Bernadette Bensaude-Vincent et Christine Blondel (dir.), Des savants face à l’occulte 1870-1940, 2002

Bensaude-Vincent (Bernadette), Blondel (Christine), sous la direction de, Des savants face à l’occulte 1870-1940, Paris, La Découverte, 2002, 232 pages. « Science et société ».

Cet ouvrage réunit neuf contributions couvrant des domaines de la science aussi variés que la chimie, la physique, la psychologie ou l’astronomie. Chaque auteur nous plonge dans un univers peu connu ou souvent tributaire de mémoires partielles et sélectives. Il se pourrait bien d’ailleurs que cette enquête plurielle déplaise à quelques-uns ! En prenant, en effet, le parti de lever le voile sur certains oublis de la mémoire collective des scientifiques, les auteurs pourraient ébranler certaines de leurs représentations d’eux-mêmes et de l’image qu’ils se font de leur discipline. Nous est-il si spontané, par exemple, de juxtaposer positivisme et mysticisme ? Jusqu’à présent, les historiens avaient été bien frileux pour aborder ce type de question et a fortiori pour y répondre. Cela semblait trop insolite ou marginal. Quant aux scientifiques, à force de ranger cet épisode de l’histoire de leurs disciplines aux tréfonds de leur mémoire, ils avaient fini par l’oublier. Cet ouvrage collectif – fruit d’un séminaire et de plusieurs rencontres – ne développe pas cependant de théories critiques de la science et constitue encore moins un brûlot contre celle-ci. Bien au contraire, les auteurs s’intéressent à sa manière de fonctionner et nous restituent, avec talent, une face cachée de certains de ses représentants les plus brillants. Le livre suit à la trace l’intérêt que plusieurs de ces hommes de science – et quelques femmes – ont porté aux forces occultes et à leur volonté de sonder le mystérieux à travers des moyens et des techniques peu représentatifs généralement de leur propre discipline. Ce phénomène a rassemblé des dignitaires de la science républicaine, a dépassé les frontières du seul cadre national et est demeuré suffisamment durable pour que l’historien cherche à en comprendre les raisons et nous éclaire sur ses pratiques les plus représentatives. Telles sont les différentes ambitions du livre dont les auteurs tentent de rendre le caractère composite tout en s’interrogeant sur le sens à donner à ces phénomènes. Un ouvrage qui réussit le pari de l’investigation historienne et de l’interrogation épistémologique.

Au cours d’un temps fort, qui va de la fin du XIXe siècle jusqu’à la Première Guerre mondiale, scientifiques et spirites se sont nourris de leurs expériences respectives et ont tenté de former des territoires nouveaux de la connaissance; une interdisciplinarité entre des domaines de savoir jugés jusque-là incompatibles pour des raisons tant de méthode que de contenu. Dans un premier temps, il semble bien que les membres de la communauté scientifique française n’aient nullement partagé l’engouement de leurs homologues européens et américains. La création d’une Society for Psychical Research à Londres dès 1882, les manifestations d’intérêt répétées en Italie par le célèbre médecin et criminologue Cesare Lombroso pour ne citer que ces exemples attestent que l’objet de ce livre est loin de traiter d’un phénomène marginal. La réticence manifestée en France a pu laisser penser, un temps, que le pays d’Auguste Comte ferait figure d’exception face à l’engouement européen. L’ouvrage montre qu’il s’agit surtout d’un certain décalage chronologique par rapport aux autres contextes nationaux, et que les Curie, Paul Langevin, Charles Richet, Édouard Branly ont finalement touché à l’occulte et ont cherché les fantômes, pour reprendre l’expression du prix Nobel de médecine en 1913, Richet lui-même. Médiums et spirites se sont retrouvés à côté de savants qui se découvraient, quant à eux, un certain goût à « regarder » les tables tourner.

