Kristin Ross, Mai 68 et ses vies ultérieures, 2005

Ross (Kristin), Mai 68 et ses vies ultérieures. Bruxelles, Complexe-Le Monde diplomatique, 2005, 250 pages, « Questions à l’Histoire ».

Spécialiste de la culture française et notamment des mouvements politiques de gauche (voir ses articles sur le situationnisme, la Commune de Paris et le post-modernisme, et son livre sur la décolonisation), K. Ross enseigne la littérature comparée à l’université de New York.

Mai 68 et ses vies ultérieures est un essai sur les usages sociaux de l’histoire de cette période, qu’elle fait courir du milieu des années 50 à celui des années 70. L’objectif de l’auteure est de réhabiliter la dimension essentiellement politique de la contestation des années 68, son aspiration à l’égalité plus encore qu’à la liberté, son refus des hiérarchies sociales, de l’autorité et de la délégation politique. Pour K. Ross ces aspects sont délibérément occultés par « l’histoire officielle » de 68, la plus médiatisée. Pour elle, l’interprétation de la période « 68 » s’est vue monopolisée par deux figures : celle de l’ex-militant étudiant reconverti en intellectuel médiatique et celle du sociologue. Les premiers ont peu à peu imposé une vision édulcorée de 68 comme révolte hédoniste-libertaire d’une jeunesse en mal de liberté, notamment sexuelle. Cette représentation dominante de 68 en occulte les revendications éminemment politiques, à la fois égalitaristes, anti-capitalistes, anti-impérialistes et tiers-mondistes. Elle fait passer le parcours de ces militants « repentis » pour exemplaire d’une « génération », faisant oublier par là tous ceux qui sont restés fidèles à leur engagement, si ce n’est dans ses formes du moins dans ses intentions. Au-delà des enjeux de mémoire et d’interprétation, se profilent bien évidemment des enjeux politiques. Les thèses de B. Kouchner dénonçant l’individualisme, le « nombrilisme » du mouvement, ou de G. Lipovetsky dans L’ère du vide, ou encore d’A. Renaut et L. Ferry dans La pensée 68, ont contribué à faire de Mai 68 un mouvement précurseur de l’individualisme libéral. C’est donc contre cette lecture « qui ne donne à Mai 68 que des dimensions culturelles, sinon morales et spirituelles », le réduisant par là à un mouvement petit-bourgeois de libéralisation des mœurs, que s’élève l’auteure qui tente de rendre justice à ce qui fut à ses yeux « l’un des plus grands mouvements sociaux de l’après-Seconde Guerre mondiale en Europe, la plus importante contestation de l’ordre social existant ». Plus largement, c’est le passage d’un discours tiers-mondiste, politisé, anti-capitaliste, au discours humanitaire sur les droits de l’homme et sur le totalitarisme des idéologies, développé par les Nouveaux Philosophes, qui est pointé et dénoncé dans ce livre. Si les Nouveaux Philosophes et autres intellectuels médiatiques apparaissent comme les principaux responsables de cette forme de survivance estropiée de 68, les sociologues ne sont pas en reste. K. Ross critique les explications de la révolte de 68 en termes de « génération », de « jeunesse » qui donnent l’impression d’une crise d’adolescence à grande échelle.

