Michel Pigenet et al., L’apogée des syndicalismes en Europe…, 2005

Pigenet (Michel), Pasture (Patrick), Robert (Jean-Louis), sous la direction de, L’apogée des syndicalismes en Europe occidentale, 1960-1985. Paris, Publications de la Sorbonne, 2005, 282 pages. « Série Internationale ».

Cet ouvrage est issu d’un travail collectif conduit de 1999 à 2004 par une trentaine d’historiens, de sociologues et de politologues originaires de différents pays. Il propose une analyse comparée des syndicalismes européens (essentiellement en Allemagne de l’Ouest, Angleterre, Belgique, France, Italie, Pays-Bas) dans leur période d’apogée supposé des années 1960-1985. Son intérêt réside dans le choix d’une approche comparative systématique : les auteurs ne se sont pas arrêtés au constat de la diversité du fait syndical dans les différents pays qui conduit souvent à une juxtaposition de monographies. Ils ont cherché à construire un questionnement et des grilles de lectures véritablement communes. L’ouvrage s’inscrit ainsi dans le prolongement du travail collectif consacré à l’invention des syndicalismes qui procédait de la même ambition comparative1. Comment les modèles syndicaux se sont-ils adaptés aux mutations des sociétés occidentales dont les grands traits sont dressés par Michel Pigenet en introduction ? Comment peut-on comprendre les processus de différenciation ou de convergence des syndicalismes européens ? Les huit chapitres proposent des éléments de réponses à partir de l’analyse de plusieurs types de situations, toujours abordées dans une perspective transnationale.

Les deux premiers chapitres portent sur les pratiques syndicales dans des secteurs d’activité représentatifs de deux types de salariat en plein essor, l’automobile et l’enseignement. Dans le secteur de l’automobile analysé par N. Hatzfeld, G. Berta, J. Hoffman et P. Stewart, les évolutions qui affectent les espaces de travail sont très proches au sein des différents pays européens : l’avènement de la production de masse, la « rationalisation » de l’organisation du travail, l’afflux de nouveaux salariés, notamment immigrés. Les salariés de l’automobile sont au premier rang dans les grands conflits de la fin des années 1960 et des années 1970, et ils érigent l’organisation du travail en problème syndical majeur. Dans tous les pays, les syndicats renouvellent leurs bases et leurs stratégies. Mais le chapitre montre qu’en dépit de ces convergences, les pratiques syndicales sont structurées, pour l’essentiel, par le cadre national. Ce sont les contextes politiques et législatifs nationaux qui permettent de comprendre, par exemple, le creusement des écarts entre un syndicalisme allemand qui s’implique dans la réorganisation des règles du travail et un syndicalisme français qui refuse de se compromettre dans la cogestion et s’oriente plus nettement vers des revendications d’ordre politique.

La comparaison des syndicalismes enseignants en Allemagne de l’Ouest, Angleterre, Belgique et en France menée par L. Frajerman, M. Lemosse, A. Robert, J. Tyssens et D. Wunder aboutit à des constats très proches. Dans la période 1960-1985, la plupart des systèmes éducatifs connaissent un processus d’unification et de « massification » qui bouleverse les rapports entre catégories d’enseignants. Tous les pays étudiés se caractérisent par des taux élevés de syndicalisation des enseignants et par l’attractivité du modèle de l’association corporative. Mais là encore, les catégorisations syndicales, les stratégies d’action et les alliances avec les syndicats ouvriers diffèrent fortement en fonction des modes de construction nationale des identités professionnelles.

Les chapitres suivants analysent les attitudes syndicales par rapport à plusieurs institutions. M. Dreyfus, E. Nijhoff, P. Pasture et N. Whiteside examinent les rapports des syndicalismes belge, français, britannique et néerlandais à l’État social, proposant notamment des statistiques comparatives sur les taux d’emploi par âge et par sexe en Europe. Les syndicalismes européens se sont très inégalement investis dans les questions de santé et de chômage dans la première moitié du XXe siècle, mais tous, même la CGT, initialement réfractaire aux compromis, font progressivement leur apprentissage de la gestion du social. Les relations contrastées entre syndicats et États se traduisent dans des modèles nationaux distincts de Sécurité sociale. Analysant finement les rapports des syndicats aux États sociaux, ce chapitre permet de comprendre pourquoi les syndicats ont très inégalement résisté au chômage de masse des années 1980-90. Ainsi aux Pays-Bas ou en Belgique, où le salaire socialisé est placé sous contrôle syndical, les syndicats confortent leur influence. Ils sont au contraire marginalisés dans les pays comme la Grande Bretagne où ils n’ont jamais voulu négocier leur place dans l’État social, au nom de l’attachement à la liberté de la négociation collective. C. Devolder, P. Causarano, R. Hyman, H. Kohl et L. Berggren traitent de la question de la représentation des travailleurs dans l’entreprise et recensent les principes de diversité des systèmes de relations professionnelles qui se stabilisent à cette période en Europe. Le syndicalisme d’entreprise connaît son apogée au début des années 1970. Les prérogatives des délégués du personnel, leurs relations avec le syndicat, les directions et les salariés définissent des configurations distinctes. Les auteurs invitent cependant à remettre en cause les oppositions usuelles entre les systèmes où le représentant du personnel est le premier maillon de l’organisation syndicale et les systèmes « duaux » où ils sont officiellement indépendants. Il existe en réalité dans le système « dual » allemand un lien étroit entre syndicat et comité d’entreprise, alors que les shop stewards britanniques constituent plus un nouvel establishment pacificateur, souvent débordé par la base, qu’une avant-garde militante. La notion même de modèle national standard est, selon les auteurs, contestable, dans la mesure où le secteur, la taille de l’entreprise, les orientations des directions et des représentants des travailleurs sont au principe de situations contrastées. M. van der Linden interroge ensuite le rapport entre les syndicalismes et les « nouveaux mouvements sociaux » autour de 1968, en analysant le mouvement féministe et celui des jeunes comme la manifestation d’un cycle de contestation internationale. Pourquoi certains syndicats, comme notamment les syndicats italiens, ont-ils, plus facilement que d’autres, accepté et utilisé le soutien étudiant ? En s’appuyant à la fois sur des données socio-démographiques et sur une approche biographique des dirigeants syndicaux, cette contribution propose des hypothèses intéressantes.

