Michael Werner et Bénédicte Zimmermann (dir.), De la comparaison à l’histoire croisée, 2004

Werner (Michael), Zimmermann (Bénédicte), sous la direction de, De la comparaison à l’histoire croisée, Paris, Le Seuil, 2004, 236 pages. « Le Genre humain ».

Au sein des démarches « relationnelles », Michael Werner et Bénédicte Zimmermann nous livrent ici un passionnant plaidoyer pour « l’histoire croisée ». Ils examinent tour à tour l’histoire comparée, les transferts culturels, la connected, shared ou entangled history, ainsi que les « jeux d’échelles », pour insister sur une démarche qui serait résolument inductive et processuelle. M. Werner et B. Zimmermann rejoignent ici deux grands débats épistémologiques actuels. D’une part, par rapport au post-structuralisme, l’histoire croisée se situerait, comme Anthony Giddens, William Sewell1, Roger Chartier et tant d’autres, entre structure et action. D’autre part, les auteurs prennent fait et cause pour le transnationalisme, l’histoire croisée devant nous aider à mettre en question l’État-nation comme catégorie d’analyse.

La force du livre est double. Dans l’introduction programmatique (dont une première version a été publiée en allemand dans Geschichte und Gesellschaft en 2002 puis dans les Annales HSS en 2003), M. Werner et B. Zimmermann proposent ce qu’on pourrait appeler une bonne hygiène de la recherche, comportant une réflexion salutaire sur nos catégories et nos pratiques. Le livre propose également des études de cas diversifiées – réunies suite à un séminaire à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales – qui montrent autant de possibilités d’histoire croisée.

L’histoire croisée est définie de deux manières, l’une extrinsèque, l’autre intrinsèque. La première sert à situer cette démarche par rapport à d’autres approches méthodologiques. Si les critiques contre l’histoire comparée et l’étude des transferts culturels ne sont pas toujours convaincantes – pourquoi la première serait-elle seulement synchronique et la seconde diachronique ?2 –, l’énumération des éléments propres au renouvellement historiographique proposée par M. Werner et B. Zimmermann est la bienvenue. Les quatre grandes familles de recherche proposées pourraient s’appliquer à toute bonne démarche historique : les croisements intrinsèques à l’objet; le croisement des points de vue; une démarche réflexive quant aux rapports entre l’observateur et l’objet; et le croisement des échelles. Il s’agit d’une histoire qui serait dynamique en interrogeant les catégories, éclaircissant celles-ci à la fois par une induction pragmatique qui militerait contre les conceptualisations préétablies et par une démarche diachronique qui devrait montrer la genèse mouvante des catégories, autre moyen de démentir toute fixité supposée. Enfin étudier des intersections afin de montrer comment les deux parties – de la comparaison/du transfert ? – sont affectées est partie prenante de la démarche.

Si le but ici, entre autres, est une histoire de l’Europe à géométrie variable, il fait écho à des interrogations historiographiques d’autres aires culturelles : l’histoire subalterne, venue de l’Inde, qui propose de réinterpeller les Lumières; ou celle d’historiens américains, qui cherchent à internationaliser l’histoire américaine en s’interrogeant sur les archives et les regards venus d’ailleurs3. Prenant, comme d’autres, l’État-nation comme cible, M. Werner et B. Zimmermann mettent utilement en garde contre les présomptions culturalistes trop souvent inhérentes aux stéréotypes nationaux.

Les trois premiers articles du livre s’attachent justement à déconstruire l’État-nation en s’interrogeant sur les rapports entre l’Ouest et l’Est. Sebastian Conrad historicise l’écriture de « l’histoire japonaise », et notamment l’influence de la science historique allemande sur celle-ci, pour montrer qu’elle n’est pas une entité préexistante, mais un produit d’interactions transnationales. De même, Christine Lebeau explique comment l’histoire nationale des finances publiques (françaises) est en réalité une construction à partir d’emprunts de modèles venus d’ailleurs (fustigeant au passage l’usage exclusif d’archives publiques là où les archives privées des acteurs sont mieux à même de montrer l’histoire extra-nationale de cette histoire au cœur de l’État).

