Olivier Fillieule (dir.), Le désengagement militant, 2005

FILLIEULE (Olivier), sour la direction de, Le désengagement militant, Paris, Belin, 2005, 319 pages.

Cet ouvrage attendu concrétise pour partie une journée d’étude du GERMM (Groupe d’études et de recherche sur les mutations du militantisme) tenue en juin 2001. Pour partie seulement, car quatre nouveaux articles proposant un regard étranger sur la question ont été introduits.

Il faut d’abord prendre cette somme de contributions comme un manifeste. Alors que la sociologie politique s’est largement penchée sur l’étude de l’engagement, les mécanismes du maintien et de la défection restent pour le moins méconnus. Or comme l’explicite Philippe Gottraux, « le ‘renoncement’ aux activités militantes est un analyseur, au sens où le désengagement militant est un révélateur des conditions de possibilité de l’engagement lui-même, ou plus exactement, un révélateur du tarissement de ses conditions de possibilité ». Outre qu’il constitue un objet sociologique en lui-même, comme processus multifactoriel, il apparaît aussi fondamental pour comprendre les « devenirs militants » et l’engagement de façon plus globale, « avec ses phases de recrutement et ses moments de déprise » (O. Fillieule).

Les deux premiers chapitres ont un statut spécifique. Celui d’Olivier Fillieule d’abord, liminaire, propose une impressionnante recension des travaux connexes mobilisables, pour beaucoup anglo-saxons, dans l’étude sociologique du désengagement : approches biologiques déterministes ou structuralo-fonctionnalistes, approches macrosociales ou encore psycho-sociales. Mise en perspective et critiquée, cette vaste revue de littérature, qui constitue en soi un heureux (r)appel, permet d’emblée de récuser toute approche monocausale. Dans le second chapitre, Doug MacAdam joue lui sur un registre décalé en revenant sur les apports des recherches structurales, aujourd’hui mises à mal, pour en pointer les limites et les dépasser à l’aide des courants culturalistes et rationalistes ; avec en appui l’analyse de quatre étapes : le recrutement, l’émergence de mobilisations, l’extension de mouvements et la démobilisation.

Les autres chapitres constituent ensuite un tout cohérent et interactif : études de cas articulant les échelles individuelle et de l’organisation, sans négliger le contexte ; consensus fort sur le rejet des explications par le seul mobile idéologique et sur l’intrication complexe de motifs. La méthode et l’objet varient cependant.

Revenant sur la dissolution du collectif Socialisme ou barbarie, Philippe Gottraux témoigne aussi d’une brillante capacité à conceptualiser le désengagement. Il dépasse l’explication officielle par le politique en analysant un groupement dont les principaux membres sont « passés d’un militantisme politique structurant fortement, pour ne pas dire essentiellement, leur rapport au monde, à l’investissement prioritaire d’autres sphères d’activité », tout en replaçant cette évolution dans son contexte politique et culturel. Bert Klandermans étudie elle les cas du Mouvement pour la paix et de syndicats hollandais, par une double approche psycho-sociale et quantitative ; elle met notamment en évidence la progressivité des retraits, ainsi que différents types de trajectoires observables dans une organisation en déclin. C’est également de structures passées cette fois en phase « dormante » (abeyance structures) que traite Verta Taylor, en s’attachant moins au processus de désengagement qu’à celui du maintien de structures latentes en contexte hostile, puis de leur réactivation discrète mais multiforme ; elle montre en effet qu’on tend trop souvent à considérer les mouvements comme « nouveaux » et créés ex nihilo sans en chercher les racines, et prend pour exemple la continuité occultée entre mouvements des femmes des années 1920 et des années 1960.

