Peter Holquist, Making War, Forging Revolution: Russia’s Continuum of Crisis…, 2002

Holquist (Peter), Making war, Forging Revolution: Russia’s Continuum of Crisis, 1914-1921, Cambridge, Harvard University Press, 2002, 359 pages.

Le titre assez imprécis de cet ouvrage ne doit pas faire croire à une analyse d’ensemble ou à un récit général de l’histoire de la Russie de 1914 à 1921. Peter Holquist propose ici une analyse des métamorphoses du pouvoir politique dans la région du Don à travers les épreuves de la Première Guerre mondiale, des révolutions et de la guerre civile. Ce territoire présente la particularité d’être un des greniers à blé de la Russie et une des grandes régions houillères du pays avec les mines du Donbass. Ce poids stratégique et le fort particularisme cosaque (39% de la population de la province du Don en 1914 appartenait à cette corporation militaire) expliquaient la tutelle exercée par le ministère de la Guerre sur la région dès l’époque tsariste. Le territoire fut ensuite un théâtre particulièrement agité des luttes politiques du pays : engagement de l’élite cosaque aux côtés du gouvernement provisoire à travers le parti KD, instauration d’une république soviétique en 1918, renversée par le gouvernement blanc de Krasnov avec le soutien de l’armée allemande puis reconquête bolchevique à partir de 1919, événements ponctués de nombreuses révoltes cosaques et d’insurrections paysannes. Ces successions de régimes et de conflits mirent à mal la région. Aux pertes militaires, il faut ajouter la campagne d’élimination physique des Cosaques menée par les Soviétiques au printemps 1919, les famines de 1920 et 1921. A la fin de la période, les surfaces ensemencées représentaient à peine le tiers des terres labourées en 1914, on comptait 2 hommes pour 1 femme dans la tranche d’âge des 20-39 ans.

Peter Holquist reconstitue avec clarté les étapes et les mécanismes complexes de ce maelström (on retiendra notamment une analyse précise de la chaîne de commandement lors de la campagne de « décosaquisation », insistant sur le rôle actif du pouvoir central – p. 178-196), mais l’objet de son livre est ailleurs. Il mène une analyse comparée des pratiques politiques des différentes autorités qui ont dominé la région au cours de la période. L’étude est organisée autour de trois axes d’analyses privilégiés que la table des matières, trop elliptique, fait mal ressortir : la gestion par l’État des questions de ravitaillement, enjeu crucial au cours de la Première guerre mondiale puis après la révolution (objet des chapitres 1, 3 et 8), l’utilisation de la violence à des fins politiques (chapitres 3, 5, 6 – ce dernier étant essentiellement consacré à la campagne bolchevique d’extermination des cosaques) et, enfin, les modes d’encadrement et de mobilisation de la société dans un contexte de guerre totale et de révolution (ch. 7). La progression de l’ouvrage respecte à grands traits la progression chronologique, mais il faut noter que les chapitres 2 et 4 sont essentiellement consacrés à une analyse événementielle détaillée du cours de la révolution et de l’engrenage vers la guerre civile à l’échelle de la région du Don, indispensables à la compréhension d’ensemble, tandis que les chapitres 7 et 8 rompent avec la progression chronologique au profit d’analyses comparatives. La richesse de l’ouvrage tient ainsi aux éclairages fournis sur des aspects majeurs de l’histoire russe et soviétique par le prisme de la monographie régionale et à l’effort d’analyse de la nature du pouvoir politique au cours de ses transformations par la guerre et la révolution en s’attachant aux modes de représentation de la société.

On retiendra ainsi, en marge du propos, des mises au point pertinentes sur le gouvernement blanc de Krasnov et Denikine et la notion de guerre paysanne. Peter Holquist met à distance la vision traditionnelle du pouvoir anti-bolchevique comme un mouvement d’essence réactionnaire en montrant que sa pratique politique est profondément marquée par l’expérience de la révolution de Février (p. 155-165 et 222-232). Il tempère également la tentation d’inscrire mécaniquement les insurrections rurales de la période dans un temps long de guerre entre les paysans et l’État. Il souligne combien ces révoltes intègrent des formes de revendications qu’on peut lire comme un élément de politisation, ce qui les distingue radicalement des jacqueries de l’époque tsariste (p. 268-279).