Jusqu’ici, on peut suivre l’auteure dans sa critique de l’usage de ces catégories soi-disant sociologiques pour expliquer les phénomènes sociaux. Mais très vite s’affirme une hostilité certaine envers la sociologie et l’histoire sociale, considérées comme enclines à la réification des identités sociales et qui seraient donc, si l’on prolonge le raisonnement, des pensées conservatrices par essence, incapables de concevoir le changement. Prenant ses distances avec les interprétations sociologiques de la période 68 et partant du constat d’un désinvestissement de l’histoire, la littéraire se fait alors historienne et tâche de mieux comprendre l’événement par sa réinscription dans une temporalité longue. Elle redécouvre alors l’influence décisive de la guerre d’Algérie sur les militants de 68 et souligne l’importance de la lutte anti-impérialiste qui prend forme en France à l’occasion du conflit vietnamien. Cette vision plus large permet d’intégrer le contexte historique, celui des luttes de libération nationale, antibureaucratiques, anticapitalistes et anti-autoritaires. Ceci, allié à un travail sur les discours, slogans et affiches de l’époque, met en évidence les schèmes d’interprétation du monde prégnants à l’époque, ceux du tiers-mondisme et plus largement des marxismes. Pour K. Ross, la position de la direction du PCF à l’égard de l’Algérie a conduit tout un pan de militants de gauche à se désolidariser du communisme dans sa forme institutionnelle pour donner naissance, dans les années soixante, à des groupes « gauchistes ». Ces ruptures d’identification politique vont de pair avec diverses recherches de modes d’action politique différents. Pour K. Ross, les comités d’action, hérités des comités Vietnam, en sont l’exemple même ; ainsi que l’établissement en usine (commencé avant 68) ou les enquêtes militantes en milieu ouvrier, etc. K. Ross affirme que, dans cette logique de l’auto-organisation du mouvement ouvrier, émerge, sur la scène politique, la question du statut du « travailleur immigré » dans la société française, jusque là délaissée par les partis de gauche. Elle se livre en outre à d’autres « rappels des faits » peu compatibles avec l’histoire « dominante » : pendant cinq à six semaines, 9 millions de travailleurs se sont mis en grève (en réalité sans doute 7 millions et selon des modalités fort diverses, cf. Prost), ce qui en fait « la plus grande grève générale de l’histoire de France ». Dès lors, Mai 68 ne peut plus être considéré comme une simple révolte étudiante et sa portée limitée à l’Université. K. Ross également souligne l’importance et la violence de la répression policière qui a pu être, pour beaucoup, l’élément déclencheur de leur engagement. Elle tient aussi à rappeler les résistances et actions que suscitèrent les événements : la manifestation de soutien au Général de Gaulle, le 30 mai, qui réunit 300 000 personnes, de Malraux et Aron aux activistes du groupe Occident, autour de slogans dont elle retient les plus outranciers – « La France aux Français », « Les ouvriers au boulot », « Cohn-Bendit à Dachau ».

S’il est aisé de rejoindre K. Ross sur sa critique de l’usage social dominant de « Mai 68 », on peut déplorer que son hostilité à la sociologie la rende rétive à toute analyse sociale de la conjoncture. En dehors de quelques rappels, utiles, du contexte de la décolonisation et des luttes anti-impérialistes, rien n’est dit de la situation de l’emploi ni des conditions de travail et d’accès à l’emploi. Rien non plus sur la situation universitaire marquée par l’explosion des effectifs, grosse, pour les uns, d’une dévaluation des diplômes (cf. Bourdieu et Boudon) et, pour le moins, d’une crise pédagogique (cf. Prost). Bref, la structure sociale et son évolution ne sont pas prises en compte. L’analyse des trajectoires des acteurs fait aussi cruellement défaut. K. Ross nous parle de « révolte massive », réunissant ouvriers, paysans, chômeurs et étudiants, mais sans plus de détails. Du coup, elle véhicule l’idée que tout le monde était mobilisé (de surcroît de la même façon) en 68, et donne l’image d’une unanimité très éloignée des intenses polémiques de la période et de la variété des positions.

D’autre part, K. Ross a tendance à surestimer la concrétisation des revendications et objectifs des militants, notamment concernant la convergence des luttes. Elle idéalise l’effectivité de la disparition de la division entre travail manuel et travail intellectuel. Des subversions pratiques des rapports d’autorité ont bien été expérimentées, mais des études moins normatives montrent qu’au-delà des changements de façade, perdure une certaine inertie des structures sociales. Le désir de l’auteure de voir disparaître la hiérarchie des statuts et la division sociale du travail, y compris militant, altère encore sa perception du rôle des intellectuels dans le mouvement. Après avoir abordé l’importance du rôle des lectures militantes et, plus précisément des publications des éditions Maspero, ainsi que celui d’intellectuels comme Sartre, K. Ross déclare que « les intellectuels n’avaient pas de place spécifique, pas de rôle particulier ». Au contraire, les intellectuels au sens large ont joué un rôle décisif dans le mouvement de 68, au moins celui de divulgateurs de schèmes d’interprétation du monde.

Quoi qu’il en soit, l’ouvrage présente un grand intérêt pour sa mise au jour et sa critique de ce que B. Lacroix appelle les « images publiques qui tendent à affadir la portée de ces journées, voire à les ignorer » et leur « travail de neutralisation ». Il reste toutefois plus militant que scientifique, descriptif qu’explicatif. L’analyse de la période semble en tout cas répondre à une forte demande dont atteste le succès commercial de l’ouvrage.

Christelle Dormoy
Pour citer
Christelle Dormoy, « Compte rendu de Kristin Ross, Mai 68 et ses vies ultérieures, 2005 », Le Mouvement Social, n° 223 (avril-juin 2008), et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=499.
Mise en ligne le 8 février 2007.
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