Frédérique Matonti, Intellectuels communistes…, 2005

Matonti (Frédérique), Intellectuels communistes. Essai sur l’obéissance politique. La Nouvelle Critique (1967-1980). Paris, La Découverte, 2005, 414 pages. « L’espace de l’histoire ».

Le titre du livre en décline les différents enjeux : s’il s’agit d’une étude des intellectuels communistes, celle-ci est circonscrite temporellement (1967-1980) et réalisée à partir d’un observatoire, La Nouvelle Critique, mais avec une visée de grande portée, celle d’être une contribution à l’histoire et à la sociologie des intellectuels au XXe siècle sous l’angle d’une réflexion centrée sur « l’obéissance politique », une hétéronomie relative à la fois subie et revendiquée dont il importe d’interroger les conditions sociales et intellectuelles de possibilité, les multiples façons de l’habiter, l’historicité.

Dans cette étude exemplaire de sociologie politique et d’histoire sociale des idées, la problématique est nettement affirmée : contre les courants d’analyse fréquemment normatifs ou par trop simplificateurs sociologiquement lorsqu’il est question des intellectuels communistes, Frédérique Matonti se donne pour objet « les mécanismes complexes de l’adhésion politique, les rapports multiples que les intellectuels et les artistes communistes entretiennent avec leur parti, les manières diverses dont leur rapport à l’autorité se matérialise dans leurs œuvres et leurs textes théoriques » (p. 8).

L’ouvrage est divisé en trois parties. La première, intitulée « Les règles du jeu », porte sur les différents espaces à prendre en compte pour étudier une revue et sur la conjoncture politique et intellectuelle dans laquelle cette nouvelle Nouvelle Critique émerge. L’aggiornamento du PCF et le dispositif de la presse communiste rendent alors possible l’existence d’une revue communiste légèrement décalée, bénéficiant des marges de manœuvre que définit le Comité Central d’Argenteuil en 1966, autorisant des avancées variables, conflictuelles souvent, mais incontestables. La crise symbolique ouverte par le XXIIe Congrès du PCUS depuis 1956 impose en effet un nouveau travail communiste de légitimation auquel les intellectuels communistes sont appelés (et se sentent appelés) à contribuer au sein d’un « intellectuel collectif » dont la direction du PCF entend conserver le contrôle, s’arrogeant in fine le pouvoir d’accréditer ou non les avancées théoriques. Dans ce contexte institutionnel contraint, les intellectuels sont conduits, avec de notables différences suivant leurs trajectoires intellectuelles et politiques propres, à élaborer des œuvres sous tension, marquées par le désir de concilier renouvellement doctrinal et « esprit de parti ». Rien de simple dans les multiples négociations qu’implique un tel projet, plus ou moins consciemment conduit suivant les cas : négociations entre soi et soi; entre savoirs à importer et à retraduire dans la langue doctrinale du parti et inertie ecclésiale d’un parti communiste dont la matrice symbolique reste prise dans la « forme » stalinienne; entre langage codé et langage disruptif. Pour ne prendre qu’un exemple, le destin philosophique et politique d’un Louis Althusser prend ici tout son sens : il s’agit bien d’une tentative de retour à Marx analogue au retour à Freud qu’entreprend Lacan, animée par le désir double de préserver les acquis d’une œuvre philosophique et scientifique en la revivifiant grâce à l’épistémologie bachelardienne et d’en faire don au parti ouvrier, et, pour ce faire, d’accepter de différer la publicisation de la critique politique assez radicale que cette entreprise philosophique contient logiquement et qui ne s’exprimera crûment qu’avec la publication de Ce qui ne peut plus durer dans le PCF en 1978.

