Annick Coupé et Anne Marchand (dir.), Sud-PTT, syndicalement incorrect…, 1999

Coupé (Annick), Marchand (Anne), sous la direction de, Sud-PTT, syndicalement incorrect. Sud-PTT, une aventure collective. Paris, Syllepse, 1999, 255 pages.

Un livre sur Sud par Sud… Outre que la fédération Sud-PTT a été largement médiatisée, que ses « leaders » et son logo sont connus et reconnus, qu’est-ce qu’un livre écrit par des acteurs sur eux-mêmes peut bien apprendre aux lecteurs ? N’est-ce pas un récit hagiographique ? Pourtant, si cet ouvrage n’est pas conçu pour critiquer la fédération Sud-PTT et ses émules, il réussit à étonner. Pourquoi ? Parce que l’histoire de ce syndicat est une tranche de vie sociale, politique et syndicale. C’est tout le mérite de ce livre engagé : montrer un bout d’histoire sociale vivante à une époque du mouvement ouvrier qui l’est moins.

L’essentiel du corps de texte est en effet constitué du récit de « l’aventure de Sud » (chapitre 1), des « grands moments » (chapitre 2, deuxième partie), de la « construction » (chapitre 3), ou encore de « l’expérience » acquise (chapitre 4). Une histoire de salariés grévistes, trempés dans des luttes dures et démocratiques contre la détérioration de leurs conditions de travail. Une histoire de militants syndicaux en butte à la répression, non seulement de leur appareil confédéral, mais aussi de la direction de leur entreprise publique/privée, et derrière, des forces de gauches « modernisatrices ». Une photographie des mentalités, avec des syndiqué-e-s pour le service rendu au public, contre le chômage et la précarité, avec des salarié-e-s représentatifs d’un univers professionnel varié. Une histoire de femmes qui investissent largement une organisation syndicale (32 % du syndicat pour 39 % des entreprises P&T), même si la prise du pouvoir (interne) et la prise de conscience ne sont pas abouties. Il ne s’agit pas que d’une histoire collective, de groupes sociaux d’ailleurs changeants, mais aussi de l’épopée d’hommes et de femmes de bonne volonté, engagés aux côtés des précaires, des AGR (Antillais-Guyanais-Réunionnais), des sans-papiers, y compris contre l’hostilité d’une partie du milieu professionnel, voire des adhérent-e-s. Des engagements individuels, donc, provenant de parcours anciens et nouveaux, bien illustrés par des portraits de militants « de base » insérés dans le récit. Un récit concis, éclairé par un parti pris de transparence sur les débats internes qui ont accompagné les décisions cruciales, et par des entretiens avec des acteurs et connaisseurs du syndicalisme extérieurs à Sud-PTT – René Mouriaux, Pierre Bauby et Jean-Claude Boual, Pierre Cours-Salies, ou par d’autres militants proches, comme le secrétaire du Groupe des Dix, et des responsables d’autres syndicats Sud, dans la santé (Sud CRC) et dans la chimie (Sud Rhône-Poulenc). Ensemble, les adhérents sont parvenus à construire une organisation syndicale forte, représentative, la seconde aux élections professionnelles (en moyenne) dans les deux entreprises issues des P. et T. Et à constituer une référence pour l’ensemble des débats et des combats concernant la société, à force d’avoir été pionniers ou d’avoir servi d’aiguillon dans les combats phares (sans papiers, chômeurs, femmes, contre-sommets du G7, devenu G8…).

La tentation est grande, au bout de dix ans de combats, de s’attarder sur la chaleur et tout le sens des combats fondateurs. Le livre n’y résiste pas, car le parcours réalisé était une gageure, vécue comme telle par les pionniers (« Sud-PTT, dix ans déjà ! »). Pourtant ce bilan n’est peut-être pas aussi résolument tourné vers l’avenir… que Sud ne l’a été. Il masque un peu l’enjeu actuel : les responsabilités d’un syndicat de masse et son rôle sociopolitique à ce niveau. Leur succès ne s’est pas démenti depuis la parution du livre (début 1999), ni sur le plan des élections professionnelles, ni du côté de l’actualité sociale. Moins dans la mobilisation contre les licenciements, ce qui accuse le caractère clairsemé des Sud dans le secteur privé – même s’ils ont su manifester avec un bel ensemble à l’appel des syndicats de salariés licenciés… et non à celui du PCF – et malgré des progrès lents mais réguliers avec, par exemple, la création de Sud-Michelin.