L’un des articles les plus réussis du livre est celui de Kapil Raj, qui, à travers ses travaux sur la cartographie britannique, combine finement une recherche sur les interactions entre l’Inde et la Grande-Bretagne à une réflexion sur la façon dont la notion même de « science » a été construite à l’intersection de l’Ouest et l’Est. Surtout, il nous rappelle qu’une histoire comparée et croisée doit retrouver la connaissance locale sans faire l’impasse sur les rapports de force.

Heidrun Friese et Alexandre Escudier montrent finement la genèse des catégories de la « Méditerranée » (chez Braudel, dans l’article de H. Friese), ou de la philosophie allemande chez les historiens français (A. Escudier), tandis que deux dernières contributions, celle de Nicolas Mariot et Jay Rowell et celle de Valérie Amiraux, témoignent de l’auto-réflexivité nécessaire du chercheur. V. Amiraux explique comment, partie en Allemagne pour analyser l’Islam avec des catégories politiques à la française, elle a trouvé sur place qu’une approche anthropologique des individus était plus intéressante… Dans un article illustrant particulièrement bien le va-et-vient nécessaire des catégories d’analyse, N. Mariot et J. Rowell comparent deux types de visites de chefs d’État : l’Empereur Guillaume II à Leipzig et le Président Poincaré en province. Traitant d’abord du cas allemand, ils montrent en quoi les catégories françaises du pouvoir d’État ne sont pas adéquates pour comprendre la situation allemande. Le niveau national français et le niveau régional mis en œuvre par Guillaume II, comme la symbolique républicaine dans un cas, la puissance militaire promue dans l’autre, sont autant de différences qui empêchent un transfert unidirectionnel de concepts. Mais, plus encore, les auteurs montrent, à travers leur « comparaison asymétrique » comment, quand on fait retour sur le cas français, les leçons du cas allemand permettent de réinterroger les déplacements de Poincaré. Et, du coup, les chercheurs « voient » les aspects militaires des défilés républicains qui leur avaient échappé jusqu’alors.

Les exemples choisis sont parlants, et le terme « histoire croisée » capte bien la recherche d’intersections entre pays, régions, gens et surtout regards. L’ensemble implique une histoire réflexive, attentive à l’émergence des catégories et notamment à tout ce qui concerne l’État-nation. M. Werner et B. Zimmermann reconnaissent le risque du défi : à force de chercher toujours en amont, privilégiant la production autochtone de la connaissance afin de récuser des stéréotypes hâtivement produits en dehors, ne peut-on pas arriver à une régression historique à l’infini ? Or ils refusent explicitement toute « spirale relativiste », rappelant que chaque acte est situé dans un espace-temps. Force est de constater que tous ceux qui s’intéressent à l’histoire comparée, aux transferts culturels, ou à l’histoire tout court, trouveront ici de quoi réfléchir utilement sur leurs objets et méthodes.

Nancy L. Green
1 Voir, par exemple, tout récemment, W. H. SEWELL, Jr., Logics of History, Social Theory and Social Transformation, Chicago, University of Chicago Press, 2005.
2 Cf. D. COHEN and M. O’CONNOR (eds.), Comparison and History : Europe in Cross-National Perspective, Londres, Routledge, 2004.
3 T. BENDER, Rethinking American History in a Global Age, Berkeley, University of California Press, 2002; M. J. HOGAN et T. G. PATERSON, Explaining the History of American Foreign Relations, Cambridge, Cambridge University Press, 1991.
Pour citer
Nancy L. Green, « Compte rendu de Michael Werner et Bénédicte Zimmermann (dir.), De la comparaison à l’histoire croisée, 2004 », Le Mouvement Social, n° 215 (avril-juin 2006), p. 102-104, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=494.
Mise en ligne le 15 septembre 2005.
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