Quatre des autres contributions reposent sur une approche plus strictement individuelle du désengagement. Florence Passy se centre sur le rôle des réseaux sociaux, en prenant en compte leur dimension symbolique et subjective ; elle montre par des approches qualitatives combien la poursuite de l’activisme est favorisée par la convergence des différentes sphères de vie d’un individu. Catherine Leclercq et Bernard Pudal reviennent sur le désengagement communiste, jusqu’ici surtout marqué par l’abondance des « autobiographies d’ex ». Pour contrer ce biais, C. Leclercq s’attache, via une série d’entretiens de militants de la fédération du Pas-de-Calais, à saisir la « grande masse des sortants silencieux ». Elle montre combien les crises et le déclin politico-idéologique de l’emprise communiste ne sauraient à eux seuls expliquer des désengagements qui puisent aussi largement aux mutations du local : désagrégation des sociabilités socio-professionnelles, communales et de quartier ; opposition à une ligne fédérale trop conservatrice ; « retrait de militants ouvriers dépossédés des référents qui structuraient leur identité politique », mais aussi de militants plus jeunes à multi-appartenance, plus distanciés de l’institution. Bernard Pudal propose lui une analyse séquentielle du parcours de Gérard Belloin, ancien cadre du PCF, de son engagement total aux premiers doutes et à la déprise ; en s’appuyant sur le concept d’habitus et sur la psychanalyse (qui est d’abord celle de Belloin), il met en exergue les transformations permanentes de l’identité et des cadres de perception d’un individu. Isabelle Sommier adopte elle aussi une posture compréhensive en cherchant à comprendre pourquoi certains militants d’extrême gauche français et italiens de l’après-68, alors qu’ils prônaient la lutte armée, ont choisi de ne pas franchir ce cap et opté pour l’exit.

Enfin, la contribution à quatre mains d’Olivier Fillieule et Christophe Broqua s’attache moins à saisir les imbrications de causalités chez un même individu qu’au sein d’une même organisation. En étudiant en parallèle Act Up et AIDES, deux associations de lutte contre le Sida, les auteurs démontrent la nécessité « d’articuler les carrières individuelles aux contextes par la prise en compte d’éventuelles générations, en les rapportant aux évolutions de l’offre militante dans et en dehors des groupes étudiés » : l’identité des organisations apparaît alors autant cause que conséquence des effets de sélection et des défections.

L’ensemble de ces contributions s’accorde donc sur la nécessaire prise en considération tant des conséquences biographiques de l’engagement que de la pluralité des insertions sociales d’un même individu (professionnelles, sociales, affectives, …), source de conflits de rôles et de réaménagements identitaires - et notamment de désengagement si les rétributions matérielles et symboliques perçues une des autres sphères finissent par apparaître trop inférieures à celles reçues dans la sphère militante.

Dès lors, cet ouvrage-manifeste ne se contente pas d’invocations mais ouvre très concrètement un vaste programme de recherche empirique, puisque « toute la difficulté consiste à étudier à la fois la succession des événements au sein de chaque ordre d’expérience et l’influence de chaque niveau sur tous les autres » (O. Fillieule et C. Broqua). Son utilité, évidente pour le sociologue et le politiste – on * osera même dire : son caractère incontournable pour tout sociologue touchant à l’engagement – est aussi patente pour l’historien confronté à la question du militantisme. Et ce aux niveaux biographique comme organisationnel, puisqu’il est trop souvent tentant, par facilité ou manque de sources, d’imputer des défections – et plus encore des vagues de défection – à des désaccords idéologiques, alors qu’une somme de variables contextuelles et biographiques, locales comme nationales, interfèrent. Enfin, tout lecteur parallèlement engagé sera sans doute aussi renvoyé à des interrogations sur son propre parcours militant…

Si l’on ne saurait faire grief de lacunes à ce qui se veut avant tout l’ouverture d’un nouvel angle de recherche, on regrettera néanmoins qu’Olivier Fillieule et Christophe Broqua n’aient pas introduit dans l’ouvrage leur (beau) graphique de cohortes présenté lors de la journée d’étude, alors même que cette grille de lecture gagnerait à être développée. On soulignera aussi que ces chapitres privilégient pour beaucoup les défections suite à des engagements intenses, certes plus caractéristiques mais aux mécanismes sans doute un peu différents des désengagements moins douloureux – mais aussi sans doute plus nombreux. Et l’on notera enfin un léger désaccord avec l’idée, qui sourd à plusieurs reprises, que le désengagement relève de mécanismes bien plus complexes que l’engagement, puisque précisément toute cette entreprise consiste à montrer la complexité d’un phénomène jusqu’alors mésestimé, et dont l’imbrication de facteurs mis en évidence ici s’appliquent finalement tout aussi bien à l’engagement, dans toute sa dimension processuelle.

Axelle Brodiez
Pour citer
Axelle Brodiez, « Compte rendu de Olivier Fillieule (dir.), Le désengagement militant, 2005 », Le Mouvement Social, n° 217 (octobre-décembre 2006), p. 95-98, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=338.
Mise en ligne le 15 mai 2006.
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