donne ensuite un aperçu des discussions que le texte de Marglin a suscité en analysant les contributions de Landes et surtout de Williamson. Ce dernier déplace la question en analysant théoriquement les coûts de transaction respectifs de plusieurs modes d’organisation du travail, la production indépendante, l’autogestion et la relation de la hiérarchie capitaliste et déclare sur la base d’une attribution un peu arbitraire de points pour différents critères que la hiérarchie capitaliste est plus efficace (adoptant pour cela une notion très élargie de la notion d’efficacité). On peut regretter que les discussions les plus récentes du texte de Marglin ne soient pas présentées. À faire une simple interrogation sur Google-scholar en décembre 2005, on s’aperçoit que l’article de Marglin est cité dans 140 articles et documents de travail sur internet, parmi lesquels des auteurs majeurs, Acemoglu, Arrow, etc. Les contributions importantes de Rajan et Zingales mentionnées par Tinel ne sont qu’assez peu commentées.

Dans les trois chapitres qui suivent, Bruno Tinel présente le courant américain Radical Political Economics. Pour comprendre l’émergence de ce courant, il est indispensable de le resituer dans le mouvement plus large de contestation et de radicalisation aux États-Unis dans les années soixante, dont le mouvement Students for Democratic Society est une figure emblématique. Les auteurs du courant radical appartiennent à une génération d’économistes ayant fait ses études au début des années soixante et ayant eut à gérer la contradiction entre la conception du monde leibnizienne véhiculée par l’économie néoclassique (le meilleur des mondes possibles) et leur participation aux mouvements de contestation des années soixante : « Durant les années 1960, explique Marglin dans un entretien avec B. Tinel, (…) je pensais qu’il n’y avait pas d’incompatibilité entre faire de l’économie dominante cinq jours par semaine et manifester pendant les week-ends. La fin des années 1960, avec la montée sur les campus universitaires du mouvement s’opposant à la guerre, m’a poussé, ainsi que beaucoup d’autres, à reconsidérer tout cela. » Ces économistes contestataires se regroupent au début des années 1970 et essayent de se constituer en mouvement à la fois politique, académique (avec une revue, une association) et pédagogique (en proposant une nouvelle manière d’enseigner l’économie). S’ils se réclament parfois du marxisme ou du socialisme, ils développent un rapport assez libre à l’œuvre de Marx fort différent de celui que l’on peut trouver quelques années plus tard dans le courant du « marxisme analytique » (Bruno Tinel ne mentionne pas l’éventuelle existence de liens entre ces deux courants). Ils se concentrent moins sur la théorie de la valeur ou sur la théorie de l’exploitation, thèmes trop abstraits, que sur des problématiques directement en phase avec la contestation comme l’autorité (comme on le voit avec Marglin), l’inégalité et la discrimination, la culture matérielle aliénante, l’irresponsabilité du pouvoir économique. Une des contributions majeures de ce courant est, selon Bruno Tinel, d’approfondir et de parfaire la théorie de la segmentation initiée par des économistes institutionnalistes non radicaux comme Kerr ou Piore et Doeringer. Leurs nombreux travaux historiques montrent ainsi que la segmentation du marché du travail et la hiérarchisation des qualifications ouvrières ne sont qu’un moyen pour le patronat de « diviser pour régner », de briser la solidarité ouvrière issue de la parcellisation et de la taylorisation du travail.

On peut regretter là aussi que l’auteur reste sur ce point d’orgue de l’école radicale (pour laquelle il ne cache pas sa sympathie) et qu’il ne détaille pas plus le devenir de cette école et de cette génération contestataire en économie au cours des années 1980 et 1990 – le format réduit de l’ouvrage empêchait peut-être l’auteur de détailler la période récente. L’auteur affirme que cette école se dilue dans la méthodologie néoclassique et perd de sa spécificité. Pourtant certains auteurs comme Bowles et Gintis en renouvelant leurs outils, en utilisant l’économie expérimentale dans des contextes culturels différents, continuent d’interpeller l’économie néoclassique et réintroduisent au fond le vieux thème marcusien de la conformation des préférences par l’idéologie dominante.

NB : une première version de ce compte rendu a été publiée par Liens socio.

Olivier Godechot
1 Cf. Philippe Lefebvre, L’invention de la grande entreprise. Travail, hiérarchie, marché. France, fin XVIIIe - début XXe siècle, Paris, Presses Universitaires de France, 2003. « Sociologies »
Pour citer
Olivier Godechot, « Compte rendu de Bruno Tinel, « À quoi servent les patrons ? »…, 2004 », Le Mouvement Social, n° 217 (octobre-décembre 2006), p. 91-94, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=330.
Mise en ligne le 15 mars 2006.
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