Que devient le projet de « transformation sociale » ? Va-t-il se préciser, reprenant par exemple celui de la charte d’Amiens, souvent citée, ou va-t-il s’édulcorer, à l’instar de l’évolution des statuts de la CGT ? Sud renforce-t-il la démocratie présente en annonçant la venue de nouveaux partenaires représentatifs, aussi bien syndicaux qu’associatifs, invités à redéfinir le partenariat social ? Ou bien va-t-il à nouveau s’engager dans des combats durs et sulfureux, risquant l’incompréhension et l’isolement, ne gagnant qu’après coup une estime méritée auprès des salarié-e-s et des opprimé-e-s ? Le livre apporte des éléments de réponse, au travers des valeurs et des méthodes défendues. Sur le plan de l’organisation syndicale, nulle trace d’une nouvelle confédération, même si le syndicat aspire à rencontrer et à débattre, notamment avec la FSU. Poser la question du rôle sociopolitique de Sud, c’est poser la question de l’avenir d’une mouvance dans laquelle Sud est partie prenante, notamment suite au mouvement de décembre 1995. La méthodologie évoquée en conclusion pour définir un nouveau projet de société en collaboration (en réseau) avec d’autres militants associatifs, les thèmes évoqués de la multitude des pouvoirs et contrepouvoirs, des dangers guettant la démocratie (indifférence, apolitisme, individualisme, désespérance) et ses acquis sociaux (logement, santé, éducation…), l’affirmation de la citoyenneté, tout cela n’est pas sans évoquer la problématique militante élaborée par Pierre Bourdieu, même si les « intellectuels » ne sont pas nommés en conclusion – ils le sont sous la forme de collectifs divers rencontrés suite au mouvement social de 1995. S’ajoute une problématique plus classique du mouvement ouvrier, celle de la solidarité, notamment internationale, entre travailleurs, de l’unité d’action nécessaire (« l’interprofessionnel »), et surtout l’insistance sur le syndicalisme, « outil nécessaire », auquel il faut « redonner du crédit » au moyen d’un rapport démocratique et informatif aux salariés. Dans l’espoir qu’ils reconstituent des formes de démocratie directe ? Quel rapport entre syndicalisme et société ? Le premier, bien sûr, est subordonné à l’autre, sur un terrain cependant où la révolution cède le pas à la citoyenneté : « Il s’agit pour le syndicalisme de faire face en occupant le terrain revendicatif, en recréant du lien social par l’action et la syndicalisation. En intervenant à partir de ses valeurs d’égalité et de ses revendications, sur des terrains qui relèvent de la citoyenneté. » La question du service public est aussi une médiation revendiquée haut et fort par la fédération. Le service rendu au public est une valeur forte chez les travailleurs-fonctionnaires qui déplorent pour beaucoup l’inégalité de traitement qu’introduisent des notions de rentabilité commerciale dans le travail aux P. et T. Sud revendique une mobilisation et une réflexion soutenues sur « le » service public. Contre la vague libérale, ce dernier a valeur de symbole d’une société non marchande, fondée sur l’égalité et la solidarité. Mais s’agit-il de cette société-ci ou d’une société utopique ? La fédération nous renvoie davantage à cette société-ci, où le service public sert « une relative paix sociale » (p. 69) et se fonde sur des principes d’égalité et de solidarité (p. 71). La Poste n’appartient pas pour autant aux travailleurs… Si l’État est le garant du service public, si l’Europe l’est devenue aussi, c’est au nom de la cohésion sociale et nationale, qui comprend un souci d’équité, mais aussi de contrôle social. La question de l’avenir est enfin esquissée au travers de la question des générations. Les jeunes adhérents n’ont pas tout à fait les mêmes valeurs que les « vieux ». Loin de le regretter, les auteurs mettent en avant la nouvelle génération, souvent dépeinte dans les portraits, une génération moins radicale dans ses idées, moins militante, plus soucieuse d’équilibre de vie et de réalisation de soi-même. Les révolutionnaires forcenés cèdent la place à des citoyens conscients de leurs droits, soucieux et inquiets, mais moins torturés. Des hommes et des femmes d’aujourd’hui. Et de demain ?

Ivan Sainsaulieu
Pour citer
Ivan Sainsaulieu, « Compte rendu de Annick Coupé et Anne Marchand (dir.), Sud-PTT, syndicalement incorrect…, 1999 », Le Mouvement Social, n° 216 (juillet-septembre 2006), p. 145-148, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=417.
Mise en ligne le 1 septembre 2001.
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