L’obéissance politique au quotidien résulte d’un ensemble complexe d’allégeances, d’espoirs auto-contrôlés, de pressions directes ou indirectes, de persuasions et d’auto-persuasions aussi qui s’appuient sur l’esprit de parti, sur le choix des équipes rédactionnelles, sur les tensions et compromis dont elles sont le reflet et le vecteur. Dans la seconde partie, « Les illusions de l’autonomie », Frédérique Matonti met en œuvre son cadre analytique sur certains des enjeux centraux de la vie intellectuelle et les modes sur lesquels La Nouvelle Critique s’y inscrit. Elle étudie successivement la littérature et la critique littéraire, la philosophie et le défi des sciences humaines et sociales (histoire et psychanalyse). L’alliance entre Tel Quel et La Nouvelle Critique se concrétise avec le premier colloque de Cluny en avril 1968. Elle manifeste la prise en compte de recherches littéraires qui permettent de rompre avec les théories littéraires de l’époque du réalisme socialiste tout en ouvrant le débat sur les sciences du littéraire et les relations entre littérature et idéologie dominante. En philosophie, après la marginalisation de Roger Garaudy puis son exclusion du PCF en 1970, La Nouvelle Critique est le lieu d’une tension entre les tentations althussériennes et des prises de position philosophiques recentrées sur un humanisme marxiste plus conforme aux attentes politiques d’une direction communiste qui en a fait le label d’une distanciation avec le passé philosophique réduit à la vulgate stalinienne. L’histoire, enjeu évidemment cardinal pour un parti communiste, puis la sociologie, l’anthropologie et la psychanalyse font l’objet d’études qui montrent comment, dans chaque cas, l’ouverture suscite dialogues, libertés partielles et élaboration de positions négociées, non sans conflits.

Dans sa troisième partie enfin, « L’autorité révélée », ce sont la position de la revue en Mai 68 et face au Printemps de Prague, son investissement dans la politique unitaire qui sont étudiés avant que la crise du PCF dans la deuxième moitié des années 1970 n’aboutisse au XXIIIe congrès du PCF à la suppression de France Nouvelle et de La Nouvelle Critique. L’ébranlement des croyances consécutif à l’intervention militaire des armées du Pacte de Varsovie à Prague en août 1968 participe à l’engagement de la revue dans la politique unitaire et rénovatrice du Parti des années 1970 comme « principes les plus efficaces du réaménagement des croyances » (p. 325). Le repli sur les « fondamentaux » (ouvriérisme, pro-soviétisme) que la direction Georges Marchais va orchestrer à partir de la rupture de 1977 condamne une revue dont nombre d’animateurs sont très présents dans la contestation de cette orientation politique.

À la charnière d’une histoire des intellectuels à l’époque du « structuralisme » et de l’histoire du PCF comme « intellectuel collectif » durant l’aggiornamento inabouti1, et avant que ne se referme l’espace des possibles ouvert pendant les années 1960-1970, l’ouvrage de Frédérique Matonti restitue dans toute sa complexité, ses contradictions et ses équivoques un moment clef de l’histoire politique et intellectuelle contemporaine. Un regret, un seul, la question de la réception de La Nouvelle Critique. Quid des modes d’appropriation de cette revue et de son lectorat spécifique ?

Le livre peut être lu – et, souhaitons-le, doit être lu – à plusieurs niveaux. En premier lieu, bien évidemment, comme une incontournable analyse de l’histoire du PCF qui rend intelligible ce moment de relative félicité qui a marqué toute une génération d’intellectuels communistes. L’entrée choisie – La Nouvelle Critique – se justifie pleinement de ce point de vue et l’on peut souhaiter que des études parallèles viennent compléter le tableau, en particulier pour ce qui concerne l’économie. L’ouverture progressive et l’analyse des archives du PCF désormais déposées aux Archives départementales de Bobigny, ainsi que les recherches sur le rôle intellectuel de Maurice Thorez dans cet intellectuel collectif que régit encore un mode de production ecclésial du doctrinal devraient encore plus précisément permettre de comprendre les multiples façons d’être un intellectuel communiste. En second lieu, l’ouvrage de Frédérique Matonti peut être lu comme une analyse matricielle de l’une des modalités de la politisation des activités de pensée en une période dont Mai 68 sera le moment critique, l’événement historique. Ce dont il est en effet question fondamentalement ici, et le « cas » communiste ne doit être considéré sans doute que comme un cas « limite », n’est autre que le problème des relations faites de retraductions, d’euphémisations, d’homologies, de distances et d’imbrications, prises et mises en œuvre dans de multiples stratégies, entre le champ politique et les champs intellectuels.

Bernard Pudal
1 Cf. F. MATONTI, « Les “garde-fous”. Trajectoires biographiques et obéissance politique : l’exemple du groupe dirigeant de La Nouvelle Critique (1967-1981) », Le Mouvement Social, n° 186, janvier-mars 1999, p. 23-43.
Pour citer
Bernard Pudal, « Compte rendu de Frédérique Matonti, Intellectuels communistes…, 2005 », Le Mouvement Social, n° 214 (janvier-mars 2006), p. 165-167, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=509.
Mise en ligne le 1 février 2006.
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