Le travail de F. Georgi, F. Bolle, C. Pennetier et J. Puissant sur les militants syndicaux des années 1960 aux années 1980 en France et en Belgique ouvre des pistes pour comprendre la diversité du sens de l’adhésion syndicale dans les deux pays. Les auteurs reviennent sur les différentes définitions et modes de comptage des militants et proposent un portrait vivant du militant français des années 1960 grâce à l’exploitation d’une enquête par entretiens menée à la veille de mai 68 par J. Capdevielle et R. Mouriaux. La confrontation de ce modèle avec les données (moins nombreuses) sur les syndicalistes belges est riche d’enseignement. En Belgique, les syndicats qui ont su le plus systématiquement recruter parmi les nouvelles catégories de travailleurs (notamment les immigrés) sont ceux qui ont le mieux résisté à la crise. En outre, contrairement à ce qu’on avance quelquefois en France, le cas belge révèle que la professionnalisation du militantisme est loin d’être incompatible avec une augmentation de la syndicalisation. On ne peut que souhaiter avec les auteurs un élargissement géographique et un approfondissement de la comparaison pour une véritable histoire comparée des militantismes européens.

Les deux derniers chapitres se penchent sur l’image des syndicats. S. Milner et R. Mouriaux analysent les syndicats anglais, français et allemands face aux opinions publiques, en ne se limitant pas aux résultats des sondages d’opinion dont on connaît les limites, mais en évoquant aussi les représentations du syndicalisme dans le roman social ou les films « populaires ». M. Pigenet, D. Tartakowsky, G. Deneckere, P. François et C. Wrigley analysent les mises en scène et les auto-représentations syndicales dans les médias et dans l’espace public. Au primat de la propagande imprimée succède la délicate adaptation à l’évolution des techniques de communication. Les auteurs montrent comment, à partir des années 1970, les syndicats apprennent à s’emparer avec des succès inégaux, des supports modernes.

Cet ouvrage apporte, on le voit, une somme d’informations sur une période clé de l’histoire des syndicalismes européens et sur leurs environnements sociaux, économiques, institutionnels et culturels. Il donne à réfléchir sur l’exercice même de la comparaison, en montrant les problèmes posés par la traduction de certains termes, qui renvoient à des réalités nationales radicalement distinctes, comme les termes de syndicaliste, de délégué du personnel ou de militant : la rareté des travaux menés sur les militants en dehors de l’Hexagone est en elle-même révélatrice. Les fondements de la légitimité syndicale sont définis de manière différente d’un pays à l’autre, et cet ouvrage présente l’intérêt de multiplier les angles d’observation pour saisir en finesse les fondements de ces différences. Les auteurs établissent de façon convaincante que, durant la période étudiée, c’est à l’échelle de la nation que se construisent et que doivent être analysées les pratiques syndicales. On peut néanmoins regretter que, même s’ils n’existent qu’à l’état de germe, les échanges et les contacts internationaux, les transferts culturels entre les syndicats comparés ne soient quasiment jamais mentionnés. Enfin, si la rigueur de ce livre tient à celle d’un comparatisme exigeant, les analyses restent souvent quelque peu désincarnées. Comme le suggèrent quelques passages, des portraits de dirigeants syndicaux ou d’adhérents, des descriptions fouillées du fonctionnement quotidien des différentes instances syndicales auraient donné plus de chair aux analyses, en restituant la diversité des significations accordées au fait syndical. Ce travail collectif pose ainsi des jalons et ouvre toute une série de pistes de réflexions stimulantes, dont il faut souhaiter qu’elles continuent d’être explorées.

Anne-Catherine Wagner
1 J.-L. ROBERT, F. BOLL, A. PROST (dir.), L’invention des syndicalismes. Le syndicalisme en Europe occidentale à la fin du XIXe siècle. Paris, Publication de la Sorbonne, 1997, 331 p., « Série internationale ».
Pour citer
Anne-Catherine Wagner, « Compte rendu de Michel Pigenet et al., L’apogée des syndicalismes en Europe…, 2005 », Le Mouvement Social, n° 216 (juillet-septembre 2006), p. 157-159, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=432.
Mise en ligne le 15 janvier 2006.
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