L’ouvrage n’étudie pas seulement l’attitude des scientifiques face aux spirites. Il fournit des éclairages tout à fait passionnants sur les intentions des spirites eux-mêmes. Ceux-ci adoptent notamment une « stratégie » de rapprochement avec les savants. Les échanges entre ces derniers et les spirites ont nourri leurs réflexions respectives et ont modifié les perceptions de départ que chacun possédait. C’est un des enseignements les plus intéressants de l’ouvrage. Plusieurs spirites utilisent les protocoles des scientifiques pour prouver la réalité du spiritisme. Quant à l’astronome Camille Flammarion, il s’engage dans l’étude du spiritisme dans le but précis de réconcilier la science et le spiritualisme. Loin d’adopter un antagonisme systématique, les tenants des forces occultes ont l’ambition de modifier le contenu et les présupposés des scientifiques afin de renouveler le sens de la Science; une attitude marquée tout au long de la Troisième République. Peut-on faire l’hypothèse que certains, dans notre époque, n’y ont pas totalement renoncé ? Plusieurs contributions, sans répondre directement à la question, soulignent qu’elle garde indéniablement une actualité certaine. Si les tentatives de rencontres sont nombreuses, la réussite de ces échanges est loin d’être toujours au rendez-vous. Ils sont de courte durée, sont souvent le fait de personnalités et non pas d’équipes de savants et, enfin, suscitent de fortes polémiques. Les différents auteurs ne sous-estiment pas la vive réaction qui s’ensuit dans les rangs de la communauté scientifique. Alors que la psychologie a été le territoire de rencontre entre savants et spirites, c’est également de cette discipline que viennent les réactions d’hostilité les plus vives. Avant même la Première Guerre mondiale, une génération nouvelle de psychologues discrédite les intérêts de Charles Richet pour les forces surnaturelles. En comparaison, les physiciens semblent plus accueillants. Parallèlement, si le livre pointe l’influence grandissante des médiums dans la France de la fin du XIXe siècle, celle-ci est loin d’être acceptée par tout le monde. La polémique autour de Mathieu Dreyfus dont on découvre qu’il a consulté un médium pour connaître la vérité sur son frère scandalise. Cet exemple – analysé par l’historienne de la psychopathologie Jacqueline Carroy – illustre les allées et venues de l’opinion face à l’occultisme.

Le livre se concentre sur les dernières décennies du XIXe siècle, car il semble bien qu’elles correspondent à la période de choix des échanges et des réflexions entre les différents protagonistes. Déjà, la Belle Époque amorce le reflux. En dépit de nouvelles tentatives – analysées par deux contributions – de faire revivre la question spirite, notamment après la Première Guerre mondiale, à travers le cas de la radiesthésie – analysée par Bernadette Bensaude-Vincent –, la rencontre entre savants et occultisme s’essouffle. Les acteurs eux-mêmes ne parviennent plus à éviter l’affrontement, et l’exemple qui nous est retracé signe avant tout l’éloignement grandissant des protagonistes. Au cours des années 1930, les savants tracent une frontière de plus en plus étanche entre ce qui fait science et ce qui ne l’est pas. Les tentatives d’ouverture, les curiosités intellectuelles, les hypothèses risquées ne semblent plus de mise désormais. C’est dans ce contexte d’hostilité croissante que la psychanalyse, par exemple, est rangée parmi les pseudo-sciences et tenue, à ce titre, dans une grande hostilité. Plusieurs contributions retracent la difficulté des historiens à traiter de l’occultisme sans reprendre pour argent comptant les divisions que les débats ont occasionnées au cours des périodes considérées dans l’ouvrage.

Si le travail de l’historien passe par l’interrogation de schémas interprétatifs, c’est une nécessité encore plus profonde ici. En effet, comme cela est souligné à plusieurs reprises par les auteurs, les débats entre science et spiritisme, entre rationalité scientifique et occultisme ne sont pas des débats périmés de nos jours. Plutôt que de prendre directement parti, les participants à cette entreprise collective ont préféré souligner la diversité des attitudes : des scientifiques d’une intransigeance totale à ceux qui lancent des hypothèses sentant parfois un peu le soufre ! On ne saurait faire grief aux auteurs de cet ouvrage de renoncer à nous donner une définition de ce que doit être la science. Sans doute n’y aurait-il pas eu consensus entre eux. Mais leur objectif ne se situe pas à ce niveau. Leurs motivations sont d’étudier les sciences en action et dans leurs modalités de fonctionnement. En ce temps d’interrogation sur la science et ses applications par le monde social, on ne peut que louer des entreprises de ce genre qui soulignent la pluralité des expériences et l’originalité de certains questionnements. Toutefois cet ouvrage collectif n’a-t-il pas cédé un peu facilement au goût du paradoxe ? N’a-t-il pas cédé à une certaine facilité en mettant excessivement en avant quelques hypothèses vite rangées au Panthéon des erreurs scientifiques ? Ce serait injuste de le croire. Ce n’est en effet ni le goût du paradoxe ni celui de la fascination pour l’inattendu qui animent ces historiens des sciences et des pratiques scientifiques, mais bien l’étude des phénomènes sociaux au sein des sciences. Ce livre comble donc un manque et atténue la résistance de notre historiographie à intégrer ces aspects. Face à la mémoire scientifique qui prévaut encore souvent dans les récits de la science française, ce livre contribue à une « histoire historienne des sciences », pour reprendre l’expression de Jacques Roger.

Jean-Christophe Coffin
Pour citer
Jean-Christophe Coffin, « Compte rendu de Bernadette Bensaude-Vincent et Christine Blondel (dir.), Des savants face à l’occulte 1870-1940, 2002 », Le Mouvement Social, n° 217 (octobre-décembre 2006), p. 111-113, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=350.
Mise en ligne le 1 décembre 2006.
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