Philippe Urfalino, Le grand méchant loup pharmaceutique…, 2005

Urfalino (Philippe), Le grand méchant loup pharmaceutique. Angoisse ou vigilance ? Entretien mené par Bertrand Richard. Paris, Éditions Textuel, 2005, 119 pages. « Conversations pour demain ».

Les Éditions Textuel se sont fait une spécialité de la réalisation et de la publication d’entretiens avec des chercheurs français des différentes sciences sociales. Pour les historiens, on pense ainsi aux volumes consacrés à Michelle Perrot ou à Henry Rousso. Cette fois, la parole est donnée à un sociologue des organisations, Philippe Urfalino, qui, après avoir initialement travaillé sur les politiques culturelles, étudie désormais les relations entre santé, industrie pharmaceutique, patients et politique.

Sur ce terrain, aujourd’hui parcouru par d’excellents travaux d’historiens1, que l’auteur connaît bien, quelle est la thèse du sociologue ? Dans un premier temps, il met en évidence la production d’une abondante « littérature critique » à l’égard des firmes pharmaceutiques et des agences du médicament. On la trouve également dans les romans (pensons chez les Anglo-Saxons à John Le Carré ou même à Alex Haley). P. Urfalino met les lecteurs en garde contre l’angoisse et son corollaire, l’imputation d’un complot des firmes. Il affirme que la position des chercheurs de sciences sociales comme des citoyens doit être la vigilance à l’égard de l’industrie et donc des « vrais enjeux de l’organisation sanitaire ». Dans un second temps, P. Urfalino braque le projecteur sur les agences du médicament, et considère que leur tâche est de « multiplier les relations avec les firmes pour bien contrôler le médicament ». Dans un troisième temps, il analyse la nature de ces agences, qu’il appelle « des objets politiques non estampillés ». En effet, l’autorisation de mise sur le marché des médicaments incombait auparavant à l’État, au terme de procédures et d’allers-retours qu’a analysées en détail le livre de l’historienne Sophie Chauveau, L’invention pharmaceutique (2000). La confier à des agences purement sanitaires, ce que le pouvoir politique a fait à la suite d’une série de grands scandales que tout le monde a en mémoire, aboutit à « en expurger les paramètres économiques et politiques ». Or le sociologue montre de façon forte que « ces deux dimensions n’ont pas complètement disparu », et il conclut non pas à « un épaississement du mur », mais à « un accroissement du jeu » entre les firmes qui (dans une logique commerciale mais aussi scientifique) se font les avocats de leurs molécules et les instances publiques. Plaçant des espoirs relativement limités dans les contre-pouvoirs, il préfère l’appel à la responsabilité sociale et aux dispositifs de vigilance.

Ce petit livre, fondé sur diverses thèses récentes de sociologie ou de gestion et sur des travaux de première main, ne craint pas la polémique. Il lui arrive même quelquefois de forcer un peu le trait. Mais pour les historiens son invitation à repenser au fond l’évolution des rapports entre marché et santé, sans angélisme ni complaisance, et en évitant soit « le délire scientiste » soit « la pensée magique », est salutaire et très éclairante. Elle converge avec celles des démarches historiennes qui s’interrogent sur ce que devient la place du politique et prennent pour objet la montée de l’expertise ou celle de la culture de précaution.

Patrick Fridenson
1 Cf. en dernier lieu S. CHAUVEAU (dir.), Industries du médicament et du vivant, Entreprises et Histoire, no 36, octobre 2004 et C. BONAH et A. RASMUSSEN (dir.), Histoire et médicament aux XIXe et XXe siècles, Paris, Éditions Glyphe, 2005.
Pour citer
Patrick Fridenson, « Compte rendu de Philippe Urfalino, Le grand méchant loup pharmaceutique…, 2005 », Le Mouvement Social, n° 213 (octobre-décembre 2005), p. 127-128, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=602.
Mise en ligne le 15 octobre 2005.
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