L’essentiel du propos d’Holquist est cependant de comprendre comment la Russie, après avoir mis en place des solutions politiques comparables aux initiatives des autres belligérants européens, va retourner contre la population civile les pratiques nées de la guerre pour les mettre au service de différents projets révolutionnaires. L’expérience de la Première Guerre mondiale favorise l’émergence d’une élite technocratique qui permet à l’État d’intervenir dans des secteurs économiques et sociaux qui échappaient jusque là, en grande part, à sa compétence. La situation russe est originale au sens où les autorités sont privés de tout corps social intermédiaire ou de représentations institutionnalisées de la société civile favorisant cette médiation (à la seule exception des zemstvos mais ceux-ci n’existent pas dans la Région du Don en raison de son statut militaire). Dans ce contexte, s’élaborent des réseaux d’experts et de spécialistes issus de l’intelligentsia qui viennent seconder les différents ministères dans leur action de mobilisation des forces sociales et économiques au service de la guerre. Ce « complexe para-étatique », pour reprendre l’expression de l’auteur, est une rupture brutale par rapport aux pratiques de l’autocratie qui refusait toute forme de participation sociale à la prise de décision politique. Cette mobilisation de l’intelligentsia correspond aux aspirations de l’élite russe qui envisage son rôle social comme une responsabilité messianique consistant à parler pour le peuple mais également à l’éduquer aux formes modernes de la politique, à lui inculquer le sens de l’État et de l’intérêt général. Ainsi, les campagnes de ravitaillement sont confiées à des experts agronomes ou à des économistes réformateurs qui cherchent, à la faveur de la guerre, à marginaliser les pratiques spéculatives et commerciales de la paysannerie au profit d’un modèle de production coopératif. C’est cette ambition de transformation de la société que l’expérience de la guerre permet de mettre en œuvre grâce à l’émergence d’un pouvoir technocratique mais aussi à travers des pratiques politiques nouvelles qui intègrent le recours à la violence.

L’usage de la violence à des fins politiques est légitimé par une conception du peuple qui lui dénie tout sens de la responsabilité collective et du bien commun : la coercition sert alors à défendre les intérêts de l’État contre les agissements égoïstes des individus. Le recours à la force armée à partir de février 1917 pour assurer les campagnes de collecte, dont les échecs sont attribués au comportement spéculatif des paysans, illustre ce schéma. La violence dépasse la simple instrumentalisation pour devenir une véritable technique politique. Ainsi, les campagnes de répression menées par les différents gouvernements sont systématiquement accompagnées d’une coercition juridique fondée sur l’extorsion d’aveux aux personnes arrêtées. L’appareil judiciaire sert à rendre exemplaire et à expliquer les mesures répressives, à véhiculer les idées du pouvoir en projetant sur les individus les catégories socio-politiques abstraites de l’idéologie (le koulak, le Cosaque réactionnaire ou le paysan pauvre bolchevique).

Holquist réfute la thèse d’un particularisme russe dans cette évolution : il insiste sur le caractère européen de cette brutalisation de la société à la faveur de la guerre et établit un parallèle avec les pratiques coloniales. Mais il faut admettre l’évidence d’une différence de degré dans le cas russe qui devient une différence de nature avec les Bolcheviks. À l’époque tsariste, sous le gouvernement provisoire ou dans les mouvements anti-bolcheviques, les méthodes coercitives et les modes d’encadrement de la société avaient des effets limités en raison du faible impact social des membres de l’intelligentsia sur lesquels ils s’appuyaient. Les bolcheviques, à l’inverse réussissent à mettre en place un système d’encadrement et de mobilisation de la société efficace appuyée sur une base sociale nouvelle et plus large (p. 238-238) qui s’accommode de l’absence de corps sociaux intermédiaires. Cette analyse est développée aussi bien au sujet des formes de mobilisation et d’encadrement de la société (p. 232-239) que pour la mise en œuvre des opérations de collecte menées par un réseau de brigades de chocs encadrées par le parti (p. 244-264). Chez les partisans de Lénine, la violence ne se limite pas à une stratégie de conquête du pouvoir et de guerre civile, elle permet de mettre en œuvre un programme raisonné de soviétisation de la société. Les Bolcheviks ne se distinguent donc pas par leurs pratiques brutales mais par la finalité qu’ils donnent à ces usages de la violence. La violence ne devient un élément constitutif de la vie quotidienne qu’à partir de 1917 et de la guerre civile, car les institutions et les pratiques nées de l’effort de mobilisation et de guerre totale servent de fondement au nouvel État et à l’ordre socio-économique qu’il veut créer.

On peut signaler qu’Holquist distingue ce processus de brutalisation d’une militarisation de la société et de l’État. On n’assiste pas tant à une contamination de la sphère civile par le militaire qu’à une confusion entre les objectifs politiques et les solutions de force. La montée en puissance de l’appareil technocratique favorise le poids des organes de direction politique et la marginalisation des officiers de carrières à compter du premier gouvernement Kerenski en été 1917. L’armée est un vecteur privilégié entre l’État et la société. À l’époque bolchevique les structures chargées de la mobilisation et de la force sont intégrées aux structures civiles permanentes de l’État.

La composition de l’ouvrage, qui oscille entre une monographie et une étude d’ensemble de la nature du pouvoir révolutionnaire en Russie, invite ainsi à multiplier les axes de lecture. C’est là aussi le signe de la richesse d’une étude régionale qui permet à travers la question de la violence en politique, de replacer l’expérience russe dans le contexte européen de « guerre civile latente » des années 1914-1921.

Benjamin Guichard
Pour citer
Benjamin Guichard, « Compte rendu de Peter Holquist, Making War, Forging Revolution: Russia’s Continuum of Crisis…, 2002 », Le Mouvement Social, n° 218 (janvier-mars 2007), p. 99-102, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=634.
Mise en ligne le 15 mai 2005.
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