Renaud de Bellefon, Histoire des guides de montagne…, 2003

de Bellefon (Renaud), Histoire des guides de montagne, Alpes, Pyrénées. Bayonne-Toulouse, Cairn et Milan, 2003, 515 pages.

Dans cette Histoire des guides de montagne, l’auteur prend une distance autant historienne que sociologique à l’égard d’un groupe, d’un métier, qui intéressera de nombreuses approches : l’histoire sociale, l’analyse du travail, celle des professions ou encore la sociologie économique. L’auteur pénètre dans le sujet en reconstituant l’activité de travail des guides au moyen d’entretiens avec des anciens, de récits publiés et de témoignages radiotélévisés. « Faire le guide », c’est devoir apprendre à doser la fatigue, tenir son attention éveillée, développer la résistance du corps. C’est aussi savoir s’adapter à des compagnons qui changent. Le client est vu comme facteur de risques et de pénibilité accrus, lui qui est jugé la plupart du temps maladroit et pas assez robuste.

Tout au long de son histoire, ce groupe semble avoir dû lutter contre l’infériorisation sociale, du fait d’un travail s’exerçant, pendant longtemps, dans une forme de relation de domesticité. Dans les Pyrénées, il se développe, au XIXe siècle, avec le tourisme mondain des villes d’eaux. La riche société des curistes conçoit volontiers le guide dans le prolongement de sa nombreuse domesticité. Il faut les situations plus ou moins périlleuses qu’offre l’équipée en montagne pour que celui-ci puisse en remontrer au client, rabattre sa superbe, lui opposer sa maîtrise du terrain. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale que les guides, à l’origine plus citadine, se mettant dans la peau d’éducateurs, enseignant la montagne à des clients-élèves, perdront leurs doutes sur leur statut social. La distance sociale cèdera alors la place à une compétence mieux reconnue. Il aura fallu pour cela l’arrivée des guides non montagnards, au savoir plus technique et sportif, qui se joue entre les années 1930 et les années 1960 et est symbolisée par l’entrée de Roger Frison-Roche dans la Compagnie des guides de Chamonix, jusqu’alors interdite à tout non chamoniard. La rupture qu’ils introduisent est, pourrait-on dire, de « désencastrer » définitivement le métier vis-à-vis des autres activités montagnardes. À l’origine, « faire le guide » est une nécessité pour vivre, non une profession choisie. Le guide était le montagnard, l’homme du pays, d’abord paysan, berger, artisan, en quête d’un revenu supplémentaire. Le tout dans un contexte où l’on ne se représente pas la montagne comme le territoire d’une activité professionnelle distincte, mais comme l’espace habité et travaillé, du village au sommet.

Les habitants de la montagne voient toutes les activités qu’elle permet comme leur étant naturellement réservée : celle de guide comme les autres, qu’il convient de réserver aux habitants et que, inversement, tout habitant est a priori fondé à exercer. D’où des règles comme celle du tour de rôle (Chamonix, 1821) par laquelle les autorités locales luttaient contre la concurrence entre guides pour garantir à chacun un minimum d’activité. L’alpiniste accentue ce que l’on pourrait, à son tour, appeler un désencastrement de la montagne. Déjà, le guide se trouvait appelé vers une montagne qui n’était pas celle qu’il pratiquait le reste du temps : l’invention du guide est corrélative de celle des sommets, d’une représentation de la montagne sous la forme des hauteurs à conquérir, à mesurer, à cartographier. La conquête du Mont-Blanc par Saussure aidé de son guide Balmat, au XVIIIe siècle, amorce cela et fait naître un couple dont les intérêts sont difficiles à rapprocher sans une instrumentation prévue à cet effet. Ainsi, entre les années 1820 et 1840, les autorités municipales ou préfectorales luttent par la création de compagnies contre les accidents que peuvent faire encourir des guides « pris au hasard par les étrangers » qui compromettent la confiance des voyageurs et donc leur afflux. Un examen pour les guides est mis en place à Luchon avant 1850.

Lorsque disparaîtra le tourisme de villes d’eaux, s’ensuivra une crise de l’activité, culminant dans l’entre-deux-guerres où se répandent de nouvelles pratiques de la montagne, sur le mode des loisirs sportifs, portées par de nouveaux touristes, pour qui le guide est un luxe inaccessible et inutile. Les guides d’ancienne génération s’accommodent mal de cette évolution. C’est difficilement qu’ils vont accepter l’arrivée des citadins, avec lesquels vont s’introduire de nouvelles conditions d’accès à la profession : non plus l’appartenance territoriale, mais les compétences pour exercer le métier ; non plus la légitimité paysanne, mais la légitimité professionnelle. La « haute montagne » exige de véritables compétences techniques de haut niveau, vérifiées par examen à partir des années 1930 et 1940 : lecture de cartes, maniement de la corde, connaissance de la paroi… Dans les années 1940 s’installe le nouveau paysage institutionnel : nationalisation des exigences techniques, étatisation du diplôme de guide de montagne et de guide de haute montagne, école nationale de ski et d’alpinisme… Pour l’auteur, les guides autochtones semblent aujourd’hui définitivement condamnés par les conceptions dominantes de la montagne, comme terrain de loisirs sportifs (ski, VTT, canyoning).

Jusqu’à la fin, la perspective historico-sociologique est développée dans toutes ses articulations possibles : la construction du groupe professionnel, la construction sociale de la montagne, du client, du marché du travail. Le défaut majeur de l’ouvrage – un plan qui conduit à des reprises multiples des démonstrations – ne vient pas réellement à bout de cet intérêt. On y voit se déployer des mécanismes de fermeture, non d’une profession, mais d’une forme d’agencement de groupe professionnel et de communauté locale : leur logique procède d’un rapport non marchand à l’économique, où le territoire doit garantir à ses habitants des possibilités de vivre, seulement tempérée par les restrictions d’accès à la « profession » en raison des risques que présentent certains individus pour l’intérêt public. Avec la généralisation de nouvelles pratiques de la montagne, l’attente d’alpinisme, la logique devient plus purement professionnelle et celle-ci vient à bout de la gestion traditionnelle de l’économique. Celui-ci est désencastré, ouvrant le marché du travail sur le plan de l’appartenance territoriale et le refermant selon une logique professionnelle.

Pascal Ughetto
Pour citer
Pascal Ughetto, « Compte rendu de Renaud de Bellefon, Histoire des guides de montagne…, 2003 », Le Mouvement Social, n° 216 (juillet-septembre 2006), p. 135-137, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=401.
Mise en ligne le 15 mars 2006.
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